Généralement, quand on parle dans la presse européenne d’Israël, on traite des problèmes posés par le conflit qui oppose Israël aux pays arabes. Or, ces derniers mois on a beaucoup entendu parler d’Israël, mais cette fois non pas tant des problèmes de politique extérieure ou militaire, mais d’un autre conflit, celui-ci interne à la société israélienne. Les « panthères noires » d’une part, les nombreuses grèves qui se sont déclenchées quasi simultanément d’autre part, ont remis à l’ordre du jour les problèmes de la lutte des classes en Israël.

Et effectivement, il ne fait aucun doute que nous assistons actuellement à une remontée spectaculaire des luttes internes de la société israélienne. A côté des grèves sauvages de plus en plus nombreuses, des manifestations de plus en plus combatives des « panthères noires », de nombreux autres secteurs s’éveillent à la lutte : l’organisation des jeunes couples qui se heurtent au problème critique du logement ; les partis religieux qui revendiquent une mainmise plus grande sur l’éducation ; des libéraux qui ont repris la lutte pour la séparation de la religion et de l’Etat, et aussi certains groupes parmi les étudiants et les lycéens qui commencent à contester des aspects du pouvoir. Assisterions-nous à un réel tournant dans la lutte des classes en Israël et celle-ci prendrait-elle le pas sur la lutte aux frontières après les déboires subis par la résistance palestinienne ?

*

Si cela fait déjà deux ans que la classe ouvrière israélienne s’est remise à défendre d’une façon de plus en plus radicale ses revendications, la dernière dévaluation a permis une évolution à la fois qualitative et quantitative de la combativité du prolétariat israélien. La crise du dollar n’a été qu’une occasion pour le gouvernement israélien de tenter de trouver un remède au grand problème de son économie – le déficit de la balance des paiements. Or avec la dévaluation, la mesure la plus importante a été une réduction très forte des subventions gouvernementales aux produits de base (pain, produits laitiers, etc.), ce qui a provoqué immédiatement une montée des prix spectaculaire. Avec le blocage actuel des salaires cela signifie une chute du pouvoir d’achat de l’ensemble des salariés en Israël. D’où cette riposte générale et dure de la part de la classe ouvrière.

En juin 1971, il y avait déjà, dans différents secteurs de l’économie publique et privée plus de 70 000 grévistes. Que ce soit des secteurs reconnus comme privilégiés (dockers, employés de la compagnie de l’électricité) ou au contraire des secteurs traditionnellement pauvres et mal organisés (employés des hôpitaux, postiers), toutes ces grèves se caractérisent par un haut niveau – relativement à Israël – de combativité. Si le secteur public a été plus touché dans les premiers temps par ces luttes que le secteur privé, après la dévaluation, il n’y a plus un seul secteur qui ne soit pas d’une façon ou d’une autre touché par la crise. Quelques exemples : les douaniers, les postiers, les employés des ports et des hôpitaux, les dockers, les électriciens, les ouvriers de l’industrie aéronautique, les mineurs de cuivre et des dizaines d’entreprises privées sont entrés en grève au cours de l’année 1971.

La plupart du temps et surtout dans le secteur public, les ouvriers entrent en conflit spontanément, sans l’accord de la Histadrouth, voire même en dépit de ses menaces. Devant l’impuissance de la Histadrouth et la menace de voir s’écrouler toute sa politique des salaires, le gouvernement a dû riposter rapidement en se servant à la fois du bâton et de la carotte. Tout d’abord la carotte : il a été obligé de rabaisser de 5 à 10 % certains prix de denrées alimentaires qui étaient montés de 20 %. Mais à côté de ce geste plus symbolique qu’efficace, le gouvernement s’est servi, avec l’appui de la Histadrouth, de toute une série de moyens de pression et d’une législation antigrève.

