Lettre de Jérusalem d’Aleph Hoder [Eli Lobel]

On disait déjà dans l’antiquité que quand les dieux veulent la perte de quelqu’un ils commencent par combler ses vœux. C’est exactement ce qui arrive aux sionistes en Israël. L’immigration des Juifs de l’U.R.S.S., pour laquelle on se dépense tellement, constitue maintenant une menace de l’intérieur pour l’établissement sioniste, du fait qu’elle a aggravé le clivage entre les Juifs orientaux et les Juifs occidentaux.

 De quoi s’agit-il ?

Il faut tout d’abord comprendre que toute la politique officielle de l’immigration est de caractère discriminatoire. Je ne fais pas seulement allusion au fait que des non-juifs (et particulièrement les Palestiniens qui sont mêmes nés dans le pays) ont des grandes difficultés d’obtenir une résidence permanente en Israël, et encore plus d’y devenir citoyens, mais la discrimination ethnique s’exerce aussi entre les Juifs eux-mêmes.

On peut distinguer parmi les Juifs qui immigrent en Israël deux catégories, qui sont en réalité de caractère racial les Juifs « blancs » d’Europe et les Juifs « noirs » des pays orientaux, qu’on appelle hypocritement « ressortissants des pays développés », d’une part, et « ressortissants des pays sous-développés », d’autre part. Le caractère foncièrement hypocrite de cette répartition ressort clairement de l’exemple français.

Les Juifs français qui immigrent vers Israël se répartissent à leur tour entre « Français du Nord » et « Français du Sud ». La distinction n’est nullement géographique. Les « Français du Sud » comprennent les ressortissants de l’Afrique du Nord qui ont la nationalité française, de naissance ou par naturalisation, même s’ils habitent à Paris ou à Lille. Ceux qui parlent le yiddish, même s’ils habitent Marseille, sont automatiquement comptés parmi les « Français du Nord ». Les Juifs français de vieille souche constituent une catégorie à part, à laquelle on s’intéresse beaucoup moins en Israël, car la pureté de leur origine juive est remise en cause, comme vous allez le voir plus loin.

Cette distinction sert à diriger les Juifs « français du Nord » essentiellement vers Tel-Aviv, Haïfa ou Jérusalem, où effectivement ils peuvent se « débrouiller » avec l’aide de leurs relations et familles, tandis que le flot des Juifs « français du Sud » est dirigé vers des villes de développement éloignées comme Dimona, Hatzor ou Kiryath Shmoneh, où la population est en très grande majorité orientale.

Pour comprendre la différence il suffit de se rappeler que dans les villes de développement où on envoie les « noirs », la mortalité infantile est de 31% supérieure à la moyenne nationale ; dans le cas de la ville de Beisan elle la dépasse même de 70 %, soit 2,5 fois la mortalité infantile de Herzlia (située au bord de la mer et peuplée essentiellement de Juifs occidentaux).

La situation s’est aggravée singulièrement avec l’arrivée de milliers d’immigrants juifs de Russie durant l’hiver 1970-1971. Deux raisons à cela. La première est qu’on leur a accordé des facilités dépassant même celles que reçoivent habituellement les Juifs « blancs » ordinaires. Ainsi, une famille d’immigrants de Russie de trois personnes reçoit un appartement de trois pièces, de 80 m², avec télévision, machine à laver, frigidaire, fournitures et tutti quanti, tout cela à des conditions de paiement très avantageuses. Ils peuvent s’acheter une voiture hors taxe, ce qui signifie dans les conditions d’Israël que son prix n’atteint pas le quart du prix ordinaire. Souvent, ils reçoivent même un prêt pour son acquisition. Il n’est pas étonnant, que dans la plus grande concentration d’immigrants russes à Tel-Aviv – le quartier de Neveh Sharett – le nombre de voitures privées par famille dépasse la moyenne des U.S.A.

Il faut savoir, que nonobstant la campagne tapageuse faite en leur faveur en France et ailleurs, les Juifs qui viennent de Russie en Israël ne dédaignent point le confort, et ce confort ils l’exigent. Si on le leur refuse, ils brandissent alors la menace du retour en Russie. Cette menace est parfaitement efficace. On peut estimer qu’une telle famille de deux ou trois personnes reçoit en nature ou en argent, au bas mot 100 000 livres israéliennes (une livre israélienne = 1,60 F avant la dévaluation de l’été 1971).

Combien gagnent en moyenne les Juifs orientaux ? Des salaires de 400 à 450 livres par mois ne sont pas rares et même plutôt la moyenne. Pour une famille c’est la misère : huit à dix personnes dans une ou deux pièces de 30 à 40 m². Il arrive souvent que deux ou même trois enfants dorment dans un seul lit ou même par terre, et tout à coup on construit juste en face d’eux un tel Neveh Sharett ! (Voir l’article détaillé de Raphael Shapiro sur les différences de revenus et sur la discrimination en général).

En effet, on a construit ce nouveau quartier en face des taudis les plus misérables de Tel-Aviv. Les Juifs de Russie n’aimaient guère leurs nouveaux « voisins » installés sur les lieux depuis longtemps. Au début, ils ne pouvaient même pas croire qu’ils s’agissaient de Juifs, « Ce sont des Arabes », s’exclamaient-ils. Alors, au début de 1971, une pétition fut présentée par un groupe d’habitants de Neveh Sharett, détaillant leurs « griefs » et « revendications » et menaçant de retourner en Russie s’ils n’obtenaient pas satisfaction.

Le quotidien Haaretz du 22 mars 1971 a publié des extraits de la pétition, et ce ne sont pas les passages les plus virulents, mais cela vous donnera une idée de l’esprit dans lequel elle a été rédigée : « Il y a quelques semaines une pétition émouvante à la municipalité fut envoyée par un “comité d’action” de l’un des immeubles de Neveh Sharett, concernant la situation dans leur quartier. » (Chaque signataire avait donné son nom, prénom et le numéro de l’appartement, selon la coutume pour les pétitions de ce genre en U.R.S.S.) En voici des extraits :

« Une grande partie des nouveaux immigrants en provenance des pays développés qui ont habité dans cet immeuble ou qui y habitent toujours retournent dans leur pays d’origine ou ont l’intention de le faire […] Nos enfants ne peuvent pas jouer dans le jardin de l’immeuble à cause des attaques de la part des bandes d’enfants qui se traînent dans la rue et cassent tout objet à leur portée : vitres, lampes, ascenseurs, etc. Ils font leurs besoins partout, y compris l’escalier, l’ascenseur, etc. Nos appels à la police ont toujours reçu la même réponse : on n’a pas assez d’agents. La situation devient insupportable […]

« Tous les nouveaux immigrants habitant notre rue sont venus ici animés du désir de contribuer à la construction d’une patrie à notre peuple et nous voulons tous que nos enfants vivent ici et participent à la création d’une société qui soit meilleure, plus juste et plus heureuse. Pour autant que cela deviendra évident pour nous que l’avenir qui nous attend ici signifie vivre parmi des gens et avec des conceptions qui tendent à être de moins en moins civilisés, et de plus en plus levantins, alors nous aurons à choisir entre notre devoir envers la nation et le devoir de chaque chef de famille […] » (souligné par moi, A.H.).

