(Le groupe Avant-garde, qui a quitté le Matzpen il y a un an de cela, critique violemment les positions d’Orr et Machover sur la structure de classe de la société israélienne. A cette occasion, l’auteur de l’article expose l’ensemble des positions du groupe Avant-garde, de tendance lambertiste, se présentant à l’étranger comme la « fraction trotskyste de Matzpen ». Nous donnons ici de larges extraits de ce long article, qui commence par une courte partie historique, pour aborder ensuite le vif du sujet.)

En 1933, après l’échec cuisant de la politique du parti communiste allemand et de l’internationale communiste, échec qui se termina par la prise du pouvoir par Hitler, les partis communistes se demandèrent « comment est-ce arrivé ?» Le comité de rédaction de Haor, journal théorique du parti communiste palestinien démissionna du parti en affirmant sa solidarité avec les positions de l’opposition de gauche dirigée par L. Trotsky. Or, ce groupe manquait d’une perspective réelle pour la construction d’une nouvelle internationale fondée sur les ruines de la troisième et pour la construction d’un nouveau parti révolutionnaire en Palestine et au Proche-Orient, parti qui sache dresser le bilan complet du P.K.P. (palestine communist party). Ce groupe envoya en novembre 1938 une lettre au « Bulletin russe de l’opposition », critiquant la IV Internationale pour son soutien au « défaitisme révolutionnaire » (la lutte de classes ne cesse pas même quand son prix est la défaite militaire de notre bourgeoisie) et déclara qu’il fallait soutenir l’impérialisme occidental dans sa guerre contre l’impérialisme allemand. Trotsky répondit à cette lettre au nom de la rédaction du « Bulletin » en juillet 1939. Avec le temps, le groupe « Haor » s’identifiait avec le groupe américain de Schachtman qui parlait au nom d’une « tierce force » mystérieuse pour ne pas être identifié avec l’impérialisme ou avec l’U.R.S.S. Le groupe « Haor » qui prit le nom de « troisième force » découvrit cette force dans les mouvements de libération des pays colonisés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. De cela découla plus tard leur adhésion au nassérisme et aux pays neutralistes du tiers monde. Les idées confuses de ce groupe (dirigé par Stein) peuvent se résumer par l’absence d’analyse du caractère social de la société du Proche-Orient et d’Israël, ainsi que par leur manque d’orientation vers la révolution prolétarienne internationale, par la recherche de substituts à l’intervention nécessaire et directe dans la lutte des classes et par leur façon de se laisser entraîner par la bourgeoisie nationale arabe.

Tous ces éléments existent dans l’Organisation socialiste israélienne (Matzpen) et c’est non sans raison que M. Stein était pour plusieurs membres de cette organisation un vrai modèle. Après que « Haor » se fut éloigné de la IV Internationale, un nouveau groupe se forma (groupe trotskyste palestinien) dirigé par Ygal Glikstein, dit Tony Cliff, et il se joignit à la IV Internationale. Il faisait paraître trois publications en arabe, en anglais et en hébreu (Kol Hamaamad). Ce groupe décida quelque chose qui ne fut jamais réalisé : comme la majorité de la classe ouvrière en Palestine habitait Haïfa, les membres du groupe décidèrent d’y déménager ; mais peu exécutèrent cette décision.

La situation objective était difficile, la lutte intercommunautaire entre Juifs et Arabes s’aggrava et devint une guerre totale. Le groupe perdit des effectifs, ses leaders quittèrent le pays ne voyant pas de réelles chances politiques, malgré les premiers signes d’un change- ment comme la collaboration des ouvriers juifs et arabes durant la grève des employés de 1946 et la grève des raffineries de pétrole en 1947. Glikstein partit pour Londres où il devint le théoricien économiste du groupe majoritaire du R.S.P. (parti trotskyste anglais).

En définitive, le groupe s’édifia très justement sur le prolétariat palestinien, comprenant que le prolétariat juif appartenait à une minorité nationale dont le rôle dans la lutte des classes était secondaire. Le prolétariat palestinien disparut de la scène du fait de son expulsion et de sa fuite massive en 1948 ; mais l’Etat sioniste naissant avait lui aussi besoin d’un prolétariat, ce dernier se constitua rapidement du fait de l’immigration des juifs venant des pays arabes et de l’accumulation du capital, rendue possible grâce à l’importation sans contrepartie de capitaux étrangers.