Face à la détermination des employés des hôpitaux, le ministre « socialiste » (Mapam, parti travailliste de « gauche ») Victor Chem-tov a utilisé des actes de réquisition qui, sans mettre fin à la grève, obligent les ouvriers à être sur leur lieu de travail et à y faire ce qu’on leur ordonne sous menace de peines d’emprisonnement très lourdes. Dayan, d’ailleurs, dans une déclaration hystérique a sommé le gouvernement d’emprisonner tout gréviste qui met en cause la bonne marche de l’Etat. La constitution de tribunaux du travail, la nécessité d’un préavis de deux semaines avant chaque grève, ne sont que les premiers signes d’une nouvelle législation qui remettrait sérieusement en question le droit de grève en Israël.

Sous la pression de la Histadrouth, ces mesures ne sont pour l’instant employées que contre les secteurs les plus défavorisés et les moins organisés de la classe ouvrière israélienne. Mais ni les menaces, ni les méthodes administratives ou policières ne sont aujourd’hui capables d’enrayer le mouvement ; au contraire, elles ne font que jeter de l’huile sur le feu en réduisant encore le peu de confiance dont jouissent la Histadrouth et le gouvernement (sur le plan économique) auprès de couches de plus en plus larges de la classe ouvrière. D’ailleurs, déjà de nouveaux groupes menacent d’entrer en conflit : les instituteurs, les infirmières, les ingénieurs, etc.

?L’année à venir s’annonce donc chaude sur le plan de la lutte des classes en Israël. Est-ce dire par là que nous arrivons à une normalisation de la société israélienne, à une situation où, comme dans l’ensemble du monde capitaliste développé, la contradiction principale et déterminante de la société est celle qui oppose le prolétariat et la bourgeoisie ? Peut-on dire comme d’aucuns l’affirment qu’Israël est une société bourgeoise traditionnelle et que le sionisme n’est rien d’autre que l’idéologie de la bourgeoisie dominante 

*

Aussi importantes soient-elles, les dernières luttes du prolétariat israélien ne doivent pas nous induire en erreur : le caractère sioniste de l’Etat d’Israël et le rôle qu’il joue dans le monde arabe nous interdisent d’extrapoler et d’envisager la transcroissance des luttes économiques de la classe ouvrière israélienne en un combat révolutionnaire, dans le cadre d’une révolution israélienne.

Certes, la société israélienne est une société capitaliste, ce qui veut dire nécessairement une société divisée en classes et la division en classes implique la lutte de classes. La classe ouvrière israélienne n’a pas attendu la fin des années 60 pour engager son propre combat. Mais l’Etat d’Israël n’est pas seulement un pays capitaliste, il est aussi un pays de colonisation avec toutes les conséquences que cela implique (cf. l’article de A. Orr et M. Machover publié dans ce numéro). Nous nous arrêterons uniquement sur deux caractéristiques sionistes de l’Etat d’Israël.

Tout d’abord, le rôle qu’ont toujours joué et que jouent le sionisme et l’Etat d’Israël dans le conflit qui oppose les masses arabes à ses exploiteurs, l’impérialisme et ses alliés locaux (qu’ils soient féodaux ou petits bourgeois). Rien ne permettrait d’expliquer la constitution, en pleine ère impérialiste, d’un Etat « indépendant » non exploité économiquement mais au contraire jouissant d’un soutien économique sans précédent, si ce n’est un service qu’il a à rendre à l’impérialisme. Ce service a été maintes fois clairement défini par les dirigeants sionistes eux-mêmes : le rôle de chien de garde des intérêts impérialistes dans un monde arabe en perpétuelle effervescence.

La guerre de 1956 devait mettre fin au danger que représentait Nasser aux yeux de l’impérialisme français et anglais, celle de 1967 était une riposte au danger du régime « de gauche » en Syrie et un substitut à la « nécessité » d’intervenir si le trône du roi Hussein se trouvait être menacé (cela est un refrain vieux de plus de quinze ans). Ce rôle qu’Israël joue depuis sa création lui a valu un soutien militaire et économique de la part des puissances impérialistes : la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne de l’Ouest et surtout les Etats-Unis.