Une telle menace est d’une efficacité terrible en Israël et une partie de leurs demandes furent satisfaites. Les écoles dans ce quartier sont pratiquement séparées et cela selon un critère de type racial. Les « noirs » ne sont pas admis dans le club des « blancs », et souvent même on les expulse de la nouvelle piscine construite à Neveh Sharett. Mais pour ce qui est de leur éloignement physique, que les immigrés russes avaient demandé, il y a un hic – Mais où va-t-on les expulser ?

Une autre difficulté venait de l’application de ces mesures discriminatoires par la police, car une grande partie de la police israélienne est composée précisément de Juifs orientaux. Au début le malaise était grand parmi les policiers, quand, par exemple, ils devaient interdire l’entrée du club aux membres de leur propre communauté ou quand les habitants de Neveh Sharett se plaignaient devant eux que les peines en Israël soient trop douces et suggéraient qu’on les corrige comme en Russie. Mais un policier est avant tout un policier et ils se sont finalement habitués à leur rôle et cela encore plus quand le mouvement des « panthères noires », qui lutte contre la police, a pris de l’ampleur.

Je pense aussi, qu’en plus de tous ces facteurs, ce sont les multiples vexations auxquelles ils sont soumis qui ont donné naissance au mouvement des « panthères noires ». Il ne s’agit pas seulement de l’argent et des appartements dont ont bénéficié les Juifs de Russie, mais aussi des choses qui ont été dites et écrites par le Tout- Israël au moment de la grande vague d’enthousiasme en faveur de l’immigration russe. Et le Tout-Israël signifie les ressortissants européens.

Rares sont les journalistes, écrivains, officiers, pilotes d’avion, hommes du gouvernement – bref, l’establishment – dont la couleur de peau soit plus foncée qu’il ne le faut. Et ceux-ci se sont tellement habitués à l’idée qu’ils gouvernent seuls, qu’ils se sont imaginé que les Juifs orientaux n’ont pas d’oreilles et qu’ils n’entendent pas ce que l’on dit ou qu’ils ne comprennent pas ce que l’on écrit sur eux dans la presse. Se sentant en sécurité, ils se sont permis de faire des déclarations comme : « Voilà qu’arrivent de nouveau les vrais Juifs » ; « Rien qu’à les voir, on comprend tout de suite que ce sont des gens valables » ; « Ce sont des gens de qualité supérieure, ils nous donneront des héros » ; etc.

Et voici Mme Golda Meir, sur laquelle on peut toujours compter pour dire la bêtise la plus choquante, qui déclare, au cours d’une réception solennelle où lui fut conférée la citoyenneté d’honneur de Haïfa, que chaque Juif loyal devait apprendre le yiddish, et que sans yiddish il n’y a pas de Juif. Uri Avneri qui est un passager habituel des trains en marche s’est joint au concert sur un ton emprunté à Golda Meir.

Il s’est avéré tout à coup que l’establishment ne croit pas au mythe qu’il a créé lui-même, et sur lequel il s’appuie, le mythe du peuple juif. A vrai dire, ils croient aux Juifs parlant le yiddish, aux Juifs ressortissants de l’Europe. Les Juifs ressortissants des pays orientaux ne valent à leurs yeux que comme chair à canon, comme manœuvres, comme Arabes de première classe, comme « matériau humain (combien est significative cette expression si répandue en Israël) de qualité inférieure » – tout sauf des êtres humains libres et égaux.

Au grand étonnement de l’establishment blanc, il s’est avéré que tout à coup les Juifs « noirs » peuvent voir et comprendre ce qui leur arrive.

En exemple, on peut citer l’article de Yehouda Nini, paru dans Shdemoth n° 41, printemps 1971. Yehouda Nini a commencé sa carrière comme moniteur et commandant des unités « noires » en 1948. Comme leur nom l’indique, il s’agissait d’unités composées de Juifs orientaux, aussi semblables que possible aux Arabes et parlant leur langue, qui ont été spécialement entraînées pour des tâches de sabotage et d’espionnage. Beaucoup d’entre eux sont tombés lors de la guerre de 1948, mais l’auteur de l’article a soudainement compris qu’ils sont morts en vain.

Il écrit maintenant dans l’article intitulé « Réflexions sur la destruction du troisième temple » qu’il faut aller vers ces Juifs yéménites qui ont sacrifié leur vie et « leur dire qu’ils sont tombés pour que les Abramovitch (un nom typique de Juifs ashkénazes, NdT) et leurs semblables, ces fils de petits boutiquiers, de marchands de textiles et de profiteurs deviennent les princes qui nous gouvernent. Gouvernement et Administration sont peuplés d’Ashkénazes (Juifs occidentaux, N. d. T.). Les statistiques démontrent bien qu’il y a parmi les fonctionnaires des ressortissants des pays orientaux ; mais regardez bien quels postes ils occupent. Vous allez les trouver au bas de l’échelle, parmi les serveurs de café, les écrivaillons et la petite intendance. »

Nini ne s’arrête pas là ; il arrive à la conclusion que les Arabes d’Israël sont des citoyens de seconde zone, tandis que les Juifs « noirs » sont des citoyens de troisième zone, ce qui ne correspond guère à la réalité. Les tribunaux israéliens sont accusés par M. Nini d’être peuplés de racistes et d’escrocs : « Qu’un Oriental commette la moindre faute, même acquitté on le jette en prison. Qu’un Ashkénaze outrepasse la loi, on ferme les yeux et même on l’acclame publiquement, et s’il a droit à une punition il ne pourra s’attendre qu’à la prison ouverte. »

Les Abramovitch sont présentés comme des sangsues sur le dos des communautés orientales : « De chaque bon coin de terre occupé par les ressortissants des pays de l’Islam qui pouvait faire l’objet d’un programme de développement, on les en a expulsés, avec quelques broutilles en contrepartie, pour y faire prospérer les “autres”, les messieurs ashkénazes. »