Ce groupe s’était figé dans une analyse, qui était correcte jusqu’en 1948. Pour lui le prolétariat juif israélien est resté cette même classe privilégiée qu’il était à l’époque du « Yishouv » (communauté juive en Palestine). Il a ignoré les conséquences de la création d’une nouvelle structure politique et a continué à soutenir que le prolétariat israélien n’était qu’une couche implantée de l’extérieur et privilégiée, qui ne se développait que grâce aux donations, réparations et le reste de l’aide étrangère.

(Dans la suite de cet article d’Avant-garde, l’auteur critique l’analyse de la société israélienne par nos camarades Machover et Orr que nous publions dans le présent numéro de notre revue.)

L’article de Machover et Orr est une tentative particulièrement amusante pour présenter « l’Etat d’Israel comme une création tout à fait extraordinaire » devant laquelle ils s’esclaffent. Ils essaient d’illustrer par la « spécifité » israélienne leur thèse sur la négation du rôle du prolétariat mondial.

Cette référence à la « création si extraordinaire » va parfaitement dans le sens de la propagande officielle des services d’information gouvernementaux. Les dirigeants de Matzpen sont à la traîne de la propagande officielle qui a tout intérêt à persuader la classe ouvrière en se servant de la spéficité de la société israélienne, que les lois de la lutte de classes ne s’appliquent pas à notre pays. Du fait que les membres de Matzpen ont découragé les tentatives de la fraction trotskyste de prendre l’initiative d’une intervention organisée dans les luttes ouvrières (comme leur opposition et leur indifférence à la publication du « Bulletin » ouvrier), ils ont empêché de toutes leurs forces la création d’une avant-garde révolutionnaire de la classe ouvrière, et ils sont en dernière analyse responsables de la non-rupture d’une partie du prolétariat d’avec l’idéologie d’unité nationale et l’idéologie sioniste.

Ils écrivent : « Dans un pays colonial soumis à la domination étrangère, la dynamique de la société coloniale ne peut pas être ana- lysée simplement à partir des conflits internes de cette société. » Ces théoriciens qui nous avaient déjà présenté la sauce de « nation prolétarienne » et « nation bourgeoise » ignorent maintenant le fait que la seule garantie pour la libération des colonies du joug de l’impérialisme réside justement dans les « conflits internes », c’est-à-dire dans la lutte sans répit entre les classes exploitées et les classes exploitantes, puisque ces dernières constituent la base même de la domination impérialiste. Prenez l’exemple de l’Algérie, où la minorité européenne représentait jadis un pourcentage non négligeable de la population générale. Le fait même que la ligne politique du F.L.N. avait pour base cette théorie qu’il faut « mettre l’accent principal sur la contradiction extérieure entre la colonie et la métropole » (y compris la minorité blanche) a eu comme résultat que l’impérialisme français a pu garder ses positions, et a pu arriver à un compromis avec la nouvelle classe dirigeante.

Les raisons citées par Orr et Machover pour justifier leur constatation que le travail à l’intérieur de la classe ouvrière doit venir en deuxième position après celui parmi les « autres couches » sont presque toutes d’ordre purement psychologique : « L’ouvrier […] vit dans l’espoir de devenir un jour indépendant », la classe ouvrière est sioniste, l’ouvrier se considère comme faisant partie d’une communauté avant de se rattacher à sa classe, la réaction psychologique des communautés orientales pour soutenir les chauvinistes, etc.

Orr et Machover ne s’attaquent pas aux racines du problème, leur analyse est superficielle. Les faits qu’ils citent ne sont que des facteurs qui rendent plus difficile le travail d’une avant-garde révolutionnaire en Israël. On peut en trouver d’autres semblables ou différents dans n’importe quel autre pays… Sur cette base de désenchantement politique qui a sa racine dans la politique stalinienne… s’est créé un phénomène de masse considéré par Orr et Machover comme une particularité israélienne : l’avancement personnel… D’ailleurs Orr et Machover cachent une grosse part de la vérité même quand ils analysent la situation israélienne. Dans leur acharnement à nier toute possibilité pour la classe ouvrière ou pour une partie de celle-ci d’accéder à la conscience de classe, ils laissent de côté les véritables facteurs et les causes essentielles qui ont provoqué l’actuelle baisse (très relative) de la lutte de classes en Israël. Ils oublient de parler des grandes luttes ouvrières menées au début des années 50 à propos de la crise des bidonvilles, avec le Mapam (parti travailliste de « gauche ») et Maki (parti communiste israélien unifié à l’époque) en tête… Ils oublient les luttes des comités ouvriers au début des années 60, quand il y avait une possibilité réelle que les réseaux de comités ouvriers se constituent en un syndicat combatif et de masse qui diminuerait le prestige (déjà bas à la vérité) de la Histadrouth, ils oublient la grande manifestation des ouvriers et des chômeurs à la veille de la guerre de juin 67 qui a marché en direction de la mairie de Tel-Aviv pour la détruire, qui a forcé les cordons de police et qui a engagé une bataille avec les unités montées de la police. Ils ont oublié tout cela parce qu’ils n’y étaient pas.

