Les juifs orientaux dans la société israélienne 

Par Raphaël Shapiro

INTRODUCTION :

  1. Qui sont-ils ?
  2. Le caractère de la discrimination.

I : LE RÔLE DES ORIENTAUX.

  1. « Le peuple retourne à sa terre » .
  2. La drôle de colonisation.
  3. La crise économique du Moshav.
  4. Les « villes de développement. »
  5. Les Orientaux dans le processus d’industrialisation.

II : LES COMMUNAUTÉS S’ÉCARTENT DANS LA SOCIÉTÉ ISRAELIENNE.

  1. L’importance de la cellule familiale.
  2. La pauvreté.
  3. L’habitat.
  4. L’éducation.

CONCLUSIONS.

(Note : La longueur exceptionnelle de cet article nous a obligé de reporter une grande partie au numéro prochain de notre revue).

(Note des rédacteurs du site Matzpen : La revue ISRAC a cessé d’être publié avant la sortie du « numéro prochain » mentionné ci-dessus. Une autre version de cet article dans son intégralité a été publié ultérieurement en anglais, dans la revue Khamsin no 5, Juillet 1978).

 

INTRODUCTION

  1. Qui sont-ils ?

Dans la religion juive, nous pouvons trouver cinq rituels de prières : l’ashkenazi, le sefardi, l’italien, le babylonien et le yéménite. A la fin du Moyen Age, il y avait en Europe deux foyers d’expansion démographique des juifs : l’Allemagne (Ashkénaze en hébreu) à partir de laquelle les juifs se sont acheminés vers l’Est, et l’Espagne (Sépharade en hébreu) d’où les juifs ont été chassés à la fin du xvᵉ siècle.

Presque tous les juifs d’Espagne avaient trouvé un abri dans l’empire ottoman (en Turquie, dans les Balkans, dans le Levant et en Palestine même), et une faible partie s’était installée en Provence et dans les Pays-Bas. Mais des foyers juifs existaient bien avant cela en Irak, en Egypte et au Yémen. La communauté juive d’Irak, la plus ancienne de toutes, s’est répandue en Perse et ensuite au Kurdistan, aux Indes, en Afghanistan. Celle de l’Egypte s’est répandue bien avant l’apparition de l’Islam jusqu’à l’océan Atlantique1.

Les conquêtes de l’Islam ont entraîné une nouvelle vague d’immigration juive dans toute l’Afrique du Nord, à partir des communautés juives irakiennes, perses, égyptiennes et yéménites. Nous n’entrerons pas dans les détails de l’histoire des juifs dans les pays de l’Islam ni dans les différences profondes qui se sont creusées entre les communautés juives dans leurs pays respectifs durant plusieurs siècles. De façon très schématique, on peut partager ces communautés d’une part en petites bourgeoisies paysannes (dans les sociétés féodales) au Kurdistan, au nord de l’Irak et de l’Iran, dans l’Atlas marocain et le Yémen ; d’autre part, en petites bourgeoisies moyennes citadines : en Irak, au Maroc, en Libye, en Tunisie et dans les Balkans. Les communautés d’Algérie et d’Egypte occupaient de solides positions dans la bourgeoisie compradore ; ces communautés n’ont presque pas immigré en Israël par la suite.

Il est difficile d’évaluer la proportion des Orientaux dans la population juive d’Israël. Les différentes estimations varient entre 45 et 52 %. Le chiffre de 50 % est sans doute proche de la réalité d’aujourd’hui. Cette proportion reste plus ou moins constante, résultat d’un équilibre entre deux facteurs : une forte natalité dans la population orientale (qui représente 63% du total des naissances dans la population juive) d’un côté, et une immigration presque tout à fait ashkénaze de l’autre.

Les juifs orientaux sont peu nombreux hors d’Israël. D’importantes communautés existent encore dans les républiques soviétiques de la Caucasie et de l’Asie centrale ainsi que de petits groupes en Iran, en Afrique du Nord et en France (immigrants d’Egypte et du Maghreb). Mais ces communautés sont peu susceptibles d’immigrer et l’équilibre actuel va sans doute persister. Il n’y a pas de statistiques exactes sur les différents groupes orientaux. Approximativement, on peut les estimer comme suit2 :

Il y a d’autres petits groupes : ce sont ceux des juifs de Boukhara (Asie centrale), de Cochin (Inde) et de Géorgie (Caucasie).