Une vague d’attaques personnelles et de haine collective s’est immédiatement abattue sur la tête de ce pauvre Yehouda Nini. Le travail de dénigrement n’était pas facile, car comme l’écrivait le respectable quotidien Haaretz : « M. Nini, originaire du Yémen, ne vivait pas en marge de la société israélienne : il était un des cadres de la Défense nationale, le secrétaire de feu M. le ministre de l’Education nationale, Zalman Aran, diplômé de l’Université, professeur de littérature, membre de diverses commissions de la radio-télévision ». « Ces mots durs n’ont pas été prononcés au micro de la radio du Caire, » continue le journal, « ni écrits dans l’organe de Matzpen, ni proférés dans une des campagnes de dénigrement menées par Moscou. Ce n’est pas le journal des panthères noires qui a publié cet article, mais la revue Shdemoth, organe respectable d’orientation politique des kibboutzim. » Comment peut-on dire d’une telle personnalité qu’elle est matzpeniste ? Mais tout est possible : on dit qu’il est « pire que Matzpen ».

Les « panthères noires », la couverture de Matzpen, avril 1971

En général, la haine et la peur de Matzpen, de la gauche et des « agitateurs » atteint maintenant un nouveau sommet. Chaque fois qu’un événement désagréable au régime survient, on s’en prend dans la presse aux « agitateurs de Matzpen ». On suppose d’ordinaire que sans les « agitateurs » les gens accepteront tout, la faim, l’oppression, la discrimination et la corruption qui se répandent dans les hautes sphères.

Yehouda Nini attire l’attention entre autres choses sur l’attitude envers les « noirs » à l’intérieur de l’armée. Un mythe s’est répandu que « dans l’armée tout va bien », là, « tous les soldats sont égaux ». C’est un mensonge grossier. Il y a peu d’endroits en Israël où la discrimination soit aussi criante.

Par exemple, parmi les nombreux généraux israéliens, on ne trouve pas un seul « non-Ashkénaze » ! Le nombre d’officiers « noirs » ayant le grade de colonel ou lieutenant-colonel est très faible, et même pour les grades inférieurs à celui de commandant, le nombre d’officiers « noirs » est estimé selon des sources autorisées comme étant inférieur à 10 % (leur proportion dans la population juive en Israël est autour de 50 % et dans le groupe d’âge correspondant au service militaire, elle est de 70 % !). En ce qui concerne les postes importants tels que pilotes, etc., les « experts » officiels de l’armée déclarent avec un cynisme consommé, en se basant soi-disant sur des données « psychologiques », que les gens les plus « aptes » à les remplir sont les originaires de kibboutzim ou autres collectivités agricoles, les ressortissants des pays anglo-saxons, ou « les fils des immigrants d’Europe occidentale ».

La discrimination d’ethnie et de classe est encore plus évidente dans les armes techniques comme l’aviation ou les troupes blindées. On y distingue très nettement trois classes. Les officiers supérieurs proviennent des couches déjà énumérées, avec un pourcentage particulièrement élevé de fils de kibboutzim (les fils des kibboutzim occupent en Israël une place semblable à celle des junkers en Allemagne) ; les sergents et adjudants de carrière sont pour la plupart des ressortissants des pays balkaniques (Roumanie et Bulgarie), avec un pourcentage assez élevé de « noirs » qui comme on dit ici se sont « ashkenazés », c’est-à-dire qu’ils ont copié le style de vie des Ashkénazes ressortissants des pays « convenables » ; ils ont appris un certain nombre d’expressions yiddish qu’ils prononcent mal et souvent sans en comprendre la signification réelle ; parfois, ils ont honte de leur origine orientale, bref ce sont des figures repoussantes et tragiques à la fois. Mais dans leur rôle limité (particulièrement comme adjudants-chefs responsables de la discipline) ils sont de tout premier ordre.

Tout en bas de l’échelle, on trouve bien entendu les simples soldats, les « noirs » ou comme on dit ici « les pauvres types ». Pas tous les deuxième classe et caporaux sont des Juifs orientaux, et ces derniers ne servent pas exclusivement dans les rangs inférieurs, mais dans les deux cas c’est la très grande majorité. Les prisons militaires en sont remplies. Il existe des unités dont un tiers à la moitié des effectifs ont séjourné en prison pendant plusieurs mois. Ce sont le plus souvent les « noirs ». Leurs attributions : cuisiniers, plantons, chauffeurs des officiers (plus exactement domestiques), nettoyage, balayage, graissage et dégraissage – bref, manœuvres de l’armée. Ce ne sont pas eux qui décident ou commandent, ils doivent obéir. Il arrive parfois à certains d’entre eux de saisir leur situation, sinon consciemment tout au moins par instinct, mais l’importance numérique de ces derniers est faible et presque négligeable par rapport à la masse des soldats et leur réaction n’est pas politique non plus.

Vous pouvez parfois voir un tel type tout abandonner et se laisser aller, la tête dans les mains ; si vous les interrogez alors, ils vous répondront généralement : « le désespoir m’a saisi » ou encore : « je me demande comment m’en sortir ». Les officiers et adjudants ont appris par expérience qu’il vaut mieux dans ces cas laisser les gens seuls. Si on les dérange ou on les engueule dans une telle situation, ils risquent de piquer une « crise ». Parfois ils s’attaquent à l’officier ou plus souvent à eux-mêmes. J’ai vu moi-même de tels gens prendre une lame de rasoir, se taillader la poitrine et s’écrier : « Mieux vaut cela que souffrir, qu’on me libère comme fou mais que j’échappe à tout ça. »

En plus de cela, il existe en Israël une misère criante qui va en s’aggravant côte à côte avec la création de nouvelles richesses et des inégalités croissantes. Les bas salaires n’augmentent pas ou très peu tandis que la hausse des prix et l’inflation ont abaissé le niveau de vie des prolétaires de façon draconienne au cours des trois dernières années. La dévaluation du 22 août 1971 joue dans le même sens et c’est même le but avoué officieusement.

D’autre part, les profits de guerre ont atteint un niveau jamais égalé, comme par exemple ceux réalisés dans la construction de la ligne Bar Lev le long du canal de Suez (le coût des fortifications au Sinaï est estimé au bas mot à un milliard et demi de livres israéliennes), les fortifications le long du Jourdain (environ un demi-milliard de livres), les routes stratégiques dans les territoires occupés (environ deux cents millions de livres israéliennes), et la mise en place d’un immense complexe industriel qui sert directement ou indirectement à l’armée. Tout cela a fait naître une nouvelle couche de gens immensément riches qui combinent l’exploitation honteuse avec un gaspillage grossier.

