Il existe au moins un cas, connu dans l’histoire du sionisme sous le nom « aliya des Yéménites » (aliya = immigration), où on peut prouver que la ligne anti-arabe suivie par les sionistes pour mettre en pratique le slogan « conquête du travail » a conduit à l’exploitation cynique et de sang-froid d’une communauté juive donnée : les Yéménites.

L’an dernier (1970) a paru la quatrième édition hébraïque de « Histoire de la Colonisation Sioniste » (Edition Masada) d’Alex Bein, qui dédicace son ouvrage : « à la mémoire du Dr Arthur Rupin, père de la colonisation sioniste ». Dans la préface de la première édition, parue au début des années 40, l’auteur écrit : « La rédaction de ce livre a été rendue possible grâce à l’aide de la direction de la Histadrouth, de l’Agence Juive d’Eretz-Israël et de leurs différents départements » et il ajoute qu’il a eu à sa disposition les archives sionistes. En un mot : un livre qui fait autorité selon les sionistes eux-mêmes.

Sous le titre « Extension du travail hébreu dans les moshavot » (moshavot = les premières implantations agricoles sionistes) l’auteur note :

« On a déjà rapporté plus haut les luttes des ouvriers juifs pour la conquête du travail dans les villages et les obstacles que rencontrèrent cette aspiration ; de plus en plus et dans de plus larges cercles (et pas uniquement parmi les ouvriers) l’idée devint évidente qu’il n’était pas suffisant de s’adresser aux colons avec des arguments exclusivement nationalistes, mais qu’il fallait en plus aider l’ouvrier juif à pouvoir être compétitif avec le fellah arabe malgré son niveau de vie plus élevé ».

L’auteur avoue plus bas :

« il était nécessaire de trouver des moyens plus simples, et tenant compte des difficultés économiques, des moyens meilleur marché » (pour remplacer les ouvriers agricoles arabes par des juifs – N. d. T.) (page 97).

Alex Bein rapporte que la représentation du mouvement sioniste en Eretz-Israël (appelée l’Office Palestinien) était consciente à cette époque de la gravité du problème. Elle demanda au Dr Thon, un de ses éminents spécialistes, de présenter un rapport à ce sujet. Le rapport fut préparé en octobre 1908 et commence ainsi : « Inutile de chercher bien loin pour démontrer que l’emploi de l’ouvrier juif à la place d’ouvriers agricoles arabes est un des plus importants problèmes de la colonisation en Eretz-Israël. »

Selon le Dr Thon, « le matériel humain de travail » doit venir de deux sources : « a) de la jeunesse sioniste des pays de la diaspora, principalement de la Russie ; b) des juifs orientaux déshérités qui ont le même niveau culturel que les fellahs arabes. » (page 98).

Que sous-entend le Dr Thon lorsqu’il divise le « matériel humain » en deux catégories ? Une division géographique ? Pas tout à fait…

Alex Bein nous explique :

« La population juive résidant en Eretz-Israël est presque dans son ensemble sinon dans sa totalité, d’un niveau très bas, tant économique que culturel. Il faut d’abord songer à diriger cette couche vers des métiers productifs si notre intention est d’œuvrer au renforcement des Juifs d’Eretz-Israël. On peut douter que les Juifs ashkénazes (occidentaux) soient aptes à un travail autre que les métiers urbains. Par contre, les Juifs orientaux – et principalement les Yéménites et les Perses – ont leur place dans les travaux agricoles. Du fait qu’ils se contentent de peu, on peut comparer ces Juifs aux Arabes et sur ce plan ils peuvent les concurrencer, même si leur productivité ne dépassera pas celle de ces derniers. » (Page 98.)

L’auteur continue immédiatement en citant le rapport :

« En ce moment même, on emploie des Yéménites en grand nombre, pendant huit à dix semaines au moment des vendanges à Rischon le Zion, Rehovot et Gedera (premiers villages juifs en Palestine, N. d. T.), et en général les paysans sont contents d’eux. Si on arrivait à ce que les familles yéménites s’installent de façon permanente dans les villages, on aboutirait à ce que les femmes et les jeunes filles s’emploient dans les maisons à la place des femmes arabes qui travaillent dans presque tous les foyers des colons comme bonnes, moyennant un salaire élevé (20 à 25 francs par mois). Jusqu’ici nulle tentative sérieuse n’a été effectuée pour remplacer les ouvriers arabes par des Yéménites. La principale difficulté provient du fait que les Yéménites résidant à Jérusalem et à Jaffa, même lorsqu’ils sont très pauvres, ont des logements à eux. Ils ne peuvent s’installer en permanence avec leurs familles dans les villages par manque de logements. (Pendant les vendanges ils dorment à la belle étoile.) ».

L’auteur résume :

« le rapport du Dr Thon sur le problème ouvrier a un intérêt particulier : on y parle déjà des Yéménites comme ouvriers capables de concurrencer les ouvriers arabes dans les travaux des champs. Par contre, jusqu’à présent on ne pense qu’aux Yéménites résidant dans le pays. »

Mais seulement « jusqu’à présent » ! Peu après, les sionistes prirent l’initiative d’amener plus de Yéménites dans ce but.