La distinction significative entre les communautés juives en Israël est donc entre Ashkénazes et non-Ashkénazes. En Europe, la confusion entre sépharades et non-ashkénazes est le résultat du fait que les seuls non-ashkénazes connus sont les sépharades. En Palestine, cette nomination découle d’une situation semblable : la communauté sépharade était celle que les pionniers sionistes du début du siècle ont trouvé en arrivant en Palestine (à Jérusalem, Hébron, Tibériade et Safed). Néanmoins, cette confusion est trompeuse, car de toutes les communautés orientales, les Sépharades sont les plus proches des Ashkénazes par leur mentalité et par leur niveau de vie ; ils sont les vétérans dans le pays et les plus européens de tous.

  1. Le caractère de la discrimination

Il faut tout d’abord se rappeler que le sionisme est né dans la société ashkénaze. L’émigration sioniste de l’Europe vers la Palestine a débuté au XIXᵉ siècle, tandis que même à la veille de la guerre de 1948 un mouvement sioniste authentique était pratiquement inconnu au sein des communautés juives des pays arabes. A Baghdâd, par exemple, il n’y avait en 1946 qu’un minuscule groupe sioniste – une trentaine de personnes organisé par des envoyés de Palestine, tandis que le quotidien de l’Alliance juive communiste antisioniste à Baghdâd était vendu à 6000 exemplaires3. Le sionisme était ainsi un mouvement de réorganisation de la société juive européenne. Les rapports avec les juifs orientaux n’étaient dans un premier stade que théoriques. La tendance à souligner les éléments nationaux dans la définition du judaïsme entraîna la mise en relief de l’unité nationale et ethnique des juifs du monde entier.

Pendant les années vingt, cette tendance unitaire juive s’est traduite sur le plan économique, alors que des groupes de juifs yéménites étaient amenés en Palestine pour travailler comme ouvriers agricoles et comme domestiques dans les secteurs privés agricoles juifs (Moshavot)4.

La Seconde Guerre mondiale et les massacres nazis précipitèrent à la fois l’effondrement des impérialismes français et britanniques, le mouvement nationaliste arabe, l’accroissement numérique du Yishouv (nom de la population juive en Palestine jusqu’en 1948), le sentiment de culpabilité du monde occidental (envers les juifs) et les arguments sionistes (nationalisme territorialiste) comme unique solution à l’antisémitisme. La juxtaposition de ces éléments entraîna l’immigration des juifs orientaux en Palestine. D’un côté, nous assistons à la montée du nationalisme arabe et à la totalisation du conflit judéo-arabe, souvent encouragée dans les pays arabes par les envoyés sionistes avec des moyens se situant parfois à la limite de la provocation. D’un autre côté, la guerre de 1948 aboutit à un bond en avant de l’extension territoriale du sionisme en plaçant sous contrôle national juif de vastes territoires vidés de leurs habitants. Ainsi se créa un besoin et même une nécessité de peuplement juif. L’immigration orientale devint une solution.

L’élite ashkénaze n’a aucun sentiment de culpabilité vis-à-vis des Orientaux. Les relations sont hautaines et paternalistes, et se traduisent par des réflexions telles que : « C’est nous qui avons fait ce pays pour qu’ils puissent en jouir aujourd’hui. » « Quand ont-ils si bien vécu ?» « Qui leur en aurait donné autant ? »

Il est vrai que, jusqu’à un certain point, le niveau de vie des juifs orientaux s’est élevé en termes absolus, mais non comparativement au cadre de leur société traditionnelle. Dans la société arabe, les juifs étaient un groupe privilégié qui ne s’employaient guère dans les gros travaux manuels et dont le niveau de vie était en général supérieur à la moyenne. L’effondrement de leur identité dans la société nouvelle vient de plusieurs facteurs, tels que la catégorie d’emplois qu’ils occupent maintenant et le fait que leur niveau de vie est nettement inférieur à celui des Ashkénazes. On retrouve ce même type de situation chez les Arabes israéliens, les noirs des U.S.A. et d’Afrique du Sud.

Cette description polarisée éclaircit les éléments dialectiques de la discrimination. Elle se traduit par une réalité beaucoup moins unidimensionnelle. Il y a une hétérogénéité des juifs orientaux justement parce que leur identité consiste à être « non ashkénaze ». Une part importante du grand capital privé en Israël, par exemple, se trouve aux mains de quelques grandes familles sépharades et irakiennes installées depuis longtemps en Palestine. La majorité de la population ashkénaze est également loin d’être une collection de combattants idéologiques spartiates.