Je connais peu de pays au monde où les traits négatifs des nouveaux riches fleurissent comme en Israël et où la richesse soit érigée en valeur suprême. C’est un changement radical qui introduit une coupure très nette avec le propre passé de la colonisation sioniste, nonobstant notre critique envers celle-ci.

Ainsi des ministres prêchent l’austérité aux ouvriers, tandis qu’eux-mêmes célèbrent de manière somptueuse le mariage de leurs enfants à l’hôtel Sheraton de Tel-Aviv dont le coût officiel est de 100 000 livres israéliennes et en réalité probablement le double. De même, le salaire « officiel » d’un directeur d’entreprise atteint 10 000 livres par mois (contre 500 pour un ouvrier) sans compter les divers « frais de représentation et extras » (ces derniers hors taxe). Le Bank Leoumi, par exemple, « fournit » à ses directeurs officiels des villas qui valent 600 000 livres. Les autres sociétés sont plus modestes, mais l’achat d’un appartement de 250 000 livres pour un directeur devient monnaie courante. Le millionnaire Wolfson construit maintenant à Jérusalem tout un quartier d’appartements de grand luxe dont chacun coûte 260 000 livres israéliennes. Tous ont été vendus en un rien de temps, la plupart à la caste des directeurs. Ce quartier a été érigé juste en face du taudis de Nahlath Zadok à Jérusalem.

Comme je l’ai déjà dit, le salaire moyen dans un tel taudis se situe autour de 400 à 450 livres par mois. Faites le calcul : l’habitant moyen d’un tel quartier doit consacrer tout son salaire durant cinquante-quatre années pour pouvoir accéder à un appartement de Wolfson, et pendant cent vingt-cinq années pour acquérir la villa que le P.D.G. du Bank Leoumi reçoit sans bourse délier. Mais on a un gouvernement qui se veut socialiste et qui est dirigé par le parti travailliste. Franchement, je préfère la France dirigée par M. Pompidou, tout au moins ne prétend-il jamais être socialiste.

Dans cette situation il n’est pas difficile de comprendre pourquoi et comment a pris naissance le phénomène des « panthères noires ». Il ne faut pas se bercer d’illusions à leur égard : ce groupe est encore à la phase primaire de son activité et de son organisation. Les tentatives antérieures du genre des « panthères noires », peu importe la dénomination, ont été marquées par les trois tares originales dont les « panthères noires » ne sont pas entièrement dégagées, et qui avaient facilité dans le passé leur récupération par les autorités : 1. L’élément raciste dirigé contre les Ashkénazes en tant que tels et qui les rendaient méfiants d’une collaboration avec ces derniers. 2. Leur côté antiparti qui s’est traduit par un refus de collaborer avec les organisations de gauche. 3. Les sentiments anti-arabes qui les animent et qui avaient exclu au début toute possibilité d’action commune.

Sur tous ces points une évolution se dessine sous la pression des événements. Quant à Jérusalem, par exemple, le régime utilise les policiers arabes de la vieille ville pour garder les « panthères» arrêtées dans une manifestation, parce qu’il se méfie un peu des policiers juifs orientaux (phase un peu dépassée depuis), alors la solidarité du type raciste entre les Juifs orientaux en tant que tels, y compris les policiers, se rompt ; quand ils sont soutenus dans la lutte par l’extrême-gauche israélienne, composée de Juifs occidentaux en majorité, alors le rapprochement se fait sur le terrain au point que quelques militants des « panthères » participent aux manifestations contre la répression anti-palestinienne à Gaza.

Mais je crains que tout cela reste trop épisodique et ne reçoive pas une forme organisationnelle, autrement qu’au niveau de chaque communauté, tant que ce groupe ne saisit pas le fondement même du mécanisme d’oppression, d’exploitation et d’expansion militaire, tant que ses arguments sont purement négatifs, comme le slogan « quand Aboutboul deviendra Grisha Feigin ?» (Le premier est un nom typique de Juif marocain, le deuxième est un nouvel immigrant de l’U.R.S.S., naguère héros de l’armée rouge et aujourd’hui héros du sionisme), le phénomène reste dans les limites d’une jacquerie urbaine. Mais pour liquider ce phénomène, le régime doit soit engager des moyens qui l’affaibliront encore plus que les « panthères », soit engager une nouvelle guerre.

Les panthères se posent eux-mêmes des questions sur leur sort en cas de nouvelle guerre, comme me l’a dit un de leurs militants : dans cette dernière éventualité nous serons abandonnés par la grande partie de nos supporters dans les taudis, et on pourra alors nous arrêter en bloc et personne n’en dira rien.

Mais même dans des conditions « normales » leur développement restera forcément limité sans l’approfondissement idéologique et organisationnel dont j’ai parlé plus haut. Il y a une différence fondamentale entre la situation aux U.S.A. (défaite au Vietnam) et celle en Israël. La plupart des gens, et particulièrement ceux d’un niveau d’éducation très bas, s’identifient sentimentalement avec la réussite et tendent à négliger les facteurs rationnels ou moraux. Tant que Dayan réussit ou tant qu’il n’essuie pas une défaite, ou tout simplement tant qu’il arrive à se maintenir dans les territoires occupés sans importantes pertes en vies humaines, tant que cette situation continue, Dayan peut avec une seule apparition à la télévision, avec un seul discours public, remettre les « panthères » et tout autre groupe qui pense et agit indépendamment à sa place, qui est celle d’une minorité. Le mythe est plus fort que les conditions réelles, il fait oublier le logement insalubre et la misère – chez la plupart des gens et tant qu’il dure.

Mais je suis loin de diminuer l’importance du travail que sont en train d’accomplir les « panthères », bien au contraire. Ils font le même travail au milieu de leur public qu’une organisation comme Matzpen au milieu du sien. Ils préparent des groupes qui sont encore faibles par rapport à la masse mais non négligeables numériquement, des gens qui réfléchissent par eux-mêmes, des gens qui contestent, bref – des oppositionnels. Ils ne se limitent pas à réfléchir, ils agissent et ils apprennent dans et par l’action.