Israël est donc un pays privilégié qui, s’il est exploité politiquement par l’impérialisme, a pu développer, grâce au soutien de ce même impérialisme, des forces productives sans aucune proportion avec ses propres ressources. Il est évident que c’est surtout la bourgeoisie israélienne qui a pu jouir des capitaux investis ou même donnés par la bourgeoisie impérialiste. Mais la bureaucratie ouvrière qui, en tant que couche dirigeante, a eu la tâche de répartir socialement les apports de capitaux étrangers n’en a pas fait jouir uniquement la bourgeoisie israélienne naissante. Avec ces capitaux, elle a créé l’essentiel de l’industrie, construit des milliers de logements, permis une certaine qualification de la main-d’œuvre, et mis sur pied toute une infrastructure socio-économique. La classe ouvrière juive reçoit donc elle aussi des miettes du soutien impérialiste à Israël.

En ce sens, en échange du rôle de soldat et de gendarme qu’il joue face au monde arabe, l’ouvrier juif se trouve privilégié face à l’ouvrier arabe. Cela ne veut en aucun cas dire que la classe ouvrière israélienne ne saurait être révolutionnaire, mais cela signifie que le développement révolutionnaire de la classe ouvrière israélienne est fonction du développement du processus révolutionnaire dans le monde arabe tout entier. En ce sens-là, la définition d’Israël comme les Cosaques du Moyen-Orient est appropriée. La société cosaque était divisée en classes, mais son rôle de gendarme de l’empire tsariste donnait à toutes ses classes certains privilèges par rapport au reste des masses russes. Le paysan cosaque était exploité par sa caste dirigeante et une opposition de classe le soulevait contre celle-ci. Lénine a très bien montré que l’aspect privilégié de la société cosaque tout entière faisait dépendre la lutte de classes des cosaques exploités du développement de la lutte de l’ensemble des peuples russes.

Tant qu’il l’a pu le Tsar a empêché le développement sérieux de la lutte au sein du peuple cosaque en lui octroyant de nouveaux privilèges afin de garder intact son peuple de gendarmes. Ce n’est que dans une situation révolutionnaire où le choix risque d’être ou bien perdre ses privilèges ou bien perdre sa vie en essayant de sauver l’ancien régime face aux forces révolutionnaires, que les « pauvres cosaques » passent du côté
de la révolution et retournent leurs armes contre leurs chefs et contre l’ancien régime.

Il est vrai que l’analogie – toute relative – avec les Cosaques n’a de valeur que si nous considérons « l’Orient arabe » comme une entité réelle, comme le champ d’une lutte de classes plus ou moins homogène, comme une unité socio-économique tant sur le plan des classes dirigeantes que sur celui des classes exploitées. Pour celui qui nie une telle réalité, le sionisme n’est plus que l’idéologie d’une classe bourgeoise dirigeante en Israël, et l’on peut alors parler d’une révolution socialiste israélienne, égyptienne, etc. C’est le cas de certains sionistes de « gauche » et de leurs frères jumeaux lambertistes comme le montre l’article du groupe Avant-garde publié dans ce numéro.

A eux alors d’expliquer certaines anomalies : la création d’un Etat bourgeois non exploité économiquement par l’impérialisme en plein XXᵉ siècle, la politique économique israélienne contraire à toute logique spécifiquement économique, la constitution d’une bourgeoisie israélienne, le refus systématique et quasi général d’exploiter à grande échelle la main-d’œuvre arabe bon marché, la ferme résolution d’annexer la bande de Gaza, dénuée de tout intérêt économique, plutôt que le Sinaï riche en pétrole et autres matières premières, etc.