*

Dans l’étude qui suit, on ne fera guère l’historique de l’activité sioniste dans les pays arabes. On n’analysera pas les questions de superstructures, les luttes de cultures, la question de la culture sioniste, le type des nouvelles élites orientales, les positions politiques des Orientaux en général.

Les chiffres et les faits que nous exposerons nous permettront seulement de jeter un coup d’œil sur les données matérielles primaires concernant la vie des juifs orientaux en Israël.

Cela pourra être le point de départ d’une réflexion plus pénétrante à la fois sur le passé et sur le futur.

I. Le rôle des Orientaux dans le développement socio-économique de la société israélienne

A la veille de la guerre de 1948, la population juive en Palestine comptait 576 000 habitants et était en grande majorité urbaine. 86,7 % de cette population habitaient une des trois grandes villes ou leurs banlieues proches. Cette population s’occupait surtout du commerce, des services publics et des petites industries couvrant un vaste réseau de dépendance économique, s’étendant en effet sur toute la partie sud du Levant, et servant l’armée britannique au Proche-Orient. L’élément le plus actif dans l’idéologie sioniste, celui qui a réalisé l’idéal du retour à la terre, était concentrée dans les kibboutzim. Mais la population de ces derniers n’était que d’environ 50 000, c’est-à-dire moins de 10 % de la société tout entière.

La victoire de 1948 et l’expulsion de la population palestinienne ont amené sous contrôle juif de vastes territoires cultivés vidés de leur population. Le gouvernement israélien n’avait aucune emprise sur ces terres, ni au point de vue pratique, ni au point de vue des rapports internationaux5. La politique sioniste de colonisation était par conséquent motivée par le besoin politique d’acquérir une telle emprise. Elle s’est construite à partir de deux éléments qui se complètent. En premier lieu, la stabilisation militaire de la ligne de démarcation en une frontière définitive ; en deuxième lieu, le peuplement des territoires nouvellement acquis. Les structures sociales et idéologiques pour entreprendre la stabilisation démographique militaire et géographique des nouvelles frontières étaient prêtes. Elles se constituaient à partir des éléments traditionnellement actifs – les mouvements de jeunesse sionistes et socialistes qui ont fourni à l’armée durant la guerre les groupes idéologiquement motivés et socialement cohérents6 et qui continuèrent à alimenter l’implantation de nouveaux kibboutzim le long de la ligne de démarcation.

La pression idéologique sur la jeunesse ashkénaze dans les villes était à cette époque très forte. Ne pas appartenir à un mouvement de jeunesse pionnier et ne pas s’engager dans un kibboutz frontalier était considéré comme un acte de trahison envers l’idéal sioniste. La jeunesse citadine non organisée était classée comme « jeunesse dorée », matérialiste et sans valeur.

Mais la population juive du nouvel Etat ne pouvait suffire à une véritable occupation des terres, et la stabilisation de la ligne de démarcation ne signifiait pas que l’Etat était juif. L’O.N.U. réclamait le droit de retour des réfugiés palestiniens sans rapport avec des considérations sur la paix ou les frontières7.

L’homogénéité ethnique de l’Etat juif n’était jamais admise par les instances internationales. Selon le plan de partage, la partie juive devait préserver comme citoyens à droits égaux 403 000 Palestiniens arabes (le tiers de la nation palestinienne). Pour prévenir le retour de la population palestinienne rurale, il fallait que l’intérieur de la ligne de démarcation soit marqué clairement « occupé ». Selon le mot d’un responsable de la colonisation : « Notre but était d’occuper les villages arabes abandonnés. Il y avait des maisons, et il fallait qu’on y habite »8.

Sans occupation massive des terres et villages arabes évacués, la pression sur Israël risquait de s’amplifier singulièrement. C’est alors qu’on mit en avant le plan de colonisation baptisé « décentralisation de la population » et qui se caractérisait par un surpeuplement rural exceptionnel de 600 000 personnes9. Ce surpeuplement agricole devait en effet non seulement occuper les terres cultivées, mais aussi s’élargir vers la région du nord du Néguev. L’intention était de stabiliser le contrôle du corridor qui reliait la partie habitée du pays au Néguev, représentant 50% de la superficie totale du nouvel Etat. Ce contrôle était urgent, particulièrement face aux exigences arabes lors des pourparlers secrets de paix à l’époque, qui demandaient le rattachement géographique des parties asiatiques et africaines du monde arabe coupées l’une de l’autre par l’établissement de l’Etat d’Israël10.