Ensuite, l’action des « panthères » et l’opposition entre eux et les nouveaux immigrants de Russie, par exemple, révèlent de façon concrète les contradictions de la société sioniste. Nous ne pouvions pas le faire, même en théorie. Nous n’étions pas préparés aux sentiments profonds de racisme comme celui des nouveaux immigrants de Russie. Nous n’étions pas préparés à entendre parler publiquement de pétitions aux autorités du genre « nous ne voulons pas vivre dans un quartier levantin », etc.

De même, j’étais étonné de constater cette colère et cette haine sortant des profondeurs qui se sont manifestées au sein des communautés orientales, et je ne parle pas seulement des « panthères ». Les autorités et le public ashkénaze dominant ont une peur réelle des « panthères », et cette peur même révèle un racisme profond qui était jusqu’à présent caché par le mythe de « l’unité du peuple juif ».

Quand, par exemple, des habitants de Shkhounath Hatiqva (quartier pauvre peuplé de Juifs orientaux à Tel-Aviv) avaient organisé une manifestation en ville (cassant aussi quelques vitres) à cause de la discrimination contre leur équipe de football, on pouvait lire dans la presse (Maariv du 8 juin 1971) que « ces gens ne comprennent que le bâton ». Mais c’est exactement la même chose qu’on dit des Arabes. Un autre phénomène intéressant : tous les commerçants qui ont été interrogés après la manifestation – tous des Ashkénazes – se sont plaints de la « foule », ont loué la police et se sont seulement plaints que celle-ci n’a pas frappé assez fortement les manifestants. Le seul Sépharade (Juif oriental) qui a été interrogé par Maariv (probablement par erreur) « a incriminé la police, parce qu’elle avait dispersé la manifestation en employant la force » (vive la petite différence !). L’effroi jeté par cette petite manifestation était si grand qu’on a amené une unité entière de gardes-frontière des territoires occupés, et qu’elle a été déployée avec tout son armement autour de Shkhounath Hatiqva ! (La nuit du 7 au 8 juin).

Les autorités emploient aussi d’autres moyens, plus sophistiqués. Quand, plus récemment, les « panthères » avaient voulu organiser une manifestation, les autorités ont commencé par refuser l’autorisation pour arrêter ensuite tous ceux qui distribuaient des tracts dans les divers quartiers et villes de développement sous le prétexte légal qu’ils « appellent à une manifestation interdite ». Le matin même de la manifestation l’autorisation fut accordée. A Tel-Aviv, les autorités avaient ensuite « fait intervenir » la mafia locale dirigée par le fameux Mentech qui a, à son tour, fait disperser la manifestation (légale), avec la police dans le rôle d’observateurs neutres. Comme d’habitude.

Mentech, auquel Haaretz a récemment consacré une série d’articles (mai-juin 1971), est le chef de la mafia israélienne, qui est surtout active dans la région de Tel-Aviv et ses environs où vit la moitié de la population israélienne. Il a aussi ses entrées dans les hautes sphères. Parmi ses invités, on trouve des ministres (Dayan, Sapir). C’est lui qui a organisé, gratuitement, la célébration du mariage du fils de Dayan. Il déménage les meubles, toujours gratuitement, pour des ministres, des hauts fonctionnaires et des officiers de la police, et rend d’autres services du même genre. En contrepartie il fournit le service d’ordre, c’est-à-dire des hommes de main, pour les réunions du parti travailliste. Il fait libérer des gens de la prison, il « fait délivrer » les licences pour l’ouverture de restaurants dans la région de Tel-Aviv, ses gens perçoivent une « taxe de protection » de tous les clubs et restaurants de luxe, des marchands de légumes sur le marché, des transporteurs de volaille et de viande et des cercles de jeux clandestins. Ces affaires sont probablement encore plus étendues.

Ce Mentech en question est un symbole : ami de Dayan et de Sapir d’un côté, taxe de protection de l’autre, hommes de main et criminels au milieu. Comment tout cela a-t-il pu passer inaperçu pendant si longtemps, surtout à l’intérieur du parti travailliste au pouvoir ? On entend maintenant des gens utiliser en sa faveur des arguments qui rappellent ceux évoqués jadis pour les gangsters aux U.S.A. : mais il donne de l’argent pour les bonnes causes, mais il aide les orphelins et les veuves, mais il est un bon sioniste, mais il a lutté pour le travail juif contre les Arabes au courant des années 30 ! Et maintenant il lutte à l’intérieur de Shkhounath Hatiqva, Tel-Aviv !

Mentech reçoit maintenant du renfort, ou de la concurrence de la part des Juifs du monde entier qui ont des « difficultés avec la loi » dans leur pays d’origine, et qui se rappelant de leur origine juive font appel à la loi du retour et à la nationalité israélienne qui s’ensuit (ou tout au moins au droit de résidence en Israël). Vous avez en France l’affaire de M. Claude Lipsky du Patrimoine foncier, qui est venu se réfugier en Israël. Il n’est pas le seul. Et voilà que la question « qui est juif » reçoit un nouveau regain d’actualité. Chez Lipsky, par exemple, les mauvaises langues insinuent, pour utiliser le langage du Canard enchaîné qu’il n’est pas si sûr qu’il soit juif, puisque sa mère…

Cela m’amène à dire quelques mots sur d’autres problèmes qui soulèvent actuellement de grandes passions en Israël. Ils sont si bizarres qu’on ne trouve guère de cas semblables dans le monde entier. Je veux parler du problème des bâtards, des convertis au judaïsme et des « goyim » (gentils) cachés.

I. Les bâtards. La loi rabbinique juive orthodoxe, comme vous le savez certainement, est appliquée en Israël dans toute sa rigueur. Une femme juive mariée à un Juif par une cérémonie quelconque, qui ensuite divorce selon un rite autre que celui de la loi rabbinique orthodoxe (un divorce civil comme en France, par exemple), et se remarie avec un Juif, ses enfants de ce deuxième mariage sont des « bâtards ». Il leur est interdit de convoler en noces avec un Juif, en dehors de « bâtards » et des convertis au judaïsme. La descendance de « bâtards » est bâtarde et reste frappée de la même interdiction.