Quant à nous, ces problèmes ne se posent pas, car nous analysons la réalité israélienne dans le cadre de cette unité qu’est l’Orient arabe. Celui-ci, comme l’ensemble du monde néocolonial est caractérisé par la contradiction qui oppose l’impérialisme et les masses locales qu’il exploite. Les classes locales dirigeantes, qu’elles soient féodales ou bourgeoises, ne sont que des intermédiaires – qui prennent leur part dans l’exploitation, mais qui ne déterminent pas fondamentalement les grandes lignes économiques et politiques – entre l’impérialisme et les masses exploitées. Le rôle de l’Etat sioniste est d’être un autre intermédiaire, oh ! combien plus fidèle et plus efficace ! L’impérialisme soutiendra Israël politiquement et économiquement tant qu’il aura des intérêts à défendre dans le monde arabe. C’est ce rôle de gendarme des intérêts impérialistes dans la région qui est l’aspect le plus important du caractère sioniste de l’Etat d’Israël et qui détermine le sens et les perspectives de la vie politique intérieure et extérieure d’Israël, y compris le développement des luttes du prolétariat israélien.

Le deuxième point important pour comprendre les implications du caractère sioniste d’Israël concerne le caractère de sa classe ouvrière. Comme l’ont souligné Orr et Machover, la classe ouvrière israélienne en est à ses débuts dans l’élaboration d’une conscience de classe. D’origine petite bourgeoise, le prolétariat israélien n’a pas de passé, de réelle expérience de lutte, et commence à peine à se donner une conscience de classe ; venant en grande majorité de pays orientaux sans tradition prolétarienne, les ouvriers israéliens ont rencontré pour la première fois l’image d’un parti ouvrier dans les différents partis sionistes « de gauche » (Mapai, Mapam) et l’idée d’un syndicat s’est présentée sous la forme de la Histadrouth. Or la Histadrouth n’est pas plus un syndicat que le Mapam est un parti ouvrier.

La Histadrouth et le Mapai (prédécesseur de l’actuel parti travailliste) ne se sont pas constitués sur une base de classes mais dans le but de créer un capitalisme juif en Palestine. Le secrétaire général de la Histadrouth I. Ben Aharon l’a très bien exprimé dans un récent interview :

« La Histadrouth est sans doute le seul syndicat dans le monde dont les statuts comportent un programme politique. Les élections s’y effectuent sur la base des partis et non sur celle des organisations professionnelles. Tous les partis élus au Parlement sont représentés à la Histadrouth, ce qui explique les conflits au sein de la direction. Ce sont des conflits d’ordre idéologique et politique […] Entre ces différents partis, l’ensemble des partis ouvriers a reçu 65 % de la totalité des mandats.

Ce qui caractérise la Histadrouth c’est donc sa participation active à la vie politique, économique et sociale du pays. Notre but est de construire une société ouvrière socialiste libre dans ce pays. Cependant il y a des questions de priorité pour l’instant nous en sommes encore au stade de l’absorption des réfugiés, de la réunion des dispersés, de la construction du pays et de la défense de son existence physique. »

Les statuts de la Histadrouth et son rôle pendant les cinquante dernières années ne font que confirmer ce point capital : organisation nationale, et non organisation de classe, la Histadrouth n’est pas un syndicat – même réformiste – mais une institution qui a permis de mettre sur pied une infrastructure économique, qui est devenu ensuite le plus grand employeur en dominant environ un quart de la production nationale et qui représente le plus sûr garant de l’ordre social établi.

Quant aux partis politiques, c’est pire encore. Jamais le Mapai n’a défendu une ligne de classe et le Mapam, selon le vieux principe de la révolution par étape, a toujours mis la révolution socialiste au second plan, après l’établissement d’une société capitaliste juive en Palestine. Leur fidélité au sionisme et à l’Etat sioniste et non à la classe ouvrière, en Palestine, puis en Israël, peut seul expliquer la logique des multiples « trahisons » des partis sionistes de « gauche ».