Les ressources démographiques nécessitées par ce programme de colonisation étaient fournies par la nouvelle immigration où prédominait l’élément oriental. Entre 1948 et 1955, un million de personnes environ arrivèrent en Israël. Toutefois, l’establishment sioniste ne contrôlait pas le mouvement et les nouveaux venus, en majorité écrasante d’origine petite bourgeoise, étaient attirés naturellement vers les villes. Mais il n’y avait dans les grandes villes ni logement ni emploi en quantité suffisante. Les villes arabes vides en fournissant des logements pour 120 000 personnes constituaient une solution partielle11. Une partie des immigrants a été logée dans des camps de transit où la population avait atteint 257 000 personnes en décembre 195112. L’installation de cette population et son insertion dans le processus productif durèrent plusieurs années. Durant ce temps, apparaissaient nettement les différences entre les immigrants ashkénazes « qui s’arrangeaient facilement » dans la société sioniste grâce à leurs affinités ethnique, culturelle et familiale et les Orientaux qui attendaient avec passivité la suite de l’aventure préparée pour eux. Manquant de logements et d’emplois, ils étaient obligés de s’installer là où on les envoyait, c’est-à-dire à la campagne et plus tard dans les villes de développement éloignées.

  1. « Le peuple retourne à sa terre »

D’un point de vue quantitatif, la population agricole des communautés orientales a une importance secondaire. Mais à cause du caractère « organisé d’en haut » de cette colonisation agricole, elle est d’un bon exemple pour l’analyse des éléments idéologiques et politiques, influençant les relations intercommunautaires.

La structure socio-économique des implantations agricoles orientales a été fixée comme compromis entre deux orientations contradictoires : l’origine petite-bourgeoise et la passivité idéologique des immigrants ne permettent pas la construction de structures à haut niveau de vie communautaire (comme dans le kibboutz et le moshav-shitoufi) ; mais en revanche la poussée démographique et le désir de rationaliser les investissements dans les moyens de production conduisent des structures économiques collectives. Le compromis arrêté, que l’on appelle moshav ovdim, est un village avec propriété collective des machines et organisation commune des ventes.

Derrière la ceinture des kibboutzim qui se trouvent le long de la frontière, ont été construits dans les années 1949-1955, 214 moshavim avec une population de 69 000 habitants ; parmi eux on dénombre 70% d’Orientaux, pourcentage qui s’est élevé à 77,5 % au début des années 196013. Une très forte différenciation socio-économique a eu lieu à l’intérieur des moshavim : certaines exploitations produisent et gagnent entre vingt et trente fois plus que d’autres, et ce n’est pas un hasard.

(La suite de cette première partie, analysant en détail la colonisation agricole par les juifs orientaux, son échec à cause des conditions aberrantes, l’entassement de ceux-ci dans les « villes de développement » et l’insertion des Orientaux dans le processus d’industrialisation, est reportée au prochain numéro.)

II. Les communautés s’écartent dans la société israélienne

  1. L’importance de la cellule familiale

La famille orientale est nombreuse : elle comptait en 1965 4,8 personnes en moyenne, contre 3,1 dans les familles d’origine européenne14. Il s’ensuit que la proportion de la population active est plus faible chez les Orientaux : 40,6 % contre 53,6 % dans la société européenne15. Encore, ces chiffres ne traduisent pas toutes les difficultés dans lesquelles se débattent les ménages orientaux, que ce soit pour l’éducation des enfants, les conditions d’habitat, etc. En effet, à cause de sa structure sociale et familiale, le ménage oriental atteint en moyenne 6,1 personnes contre 2,2 personnes pour les ménages ashkénazes.

Les Orientaux forment plus de 90% des familles nombreuses (ayant 4 enfants et plus), comme il ressort du tableau suivant, donnant la répartition des familles par nombre de personnes la composant16 :

(* Les moyennes de ce tableau qui se rapporte à l’année 1954 sont plus élevées que celles citées au début du chapitre et qui se rapportent à l’année 1965 ; on remarquera la réduction relativement plus forte chez les familles ashkénazes.)

Les problèmes engendrés par les familles nombreuses sont communs à beaucoup de pays. Le moyen de les combattre est le contrôle des naissances. Le gouvernement israélien (ainsi que nous le verrons plus loin) se préoccupe peu de ces familles ; sa politique s’attache à la réalisation politique d’un idéal national exigeant un accroissement démographique continu. Le ralentissement inquiétant de l’immigration a incité Ben Gourion à nommer en avril 1962 un comité consultatif pour une politique d’encouragement à la natalité17. Cet événement fut accompagné par de nombreux discours sur le devoir national d’avoir des enfants, des cadeaux symboliques aux familles ayant plus de dix enfants, etc.