C’est la raison pour laquelle les sionistes religieux sont moins intéressés à l’immigration des Juifs français de vieille souche, comme je l’ai dit plus haut, car pour autant qu’ils ne sont pas croyants, ce qui est souvent le cas, il n’est pas sûr qu’ils soient exempts de « bâtardise ». Selon la loi rabbinique orthodoxe en vigueur en Israël il faut alors procéder à un examen de « quatre générations de mères », c’est-à-dire il faut vérifier que ni la mère, la grand-mère, l’arrière-grand-mère et l’arrière-arrière-grand-mère ne se soient rendues coupables d’une telle négligence du rite orthodoxe. Si l’une parmi elles l’a commise, tous ses descendants seront « bâtards » jusqu’à la fin des temps. Rendez-vous compte à quels résultats on risque d’arriver si on se met à vérifier dans les détails le respect scrupuleux du rite orthodoxe parmi les vieilles familles de France, du Sud surtout, d’autant plus qu’on tend à accepter tout témoignage et délation. Je crains que seule la Maison Rothschild échappe, probablement sinon uniquement en vertu du proverbe hébreu « l’or purifie les bâtards ».

Parmi les « bâtards », ceux qui se passent de la loi rabbinique peuvent s’en sortir sans grande difficulté : mariage à l’étranger qui est ensuite reconnu en Israël ; vivre en concubinage légal, ce qui confère aux conjoints et descendants pratiquement le même statut juridique que le mariage ; enfin, ils peuvent maintenant engager une procédure de contrat civil auprès du ministère du Commerce et de l’Industrie qui leur confère le régime matrimonial juridique (communauté ou séparation des biens, héritage, aliments en cas de séparation, etc.). Mais les descendants des « bâtards » restent des bâtards et ils doivent avoir recours aux mêmes subterfuges.

Il en va autrement pour ceux parmi les « bâtards » qui veulent se marier en bonne et due forme en Israël même. Il ne leur reste qu’une seule issue. Il leur faut prouver qu’un des maris (le premier ou le deuxième) de la « mère jusqu’à la quatrième génération » impliquée n’était pas juif. S’il ne l’était pas, le mariage n’était pas un mariage, et les enfants ne sont pas des « bâtards » dans le sens rabbinique du terme, aussi curieux que cela puisse paraître, et cela parce que les relations sexuelles avec un goy ne comptent pas pour la loi rabbinique orthodoxe (« keviath behema », textuellement : comme la copulation des bêtes). Mais il est difficile d’apporter une telle preuve, même si le cas s’applique (non-judaïté de l’un des maris).

Il existe maintenant en Israël une liste noire, comprenant des milliers de noms, de Juifs à qui il est interdit de se marier normalement. Cette liste est compilée et mise à jour par les soins du ministère des Cultes et par le rabbinat, en collaboration avec le ministère de l’Intérieur. Dans la plupart des cas les gens dont le nom figure sur la liste noire l’ignorent jusqu’au moment où ils viennent s’inscrire pour le mariage. Alors ils le sauront, eux et leurs enfants. L’enquête peut se dérouler en leur absence, avec des preuves écrites ou sur la foi d’une dénonciation.

Les Israéliens qui ont le plus de chance de voir leur nom figurer sur la liste noire sont les ressortissants allemands. Deux raisons à cela : D’abord, parce que l’enregistrement en Allemagne était toujours très précis (même avant 1933, et certainement entre 1933 et 1939) ; ensuite, parce que les officiels allemands (en République fédérale) s’empressent de répondre aux demandes d’enquête qui leur sont adressées par le ministère de l’Intérieur israélien, en partie de peur d’être accusés d’antisémitisme par leurs collègues israéliens en cas de non-collaboration, et en partie certainement par pur plaisir…

Toujours est-il que le nombre de bâtards est élevé et de toute provenance. Pourquoi, peut-on se demander, cette question est-elle devenue tout coup d’une actualité si brûlante, au point que même Mme Golda Meir est obligée d’intervenir et de se plaindre que les hauts dignitaires du rabbinat ne suivent pas toujours l’évolution des temps ? Les rabbins peuvent, s’ils le veulent, adopter une attitude « libérale », décourager la dénonciation ou prévoir de telles conditions que pratiquement tout témoignage « incriminatrice » est frappé d’annulation, ils peuvent ne pas rechercher les antécédents, bref – les rabbins peuvent fermer les yeux. Si on constate maintenant un durcissement très net de leur part en Israël c’est que les conditions politiques s’y prêtent. Le durcissement sur le plan religieux est une conséquence de la modification profonde que subit l’idéologie sioniste. Les rabbins ont le vent en poupe. Je reviendrai sur ce point.

II. Les convertis au judaïsme. Israël présente cette particularité parmi les pays modernes qu’ici c’est l’Etat lui-même qui s’occupe activement de la conversion religieuse. Il y a un « atelier » particulier pour la conversion dans l’armée ; deux de ces « ateliers » sont en activité dans les kibboutzim ; à Tiberias il y a un hôtel, l’hôtel Yalon, où sont hébergés les nouveaux immigrants des pays de l’Est et où ils sont soumis journalièrement aux longs prêches des rabbins-hommes et des rabbins-femmes.

Les kibboutzim sont en première ligne des activistes pour la conversion, de même qu’ils fournissent les meilleurs officiers et les pilotes qui crachent le napalm avec le plus de précision. Non seulement on fait pression sur tous les camarades mariés à des non-Juifs pour que le conjoint se convertisse au judaïsme, mais les directions des divers mouvements de kibboutzim demandent à leurs adhérents de ne pas accepter comme membres les « touristes » qui viennent travailler dans les kibboutzim. On peut citer à cet égard la lettre-circulaire du 20 janvier 1970 envoyée par une de ces directions des mouvements de kibboutzim (Ihoud Hakvoutzoth Vehakibboutzim) à tous les kibboutzim de leur ressort. Il précise que cette lettre-circulaire fut envoyée à la demande du secrétaire général adjoint du ministère de l’Intérieur :

« Objet : acceptation des touristes comme membres du kibboutz. Le département d’immigration et d’enregistrement de la population s’est adressé à nous avec la requête de refuser le statut de membre du kibboutz à ceux qui y vivent avec le statut de touriste. Il est arrivé que de tels touristes se sont ensuite adressés au département susmentionné avec la requête de leur accorder un statut légal (résident permanent ou temporaire). Les autorités étaient alors devant l’alternative soit de refuser la requête (quand ils en ont de justification à cela), ou d’accorder la requête en violation du dossier à leur disposition, et cela pour ne pas causer des désagréments aux kibboutzim. A votre attention. » (Cité de « Hahesder » de Shulamith Aloni, Editions Oth-paz, 1970, p. 20).

On fait ici allusion au fait que des non-Juifs peuvent ainsi accéder au statut de résidents à travers leur acception comme membres d’un kibboutz. Cela touche aussi aux mariages mixtes, surtout même, et on veut s’assurer que si un tel mariage a lieu le conjoint non-juif se convertit. La pression est la plus forte, naturellement, sur la femme.