Les travailleurs israéliens n’ont donc aucune organisation de classe, ni syndicat ni parti, seraient-ils les plus réformistes possibles. C’est le rôle de l’organisation révolutionnaire que d’aider l’élaboration d’une conscience de classe et s’il est vrai qu’à l’époque impérialiste celle-ci doit dépasser, partout dans le monde, le stade d’une conscience économiste, le caractère sioniste de la société israélienne oblige l’organisation révolutionnaire à placer la conscience de classe dès ses débuts sur une base politique. Dans un pays où les considérations économiques des couches dirigeantes sont encore déterminées par le rôle politique que joue le sionisme dans le cadre des intérêts impérialistes, dans un pays où les « organisations ouvrières » sont complètement intégrées, où la jeune classe ouvrière est hétérogène et sans aucune expérience de lutte, la conscience de classe doit être et ne peut qu’être politique.

Spontanément, et d’une façon organique, les luttes du prolétariat israélien – aussi héroïques et radicalisées soient-elles – ne peuvent transcroître en une lutte politique contre le régime existant en Israël. C’est à l’organisation révolutionnaire de traduire politiquement le sens de ces luttes, de démontrer le déterminisme de la plupart des mesures économiques et sociales d’un Etat israélien fondé sur la base du sionisme.

C’est la raison pour laquelle dès sa création, l’Organisation socialiste israélienne (Matzpen) a toujours compris la vanité d’une propagande révolutionnaire dans la classe ouvrière si celle-ci ne se plaçait pas dès le début sur la base d’un refus total des structures sionistes de la société israélienne. Nos slogans contre la Histadrouth et « pour la construction d’un syndicat indépendant et militant » étaient bien plus que des mots d’ordre « économistes », mais avaient une signification politique évidente en démasquant les liens qui existaient entre les « trahisons » de la Histadrouth et l’acceptation du caractère sioniste de l’Etat d’Israël.

Nous avons là une parfaite illustration de la loi du développement inégal et combiné. Les luttes ouvrières du prolétariat israélien n’auront de signification politique et de perspective que dans le cadre d’une lutte générale contre l’Etat d’Israël, c’est-à-dire contre le rôle politique que joue le sionisme dans le conflit qui oppose l’impérialisme et les masses arabes. La seule perspective révolutionnaire du prolétariat israélien est de lier ses luttes à celles du mouvement prolétarien de la région, non pas seulement contre ses exploiteurs locaux mais surtout contre les véritables patrons de leurs exploiteurs, l’impérialisme et ses alliés locaux, que ce soit les régimes féodaux et bourgeois dans les pays arabes, ou que ce soit l’Etat sioniste. Il faut ajouter que, si le rôle futur de l’organisation révolutionnaire est très important en Israël, ce sera le développement des luttes révolutionnaires dans les pays arabes qui sera déterminant pour le développement de la conscience de classe du prolétariat israélien.

*

Mais dans le cadre de cette analyse générale, les dernières luttes des travailleurs israéliens n’ont-elles pas une signification plus particulière ? La réponse est sans aucun doute affirmative ; nous assistons effectivement à un réel tournant dans les structures socio-économiques et les rapports de classe de la société israélienne.

Après la récession de 1965-66, la guerre de 1967 avait permis à l’économie israélienne de sortir du marasme qui l’accablait. Un afflux considérable de capitaux étrangers d’une part, et la nécessité de produire soi-même certains éléments de son armement d’autre part, ont permis à l’économie israélienne de faire un très grand bond en avant.

Depuis sa création Israël n’a pas connu de véritable industrialisation. Le niveau d’industrialisation est resté quasiment stable depuis 1948. Or, la volonté d’être de plus en plus indépendant des pays étrangers, en ce qui concerne son armement, et un très grand apport des capitaux étrangers ont poussé le gouvernement israélien à investir pour la première fois de très importants capitaux dans la construction d’une industrie lourde et moderne.