En 1967 les besoins démographiques prennent un sens nouveau et les efforts pour promouvoir la natalité font un bond en avant. Un centre démographique fut fondé sous l’égide du cabinet du Premier ministre, ayant pour but d’encourager les familles à s’accroître et de diminuer le nombre d’avortement.

  1. La pauvreté

a. Les revenus et la polarisation économique

Le revenu moyen par personne chez les Orientaux s’élevait à 60% de celui des Ashkénazes en 1959, à 45 % en 1965, et il est tombé à 38% en 196718. Ces chiffres suffisent à montrer que les Orientaux ont presque le monopole de la pauvreté. La polarisation économique prend ainsi une forme ethnique.

La population urbaine d’Israël (2 250 000) comptait en 1969 23,3 % de gens classés comme « pauvres », soit 519 000 personnes.

Répartition selon le degré de pauvreté19

Pauvreté 11,9%

Misère 6,3 %

Sous-alimentation 5,1 %

La pauvreté prend une signification encore plus nette dans le cadre d’une vue globale ; la répartition du revenu personnel en cinq groupes de revenus a changé de la façon suivante :

Pourcentages du revenu personnel brut de chaque groupe
par rapport au revenu personnel brut
de toute la société israélienne
20

On voit facilement la polarisation des revenus qui s’aggrave.

Ce processus se manifeste de façon encore plus éclatante lorsque l’on compare le revenu moyen du dixième le plus riche au dixième le plus pauvre de la population. Leur rapport était de 3,2 en 1950, 15,0 en 1957 et de 17,8 en 196421.

Les responsables de l’économie israélienne affirment, avec insistance, que cette polarisation est normale pour de nombreux pays capitalistes22. Cette affirmation est douteuse pour les raisons suivantes :

  1. Le revenu par personne en Israël est nettement inférieur à celui des pays capitalistes. Par conséquent, le dixième le plus pauvre en Israël est sous-alimenté.
  2. La plus grande partie du revenu du cinquième supérieur en économie capitaliste est réinvestie. En Israël, en revanche, 30 % seulement des investissements proviennent de sources locales23 et la polarisation du revenu se manifeste de façon extrêmement nette dans la différence des niveaux de vie.
  3. Le revenu réel du cinquième supérieur dépasse nettement les chiffres officiels ; une spéculation sur les terrains de construction et sur l’immobilier apporte d’importants revenus non déclarés.
  4. Le caractère dirigiste de l’économie israélienne et « l’esprit d’unité nationale » se sont traduits par un blocage très efficace des salaires. Pour le cinquième supérieur, ce blocage a été compensé par des privilèges importants : logement, voiture, téléphone, restaurants, hôtels, « allocations pour livres professionnels », etc. Ces avantages dépassent souvent le revenu nominal, sont destinés uniquement à rehausser le niveau de vie et ils ne figurent pas dans les statistiques officielles24.

b. Les causes de la polarisation des revenus

La concentration des Orientaux dans le prolétariat agricole et dans les couches inférieures du prolétariat industriel se traduit par de grandes différences dans les niveaux des salaires25. En 1965, le salaire moyen d’un ouvrier oriental était de 68,7 % par rapport à celui d’un ouvrier d’origine européenne26. Cette moyenne cache une polarisation nettement plus profonde : le dixième des salariés les mieux payés a gagné en 1964 10,2 fois plus que le dixième des salariés les plus pauvres27.

Le salaire des ouvriers agricoles (juifs orientaux dans leur presque totalité) était entre 1961 et 1965 de 55 % par rapport au salaire moyen de la population salariée.

Dans l’immense bureaucratie de l’Etat on trouve la hiérarchie suivante28 :

Ce salaire peu élevé est réparti dans la famille orientale sur un plus grand nombre des personnes. Un salaire minimal suffit de justesse à un couple mais le premier enfant venu fait déjà basculer la famille dans une situation de pauvreté, et le troisième la fait tomber dans la misère, même en ajoutant au salaire tous les avantages sociaux29.