En ville par exemple, il arrive souvent que les enfants la poursuivent dans le quartier en criant « goya » (gentille), « prostituée » (vous allez comprendre tout de suite pourquoi), « traître », « espionne ». On expédie chez elle des émissaires officiels : l’instituteur – si elle a des enfants à l’école, le directeur de son lieu de travail le maire dans un petit village, un fonctionnaire de la municipalité en ville et même des assistantes sociales. Ils lui expliquent que « dans un pays juif il faut être juif comme tout le monde », que « l’avenir de ses enfants est en danger », et « pourquoi être venue ici si c’est pour être différente de nous », etc.

Dans la plupart des cas la pression exercée porte ses fruits et la femme décide d’entreprendre les démarches en vue de sa conversion. Cela n’est ni facile ni rapide. Pour commencer, elle doit apprendre pendant plusieurs mois les lois du judaïsme et passer plusieurs examens sur ce sujet. Dans la plupart des cas elle n’est pas croyante, mais peu importe. On ne lui demande pas de croire, on lui demande seulement de déclarer qu’elle croit. Après plusieurs de ces examens vient la cérémonie de conversion. Elle doit se déshabiller complètement et entrer dans le bain rituel (miqveh – en hébreu) avec l’eau jusqu’au cou. C’est alors que trois rabbins entrent et en leur présence elle entre toute la tête sous l’eau – et c’est alors qu’elle devient une convertie.

Convertie et non pas juive comme les autres ! Selon la loi rabbinique orthodoxe une convertie est une prostituée. L’Encyclopédie talmudique éditée en 1954 (vol. VI, pp. 22-23) dit textuellement : « Une femme née non-juive s’appellera prostituée, même si elle n’a pas connu d’homme, car il est dit qu’il n’y a pas de prostituée en dehors de converties. » Cette loi cruelle s’applique même aux petites filles que les parents convertissent au judaïsme : « La tare d’une fille de trois ans est celle de prostituée, même si elle n’a pas connu d’homme, car elles le sont. » (Même Rabelais n’est pas descendu à un âge si tendre, mais ici il ne s’agit pas d’humour – c’est la loi officielle de l’Etat d’Israël.)

Quand cette loi fut évoquée l’année dernière à la Knesset (parlement israélien) lors du débat sur les conversions, elle créa un grand émoi parmi les membres du front travailliste – pas tellement à cause de la loi, mais parce qu’on en parle. Entre-temps nous avons eu un nouvel exemple de cynisme. Le grand rabbin Untermann vient d’exprimer sa joie devant la multiplication du nombre des converties – « les bâtards » pourront se marier ! Une convertie, du fait qu’elle est « prostituée », peut se marier avec un « bâtard ».

III. Les goyim (gentils) cachés. Nous avons maintenant un nouveau comité du nom « Comité public pour la cohésion du peuple », qui s’est donné pour tâche de démasquer les goyim qui se prétendent être Juifs et qui, selon les termes du comité, « sont la cause d’une grande catastrophe et constituent un risque de destruction de l’Etat d’Israël. » Ce comité est puissant et riche (j’aurais aimé que toute la gauche israélienne ait seulement 1 % des fonds dont dispose ce comité). Le comité a l’appui aussi bien des rabbins et diverses personnalités religieuses que des « socialistes » du parti travailliste et même du Mapam, car comme vous devez le savoir, derrière chaque sioniste « socialiste » se cache un homme religieux. Toujours est-il que ce comité a un appui public et il se propose de démasquer les convertis au judaïsme qui n’ont pas été convertis en bonne et due forme. Ainsi, si la conversion a eu lieu sans que les trois rabbins orthodoxes aient été présents, et surtout si une femme a été convertie et que les rabbins présents n’ont pas vu sa figure lorsqu’elle était nue dans le bain rituel (textuellement !), alors la personne reste un non-Juif aux yeux du rabbinat et du gouvernement israélien. Et si le cas concerne une femme, celle-ci et ses enfants sont des goyim, et le « Comité public pour la cohésion du peuple » luttera jusqu’au bout pour que ces gens ne soient pas inscrits comme Juifs.

Mais comment prouver que des « fautes » ont été commises dans le passé, surtout qu’il faut remonter jusqu’à la quatrième génération si on veut faire le travail correctement ? Le comité se plaint effectivement que dans la plupart des pays les enregistrements ne sont pas suffisamment exacts (à l’exception de l’Allemagne, bien entendu).

On peut se servir de dénonciations, que le rabbinat israélien encourage. Les nouveaux immigrants de Russie, qui apparemment ont appris l’art de délation à une bonne école, viennent tout droit raconter : « celui-ci avait une mère non-juive, celui-là avait une grand-mère “peu” convertie et chez un tel ou tel on ne sait même pas qui était sa mère. » Le comité se plaint amèrement que les Juifs français ne montrent pas le même sens de la dénonciation, surtout les Français du Sud. Le comité considère que la faute revient à la « trop large tolérance » des rabbins sépharades (le comité en question est composé presque exclusivement de Juifs occidentaux).

Il y a pire, accuse le comité, car ce sont les émissaires de l’Agence Juive qui sachant toutes les difficultés que les immigrants « peu » ou non-juifs risquent de rencontrer en Israël conseillent à ceux-ci de cacher soigneusement leurs « tares » et d’enregistrer comme Juif à tout égard. Dans d’autres cas, révèle le comité, ce sont les départements s’occupant de l’immigration de l’Agence Juive qui emploient des rabbins procédant à des conversions trop « faciles » (ils n’ont pas spécifié en quoi elles étaient trop « faciles »).

Sur plainte du comité une commission d’enquête a été envoyée récemment à Vienne en Autriche, composée de deux rabbins, qui a effectivement décrété que dans 54 cas la conversion n’était pas « comme il faut ». Les gens en question ont immédiatement été notés sur le « carnet noir », puisqu’ils étaient déjà en Israël.

A l’heure actuelle on fait beaucoup de tapage autour d’une soi-disant « usine de conversion » qui fonctionnerait à Marseille. L’enquête n’a pas eu lieu jusqu’à présent, mais les plaintes sont parvenues jusqu’à la Grande-Bretagne, parce que plusieurs personnes qui se sont converties à Marseille, au lieu d’émigrer en Israël, sont allées en Angleterre et ont demandé l’aide du Consistoire juif dans ce pays. C’est alors que le grand rabbin de la Grande-Bretagne, le rabbin Jacobowitch, a décidé que la conversion de Marseille tient si le converti immigre immédiatement en Israël, mais qu’elle est sans valeur si le nouveau converti de Marseille va ailleurs qu’en Israël. Des beaux développements théologiques en cours, même Pascal ne les désavouerait pas !