Une industrialisation tardive réalisée par l’Etat sur la base d’une économie d’armements n’est pas une chose nouvelle. C’est ainsi que fut faite l’industrialisation en Allemagne et au Japon. Pour réaliser cette accumulation primitive, les Etats allemand et japonais avaient besoin de museler la classe ouvrière sur le dos de laquelle cette accumulation était faite ; la destruction violente des organisations de la classe ouvrière par le fascisme était le seul moyen pour parvenir à neutraliser le prolétariat. Au contraire, les soi-disant organisations de la classe ouvrière en Israël étant dès le départ complètement intégrées à l’Etat sioniste, il n’est nul besoin de les réduire à l’impuissance et l’Etat peut s’en servir pour neutraliser les travailleurs. C’est ce qui explique le rôle plus que passif de la Histadrouth face aux luttes ouvrières, voire même son soutien aux mesures violentes (décrets de réquisition, loi antigrève, menaces d’arrestation, etc.) prises par le gouvernement.

L’idéologie de « l’union sacrée » avait permis pendant quelque temps de freiner le prolétariat israélien dans la défense de son pouvoir d’achat et si dès 1968 nous avons été témoins de grèves assez importantes, elles sont sans aucune proportion avec l’accroissement de l’exploitation pendant ces quatre dernières années. On évalue à 25-30% la chute du salaire réel d’un ouvrier israélien depuis 1968, ce qui devait provoquer tôt ou tard le réveil de la combativité ouvrière dont nous sommes témoins.

Cette nouvelle industrialisation a une double conséquence sociale : tout d’abord un renforcement spectaculaire de la bourgeoisie israélienne. Celle-ci jusqu’en 1948 n’a jamais eu un rôle important dans la vie économique et politique de l’Etat sioniste : tant sur le plan du pouvoir politique, que sur celui de l’influence sur la détermination des grandes lignes économiques, son rôle était tout à fait secondaire. Après 1948 la nécessité de créer des terrains favorables aux investissements étrangers et à une immigration des pays capitalistes avancés poussa la bureaucratie sioniste social-démocrate à créer véritablement une bourgeoisie locale. C’est ceux que l’on appelle les deux mille millionnaires de Sapir (ministre des Finances d’Israël). Et s’il est vrai que leur emprise devint de plus en plus grande sur l’économie israélienne, il est faux de les considérer – pour l’instant du moins – comme la seule classe dirigeante en Israël.

Les grands traits de la politique économique sont toujours encore déterminés par la bureaucratie sioniste et c’est elle qui décide encore où iront à la fois les capitaux étrangers et près de 60 % de la plus-value prise sur les ouvriers israéliens. Depuis la guerre de 1967 le poids de la bourgeoisie locale a très fortement augmenté, paradoxalement et en partie à cause d’une participation de plus en plus accrue d’investisseurs juifs américains, et de plus en plus le secteur national et histadroutique se délaisse d’une partie de ses capitaux au profit de la bourgeoisie juive locale et étrangère.

La deuxième conséquence de cette industrialisation est une différenciation de plus en plus grande au sein du prolétariat israélien. On trouve d’une part le prolétariat industriel, lié plus organiquement à la Histadrouth et jouissant pour cela de certains privilèges, et d’autre part la grande majorité du prolétariat d’origine orientale, attaché aux secteurs les plus arriérés de l’économie israélienne et dont les salaires lui permettent tout juste de ne pas mourir de faim. Là encore la loi du développement inégal et combiné se concrétise très clairement : une société qui, pour son développement, a besoin à la fois d’un prolétariat qualifié et sur lequel la Histadrouth et les partis sociaux-démocrates fondent leur puissance, et qui d’autre part a besoin d’une grande masse de travailleurs non qualifiés, pères de famille nombreuse et sans aucune expérience politique et organisationnelle.

C’est dans cette dernière couche, qui représente environ la moitié de la population que sont nées les « panthères noires ».

Ce n’est certainement pas un hasard si, dans leurs revendications économiques et professionnelles, les « panthères noires » et des couches de plus en plus grandes du milieu social qu’ils représentent, se heurtent à la Histadrouth, et que dans leurs revendications politiques et culturelles affrontent la base même du sionisme. Car si pour les couches les plus « privilégiées » du prolétariat israélien il peut sembler qu’une lutte économique pour une répartition plus juste des revenus est possible au sein même du système et avec l’aide de la Histadrouth, il est clair au contraire pour les secteurs plus défavorisés qu’il y a une contradiction entre la solution à leurs problèmes économiques mais aussi culturels, et les objectifs que s’est fixés le sionisme (immigration, création d’un Etat « européen en Orient », la guerre et le prix qu’elle coûte).