Le résultat est loin d’être étonnant : 38,7 % de familles ayant plus de trois enfants parmi lesquelles 90 % sont des Orientaux se trouvent en situation de pauvreté ; 19,6 % se situent dans le cadre de la misère ; et 8,3 % en situation de sous-alimentation.

c. La redistribution des revenus

Dans un Etat capitaliste moderne, l’écart social est atténué par une certaine redistribution des revenus à l’aide du système fiscal et du système de prévoyance sociale. Si on calcule les revenus personnels nets et qu’on les compare avec les revenus personnels bruts pour l’année 1968-1969, on s’aperçoit que l’écart entre la cinquième partie la plus riche de la population et la cinquième partie la plus pauvre baisse de 9,1 (revenus bruts) à 7,5 (revenus nets), ainsi qu’il ressort du tableau suivant :

La faiblesse relative du système fiscal comme moyen de redistribution du revenu provient de la faiblesse des deux éléments qui le constituent. D’un côté, une progressivité réduite de la taxation directe, nettement diminuée en 1964 et encore récemment cette année. Par ailleurs, le budget social est symbolique. Le budget alloué au ministère de l’Assistance sociale était de 50 millions de livres israéliennes en 1965-196630. La partie du budget national consacrée aux affaires sociales a changé de la façon suivante31 :

Dans les limites de ce budget le ministère d’Assistance sociale devait s’occuper de 15% du nombre total de familles, 32,8 % de familles orientales et 8,9 % de familles ashkénazes. Un support matériel a été donné par le ministère à 35 000 familles. Il y a pourtant le triple qui est en état de pauvreté, mais même quand une famille se trouve sans revenu l’aide sociale ne correspond qu’à 40 à 50% de la limite de pauvreté32.

Mais au-delà de l’écart déjà constaté du revenu net, le système fiscal exerce aussi des pressions directement régressives :

  1. La taxation municipale est en général régressive33 ;
  2. La taxation indirecte régressive a une part grandissante dans l’ensemble de l’assiette fiscale ;
  3. En plus, les dépenses de l’Etat sont financées de plus en plus par l’inflation qui frappe davantage les pauvres, surtout quand les salaires sont bloqués.

Pour 1971-1972, le Parlement a accordé au gouvernement un financement inflationniste de 650 millions de L.I. (sous forme de « prêts de la banque nationale », c’est-à-dire la planche à billets). Mais déjà au cours des trois mois, mai-juin 1971, le gouvernement a financé par l’inflation 1,067 millions de L.I., soit 14% du budget annuel de l’Etat34 !

Les tendances les plus récentes

L’inflation galopante a obligé le gouvernement de procéder le 22 août 1971 à une dévaluation de 20 % de la livre israélienne. Les répercussions de cette dévaluation sur la polarisation sociale ont été expliquées par un haut fonctionnaire du ministère des Finances israélien : « Une dévaluation dans la situation actuelle risque de provoquer une brusque augmentation du coût de la vie et un abaissement important du niveau de vie des ouvriers et des groupes défavorisés »35.

Pour renforcer le sens de cette dévaluation, le gouvernement s’est dépêché le lendemain d’augmenter les prix des produits alimentaires de base qui se trouvent sous contrôle gouvernemental36.  L’augmentation du coût de la vie était en effet de l’ordre de 20 % en octobre sans compter la forte augmentation de juillet-août 197137.

Le ministère des Finances a promis d’accorder 25 millions de L.I. pour indemniser les familles se trouvant en état de misère. Ce chiffre se traduit par exemple par une allocation de 5 L.I. par mois pour une famille de quatre enfants38.

De manière plus cynique encore, le directeur de la Banque d’Israël, numéro deux dans la planification de l’économie israélienne après le ministre Pinhas Sapir, a défini le sens de la polarisation sociale actuellement en cours comme « la lutte contre la pauvreté »39. Le but selon lui serait d’augmenter la consommation par personne dans le dixième le plus misérable de la société, la bloquer dans le second dixième et d’abaisser la consommation du reste de la population. M. Horowitz s’empresse d’ajouter qu’il ne s’agit pas des plus riches : « Ce groupe est trop petit pour que sa consommation réelle influence la balance des paiements. En plus, puisque son revenu est extrêmement élevé, tout ce que l’on pourrait prendre ne servirait qu’à abaisser l’épargne et l’investissement et non pas la consommation »40.

En fonction de cela, les mesures prises pour « l’encouragement de l’épargne » et des investissements sont loin d’être fictifs : la taxe marginale sera limitée à 65 %, l’impôt sur le revenu sera abaissé pour les salaires importants et la taxation indirecte sera de nouveau accrue par une nouvelle taxe sur la valeur ajoutée.