Pourquoi insister sur tous ces détails ? On peut dire, et non sans une certaine justesse, que toutes les religions se valent, alors pourquoi insister sur les côtés particulièrement rétrogrades et révoltants de la religion juive ? Je dirais tout d’abord qu’il faut insister sur le cas de la religion chez nous parce que les lois religieuses des différents cultes sont la loi de l’Etat en matière d’état civil. Ensuite, parce qu’on peut dénoncer les aspects moyenâgeux du cléricalisme chrétien mais si on s’attaque à la religion juive on vous lance immédiatement des accusations d’antisémitisme, et cela est encore plus vrai chez vous en France qu’ici en Israël. Or, il faut dénoncer et combattre nos obscurantismes sans relâche.

Enfin et surtout, l’importance que prend la religion en tant que « gardien de la tradition » correspond à un phénomène politique important. C’est une consécration de l’effondrement de l’idéologie sioniste qui était à son origine areligieux, voire antireligieux. Itzhak Ben-Aharon, l’actuel secrétaire général de la Histadrouth (centrale syndicale israélienne) l’avait écrit très clairement dans un article publié lors du creux idéologique précédant la vague « d’enthousiasme » de juin 1967 :

«L’idéologie sioniste (de Borokhov ou de Herzl, de Sirkin ou de Berl), dont le point de départ était la catastrophe qui risquait de s’abattre sur la diaspora, cette idéologie n’a plus aucune prise sur la conscience des nouvelles générations qui montent sur la scène politique aux U.S.A. […] L’idée sioniste que nous avons forgée dans la diaspora en feu, la théorie de l’auto-émancipation, la théorie de la persistance juive par sa concentration territoriale – tout cela n’a pas de racines dans la réalité américaine. Les diverses écoles de pensée sioniste, et notamment celle du sionisme ouvrier et socialiste, ne peuvent plus être assimilées organiquement par la troisième ou la quatrième génération des Juifs américains. »

L’auteur est forcé d’admettre malgré lui que la planche de salut est dans la religion, cela en serait au moins une :

« Il est exact de dire que les bons éléments du judaïsme américain, les jeunes et les beaux, se battent pour la continuation de leurs liens avec le judaïsme. Ils se battent à l’aide de la religion juive. C’est un moyen clair et pur, mais il présente des problèmes et des difficultés » (Oth, printemps 1967, en hébreu).

Ben-Aharon est plein de nostalgie pour sa période de « colons pionniers » et pour ses illusions d’un sionisme socialiste. Pour nous il ne s’agit évidemment pas de glorifier notre passé de colonisation sioniste, mais de bien comprendre et de faire comprendre que la colonisation sioniste – précisément parce qu’elle était coloniale – a nécessairement détruit tous les atouts que détenait à l’origine l’établissement juif en Palestine (la création collective qu’était le kibboutz, la société relativement égalitaire qui s’était instaurée pendant une certaine période – voir à cet égard l’étude de Raphael Shapiro), que la répétition de l’histoire s’accomplit sous une forme caricaturale comme c’est le cas pour la nouvelle immigration des Juifs de Russie, parce que le premier acte de l’immigration sioniste russe, aujourd’hui glorifié, n’était en réalité qu’une illusion de libération nationale et sociale juive, parce qu’il s’agissait d’une colonisation et d’une colonisation au vingtième siècle ; que la virulence de l’obscurantisme religieux le plus effarant est un phénomène politique et idéologique dont les racines remontent à la véritable source du sionisme, jadis couverte par l’idéologie ouvrière.

A.H.

*

Les Juifs de Russie vus par le United Jewish Appeal aux U.S.A.

« Il y a dix ans on sentait une certaine fatigue parmi les Juifs américains. Ils manifestaient de l’indifférence et même de la méfiance pour les demandes répétées d’aide financière à Israël. La guerre des six jours a soulevé une nouvelle vague d’enthousiasme […]

« Il y a un an on a fait disparaître presque partout dans les publications du United Jewish Appeal aux U.S.A. la figure de l’Israélien courageux aux prises avec des difficultés. On a affiché à sa place le Juif russe qui a réussi d’atteindre les côtes d’Israël, ému et heureux. Les responsables de la collecte de fonds pour Israël aux U.S.A. auraient voulu utiliser à fond le problème des Juifs russes et de publier là-dessus des statistiques exactes. (Il m’a été rapporté que le gouvernement israélien a mis en garde les dirigeants du United Jewish Appeal contre l’utilisation exagérée de ce sujet et a interdit la publication de chiffres sur le nombre d’immigrants venant de Russie.)

« Il a été prouvé que le problème des Juifs de Russie constitue un levier excellent pour la collecte de dons. Les Juifs américains sont souvent eux-mêmes des descendants de Juifs russes et se sentent proches de leurs frères qui souffrent en U.R.S.S. Ils se rappellent de ce qui est arrivé en Europe au cours des années 30 et 40, et ils sont sensibles à l’accusation qu’on ne fait pas assez pour les Juifs de Russie. En levant sa contribution pour les Juifs de Russie, le donateur sent qu’il remplit son devoir en tant que bon Juif et comme Américain loyal. Il aide son frère qui souffre et en même temps il exprime sa haine envers un Etat communiste. J’étais présent pendant un « diner » du United Jewish Appeal. Le conférencier parlait presque exclusivement de la situation des Juifs russes et des besoins des nouveaux immigrants venant des pays de l’Est. Les contributions dépassaient deux fois celles de l’année dernière. »

S. Shamir, Haaretz, 19 septembre 1971.

Kollek (maire de Jérusalem) et Dayan sur les « Noirs » et les Levantins

27-7-61 : « (Teddy Kollek) me dit qu’un des paradoxes d’Israël c’est que les officiers des unités parachutistes sont des Juifs “blancs”, tandis que la plupart des simples soldats sont des Juifs “noirs” ».

28-7-61 : (Dayan) m’explique que l’avenir d’Israël est davantage lié à l’Europe occidentale et aux U.S.A. qu’au Proche-Orient. « Qu’avons-nous en commun avec la Syrie et l’Egypte ? Rien, en comparaison avec le monde occidental. »

Cyrus Sulzberger, « Les Derniers des Grands » cité par Yediot Aharonot.

[voir le suivant : Les juifs orientaux dans la société israélienne – Raphaël Shapiro]