C’est donc dans leur existence même que les travailleurs israéliens peuvent ressentir la contradiction qui existe entre la réalisation de leurs aspirations et celle des objectifs de l’Etat sioniste. C’est dans leur lutte spontanée que les travailleurs comprennent le rôle d’obstacle que représente la Histadrouth, dans leur vie quotidienne que les Juifs orientaux sentent la futilité d’une union nationale, et c’est en rentrant dans leur taudis que les jeunes comprennent que c’est à l’intérieur qu’il faut faire la guerre.

C’est le rôle de l’organisation révolutionnaire que de traduire politiquement et organisationnellement ce heurt inconscient des travailleurs avec les bases mêmes de la pratique sioniste. Tant que nous n’aurons pas réussi à expliciter clairement, à l’avant-garde de la classe ouvrière, non pas seulement les liens d’exploitation mais aussi ce qui les détermine plus particulièrement en Israël, c’est-à- dire les structures sionistes de la société, les luttes du prolétariat israélien ne pourront devenir un danger réel pour l’Etat capitaliste et sioniste qui les exploite.

Car il est évident que tant que le prolétariat israélien se trouvera aux côtés de l’impérialisme – et c’est le rôle que le sionisme lui fait jouer – celui-ci fera tout pour soutenir militairement et encore plus économiquement l’Etat d’Israël, dont bénéficie aussi, d’une façon détournée et atténuée, le prolétariat israélien.

Si la première tâche des révolutionnaires israéliens est de politiser la lutte du prolétariat en liant celle-ci à la fonction que remplit l’Etat d’Israël dans l’ensemble du processus révolutionnaire de l’Orient arabe, sa seconde tâche n’est que la conséquence organisationnelle de la première, c’est-à-dire de lier la lutte du prolétariat israélien à celle de l’ensemble des masses exploitées dans la région. Car le rôle attribué au sionisme n’a de sens que si l’on considère l’ensemble de l’Orient arabe et son processus révolutionnaire comme une entité ayant son propre développement inégal et combiné. C’est parce que nous considérons l’Orient arabe comme une unité et que nous voyons sa dynamique révolutionnaire comme un tout indivisible, que notre objectif est de contribuer à la réalisation de son outil organisationnel – le parti révolutionnaire de la région. Il ne s’agit pas là de liens fraternels et internationalistes entre les partis révolutionnaires égyptiens, syriens, israéliens, etc., comme nous entendons les liens entre les partis révolutionnaires français et italiens par exemple, mais de la constitution du parti révolutionnaire régional sur la base d’une stratégie globale et unique pour les noyaux révolutionnaires des différents pays de la région.

Ce dernier point est la conclusion logique et nécessaire de l’application à la situation locale et régionale de la loi du développement inégal et combiné si clairement exposée par Trotsky. Le développement révolutionnaire des luttes du prolétariat israélien ne se fera pas organiquement ; il dépend d’une part et surtout du développement des forces révolutionnaires dans le monde arabe tout entier, et d’autre part de la capacité du noyau révolutionnaire en Israël à traduire politiquement la signification de ses luttes et leur perspective.

C’est le rôle que nous nous sommes fixé et, sans nous faire d’illusions sur la signification actuelle de la lutte du prolétariat israélien, nous nous sommes fixé comme tâche de joindre l’avant-garde de la classe ouvrière israélienne à la lutte révolutionnaire des masses arabes. C’est en construisant le parti révolutionnaire régional et en donnant une ligne authentiquement prolétarienne aux luttes des masses juives et arabes que nous réussirons à combattre l’impérialisme, le sionisme et la réaction arabe pour la constitution d’un Orient arabe socialiste.

[voir le suivant : Sur les Juifs russes, sur les Juifs « noirs » et sur les Juifs non-Juifs]