[Les chapitres suivants de la deuxième partie – l’habitat, l’éducation, ainsi que la conclusion, traitant tout particulièrement de l’avenir des mouvements revendicatifs des juifs orientaux à l’intérieur du cadre sioniste – ont été reportés au prochain numéro de notre revue.]

*

(Note des rédacteurs du site Matzpen : La revue ISRAC a cessé d’être publié avant la sortie du « prochain numéro » mentionné ci-dessus. Une autre version de cet article dans son intégralité a été publié ultérieurement en anglais, dans la revue Khamsin no 5, Juillet 1978).

[voir le suivant : Les Yéménites par Haïm Hanegbi]

  1. Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères, Alger, 1852, p. 208-209.
  2. Sur la base du recensement de 1965, le nombre d’originaires du Maroc était estimé à 250 000 et le nombre des Yéménites à 150 000 (120 000 inscrits). Le nombre des Kurdes était estimé récemment à 100 000 à l’occasion d’un congrès de leurs notables. (Les chiffres du tableau ci-dessous sont calculés par extrapolation ; nous nous sommes servis des données du volume supplémentaire de l’Encyclopédie hébraïque, Jérusalem, 1967.)
  3. A. Ben Jacob, Histoire des juifs en Irak, Jérusalem, 1965, p. 257. « Des communistes juifs en prison à Baghdâd refusaient constamment et catégoriquement de parler aux envoyés sionistes emprisonnés ». Voir aussi l’article de Grodzenski « Deux cultures », dans Davar, 4-6-1970.
  4. Voir ci-contre l’article de Haïm Hanegbi.
  5. Voir N. Weinstock, Le Sionisme contre Israël, Paris, 1969, p. 410- 424.
  6. Le fameux Palmah (unité de choc).
  7. Décision 194 (III) de l’Assemblée générale (1948), par. 2.
  8. A. Assaf, The Moshav Ovdim in Israel (en hébreu), Tel-Aviv, 1953, p. 178.
  9. Darin-Drabkin, Housing in Israel, Tel-Aviv, 1957, p. 57.
  10. Voir le rapport de Ben Gourion sur les pourparlers secrets avec Nasser dans Maariv du 2-2-71.
  11. N. Weinstock, op. cit., p. 310. (Il s’agit de Jaffa, Lod, Ramleh, Ako, Ashkelon, Beer-Shev’a, etc.)
  12. Darin-Drabkin, op. cit., p. 8. A partir de l’été 1954, on amena les immigrants souvent directement « du bateau à la campagne ».
  13. Israel Government Yearbook, 1958, Jérusalem, p. 52 ; E. Ben-Haïm, « L’écart entre les communautés », en hébreu, Oth, printemps 1967, p. 71.
  14. Statistical Annals of Israel, 1966, p. 48.
  15. Ibid., p. 40.
  16. D’après Israel Central Bureau of Statistics. Labour Force Survey, 1954, tables 41-42, et Statistical Abstract of Israel, 1962, p. 59.
  17. Présidée par le professeur Baki, statisticien attitré du gouvernement.
  18. Commission d’enquête du parti du Travail, « L’Ecart social et économique. Politique, législation sociale », (Projet), février 1971, p. 10.
  19. Sources : Rotter et Shamai, « Structures de pauvreté en Israël », Sécurité sociale (en hébreu), février 1971, p. 24. La définition de la pauvreté dépend non seulement des prises de position idéologiques du sociologue mais encore plus du niveau de développement de la société. Dans les sociétés sous-développées, les critères sont « physiologiques » et la pauvreté est définie en termes d’un minimum de nourriture, de vêtement, et d’habitat. Dans les sociétés plus développées, le critère est plutôt social. Sans entrer dans les détails, disons seulement que la terminologie officielle israélienne cache la vérité. Ce qui est appelé dans le monde capitaliste « pauvreté » a été baptisé en Israël « semi-pauvreté » et ainsi de suite. Quant à nous, nous utilisons la terminologie suivante : « pauvreté » (= semi-pauvreté, selon les statistiques israéliennes officielles) ; « misère » (= pauvreté, dans statistiques officielles). Dans cette catégorie se trouvent des gens n’ayant pas le minimum vital « physiologique », tel que l’avait établi en 1963 la Commission Katz du gouvernement. Bien que ceux-ci soient déjà sous-alimentés, nous utilisons ce terme pour le groupe encore plus misérable ayant droit aux allocations de pauvreté (voir plus loin).
  20. Selon Commission d’enquête, op. cit., p. 20. Pour 1960-1961, selon le Rapport de l’O.N.U., Income in Post-War Europe. Genève, 1967. Le critère Lorentz d’inégalité sociale a évolué comme suit :
    1950 : 0,23