Sous le titre « Les Yéménites » (page 99) l’auteur s’intéresse à ceux qui habitaient déjà le pays. Ils étaient quelques milliers arrivés vers les années 80 du 19ème siècle, « […] ils avaient toujours éprouvé une forte nostalgie pour la Terre sainte mais jusqu’à là ce n’était que des serrements de cœur religieux et messianiques. Lorsqu’ils commencèrent à arriver en Eretz-Israël, la plupart originaires de la ville de Sanaa, ce fut comme si la Terre sainte de leur nostalgie tombait du ciel sur la terre. Plusieurs milliers d’immigrants vinrent par petits ou grands groupes et ils ne trouvèrent que peu de possibilités de s’employer. Il y avait peu d’embauche pour leurs mains agiles, plus particulièrement dans le travail d’orfèvrerie. L’agriculture n’était pas encore développée et personne ne s’occupait des immigrants étrangers. Aussi se regroupèrent-ils dans les villes de Jérusalem et de Jaffa et se bâtirent-ils de petites maisons. Beaucoup en arrivèrent à la mendicité et dès lors Yéménite devint synonyme de mendiant. Lorsque fut fondé l’école d’arts artisanales « Betzalel » en 1906 on essaya de les transformer avec succès en ouvriers productifs. Dans des cours spéciaux, ils étudièrent la taille des pierres qui était jusqu’alors monopolisée par les Arabes. Depuis 1904, on tenta de les employer aux travaux saisonniers dans les villages. Dès lors l’Office Palestinien pensa à étendre ces tentatives. »

En décembre 1910, alors que le rapport du Dr Thon se trouve sur le bureau des dirigeants sionistes, l’Office Palestinien, en coopération avec le partie politique « Hapoel Hatzair », commence à s’organiser pour importer en Palestine des juifs Yéménites supplémentaires.

On nomme aussitôt comme envoyé au Yémen un homme du « Hapoël Hatzair » (Warshavski-Yavniëli) avec mission de parcourir le pays en long et en large et de secouer les Juifs de leur torpeur pour qu’ils réalisent leur « espérance messianique ». L’auteur résume la mission :

« Ainsi vit-on le succès de son travail : dans la seule année 1912 plusieurs centaines de familles émigrèrent en Eretz-Israël ; plus qu’on n’en attendait et plus qu’il n’en était souhaité. It fallut envoyer un message au Yémen demandant de ne plus faire partir personne jusqu’à nouvel ordre. » (Page 101.)

Ainsi demanda-t-on aux Yéménites de réaliser leurs rêves millénaires, mais à petites doses et selon les besoins de « la conquête du travail juif ».

Encore à la page 101 l’auteur écrit :

« Dans le pays on n’était pas encore habitué à un flux aussi massif. Quoi qu’il en soit les dirigeants sionistes, avec l’aide particulièrement active du « Hapoël Hatzair », ont pu trouver peu à peu des emplois pour la plupart d’entre eux, dans la mesure où ils étaient à même d’assurer des travaux agraires dans les grands vilages, dans les fermes de la Histadrouth et dans les exploitations privées. Mais les conditions de logement étaient au-dessous de toute critique […] Les gens, déjà affaibli et épuisé par le long trajet qu’ils avaient parcouru, devaient se coucher à belle étoile, dans des étables et n’importe où. Ils étaient attaqués de toutes sortes de maladies et beaucoup mouraient. Il fallait les secourir d’urgence. » Même quand des fonds furent réunis, on construisit « […] des grandes maisons pour les ouvriers ressortissants de l’Europe de l’Est, et des maisons plus petites pour les Yéménites […] » (P. 102.)

*

Les carnets de Yossef Sprintzack (plus tard président de la Knesset) furent publiés en 1912 dans la revue du « Hapoel  Hatzair » et repris dans un livre publié par la commission culturelle de la Histadrouth en 1924 (Messila – Livre d’Etudes et de Lecture pour les Adultes, page 43.) On y lit :

« Les problèmes des Yéménites commencent en général avec leur arrivée dans les villages : il n’y a aucun logement prêt pour accueillir les Yéménites en nombre suffisant. Quand il n’y a pas de logement, il faut les faire entrer dans les étables ou dans les écuries qui servent aussi parfois de logements aux ouvriers arabes. Ils nettoient et réparent ces bâtiments pour leur donner l’allure de demeures à l’usage d’humains. La plupart du temps il n’y a même pas assez d’écuries. On fait entrer plusieurs familles, parfois jusqu’à dix, dans le même bâtiment. L’entassement entraîne la saleté et la détérioration de la santé des Yéménites […] Après la question du logement vient la question du travail. Le Yéménite est habitué au travail et il sait souffrir mais il n’a encore jamais éprouvé le plaisir d’être asservi physiquement par son travail chez les autres. Jusqu’alors il n’a connu ni la pioche, ni la cloche, ni même le travail ininterrompu de toute la journée […] Dans les familles yéménites tout le monde travaille, le père, la mère et les grands enfants. A la maison ne restent que les vieux, les faibles, les femmes enceintes et les enfants en bas âge. La femme yéménite travaille tout comme l’homme, parfois dans l’orangeraie, parfois aux champs. Cependant son principal travail est le service journalier dans la maison des colons. C’est de cette manière que le Yéménite s’habitue au travail et à la souffrance. »

Pour Sprintzack, il s’agit des « douleurs de l’adaptation ».

Une question – combien de générations durent les douleurs de l’adaptation ?

Le dieu du capitalisme et les prêtres du sionisme connaissent seuls la réponse.

[voir le suivant : L’orange amère par Dov Goldstein]