    1954 : 0,29

    1959-1960 : 0,33

    1963-1964 : 0,36

    1968-1969 : 0,37

  21. Ben Haïm, « L’écart entre les communautés », (en hébreu), Oth, printemps 1967.
  22. Horowitz, « La Pauvreté, maladie guérissable » Yediot Aharonot, 6-8-1971).
  23. 70 % proviennent des juifs de la Diaspora du gouvernement américain et d’autres sources. La dette publique d’Israël s’élève à 3 milliards de dollars – la plus élevée par tête de population au monde. Le déficit commercial s’élève actuellement à 1,5 milliard de dollars par an.
  24. Voir le rapport du Katz, directeur de l’Assistance sociale (Jerusalem Post, 10.8.71) et l’article du Pr Rubinstein dans Haaretz, 17.9.71 et Commission d’enquête, op. cit., p. 12.
  25. Les chapitres traitant de la répartition de la population active et de la mobilité de main-d’œuvre seront publiés dans le prochain numéro de notre revue.
  26. Selon Statistical Annals, 1966, op. cit., p. 188.
  27. Selon le Rapport annuel de la Banque nationale d’Israël, 1964.
  28. Ce tableau n’est qu’approximatif. A notre connaissance, il n’y a pas eu de recherches effectuées sur l’origine ethnique des employés de l’Etat depuis la réorganisation de 1963 (Comité Horowitz, qui a augmenté le nombre de grades de quinze à vingt). La deuxième colonne est pour l’année 1961 (cité par Ben-Haïm, op. cit., p. 67) pour les grades 1 à 5, 6 à 9, 10 à 15. La troisième colonne est pour l’année 1965 tiré du Statistical Annals, op. cit. Le même comité a augmenté l’éventail des salaires, a revalorisé le facteur ancienneté au poste, a bloqué la mobilité hiérarchique et a encore augmenté l’écart matériel entre les administrateurs et les travailleurs. Voir de S.N. Eisenstadt, Israeli Society, New York, 1967, pp. 188-189.
  29. Selon Rotter et Shamai, op. cit., p. 23, tableau 3. Tous ces chiffres sont valables pour l’année 1969. Le salaire minimum est fixé par la centrale syndicale (Histadrouth) en collaboration avec le gouvernement. Il concerne 32 000 ouvriers en grande majorité orientaux (Al Hamishmar, 2- 9-71). Le degré de pauvreté est défini comme la fraction salaire minimum divisé par la limite de pauvreté.
  30. Ben Haïm, op. cit., p. 73.
  31. Calculé selon L’Annuaire statistique de l’O.N.U., 1969.
  32. Selon Rotter-Shamai, op. cit., p. 23. Quand le nombre d’enfants s’élève de trois à quatre, l’aide sociale passe de 45 à 55 % de la limite de pauvreté. C’est l’encouragement donné par l’Etat à ceux qui aident à l’accroissement démographique. Ces allocations sont le résultat d’une augmentation décidée en avril 1970.
  33. La taxe correspond à la surface habitée.
  34. Yediot Aharonot, 6-8-71.
  35. Yediot Aharonot, 30.7.71. M. Neudorfer, directeur des Impôts, expose dans cette interview les raisons pour lesquelles le gouvernement ne devrait pas dévaluer, ce qui fut fait trois semaines plus tard.
  36. Les produits alimentaires de base formés en 1968-1969, 5,3 % du budget familial des ménages ashkénazes et 7,2 % chez les Orientaux, Maariv, 27-8-71.
  37. Le prix des combustibles a fortement augmenté par une augmentation des taxes et une annulation des subventions pour les emplois ménagers et les transports publics (fuel et mazout), tandis que l’essence pour les voitures privées a augmenté de façon insignifiante.
  38. Jerusalem Post, Weekly Overseas Edition, 24-8-71.
  39. Yediot Aharonot, 6-8-71.
  40. Yediot Aharonot, 30-7-71. Rappelons qu’une « certaine classe possède dans les caisses privées quelques centaines de millions de dollars achetés dans le marché noir de la rue Lillienblum (bourse de devises illégales mais tolérée par le gouvernement). A cela s’ajoutent 1,3 milliard de dollars détenus officiellement par les résidents et nouveaux immigrants en provenance des pays riches. (Le Monde, 24-8-71.)