La vérité c’est qu’il y avait en Israël de véritables possibilités pour une avant-garde révolutionnaire. Orr et Machover nous présentent le prolétariat des pays étrangers comme s’il était doué a priori d’une conscience de classe, comme s’il était déjà organisé dans l’unité pour engager la bataille, « tandis qu’en Israël […] ». Il s’agit là d’une falsification et tout un chacun connaissant les hauts et les bas de la classe ouvrière à l’étranger le sait bien…

Il est faux de dire comme le font Orr et Machover que « des organisations révolutionnaires ont travaillé parmi la communauté juive de Palestine depuis les années 20 et en ont retiré une expérience considérable qui illustre parfaitement l’affirmation qu’un peuple qui en opprime un autre ne saurait être libre ». Et plus loin : « […] aussi longtemps que le sionisme sera l’idéologie dominante et constituera le cadre de la vie politique […], il n’y a aucune chance pour que la classe ouvrière israélienne devienne une classe révolutionnaire ». C’est une double et triple falsification de l’histoire. Tout d’abord, on ne peut pas comparer la situation antérieure à la création de l’Etat d’Israël, et surtout avant la constitution d’un prolétariat israélien avec l’immigration de masse à la fin des années 40, avec la situation depuis lors.

Avant cette époque, les ouvriers juifs n’étaient qu’une minorité à l’intérieur d’une population autochtone possédant sa propre structure de classe. Bien que les Juifs se soient enfermés dans leur propre structure économique, ils faisaient partie intégrante – nolens volens – de la société locale dominée par la puissance mandataire. La situation s’est modifiée radicalement depuis. Il existe une structure de classe propre à nous Israéliens, dans laquelle le prolétariat israélien crée la plus-value (essentiellement à l’aide d’un capital importé) ; et il constitue de ce fait la classe exploitée et opprimée. Le centre du pouvoir n’est plus à Londres mais à Jérusalem sous la tutelle de l’impérialisme américain.

Mais nos deux auteurs sont coupables d’une falsification encore plus grande quand ils parlent de la « gauche révolutionnaire depuis les années 20 », qui dans leur esprit n’est autre que le P.K.P. A la vérité, ce pays n’a pas encore connu de parti révolutionnaire, c’est-à-dire un parti bolchevique. P.K.P. a oscillé entre la ligne sioniste jusqu’en 1928 et la ligne de flatterie envers les forces les plus réactionnaires du public arabe. Le groupe de Stein et le groupe de Haïfa n’ont jamais eu d’autre existence que le plan de la diffusion d’idées ; ils n’ont pas osé lier leur sort à celui des masses. Donc, que l’on ne vienne pas nous parler de « l’expérience considérable… ».

La justification de la théorie des étapes (« aussi longtemps que le sionisme sera l’idéologie dominante […] il n’y a aucune chance pour que […] », c’est-à-dire d’abord désionisation et ensuite socialisme) n’est possible que par l’ignorance d’autres simples vérités. Primo, Orr et Machover cachent à leur public qu’ils s’opposent au travail au milieu de l’avant-garde ouvrière, parce qu’ils ont la conception généralisée, qui n’est pas limitée aux frontières et à la spécifité israélienne, selon laquelle la classe ouvrière ne saurait être révolutionnaire, puisque c’est l’aliénation et non pas l’exploitation qui serait le phénomène central de la société capitaliste… Secundo, ils essaient de présenter la position de notre groupe comme si « nous nous adressions à l’intérêt matériel de l’ouvrier juif contre l’exploiteur juif », alors qu’il s’agit là exactement de la ligne politique de Matzpen pendant les premières années de son existence. Lisez les premiers numéros de Matzpen et vous en aurez la preuve !…

Nous n’avons jamais été en faveur d’une ligne non politique dans notre travail ouvrier en Israël, car cela est contraire à notre conception générale. Mais nous avons dit qu’il faut distinguer, ici comme ailleurs, entre une campagne d’explication et une campagne d’agitation, c’est-à-dire entre ce qu’on peut dire aujourd’hui aux masses, et ce qu’on peut leur dire demain, tout en étant cependant inscrit déjà dans la plate-forme, entre ce qu’on dit à la classe tout entière et ce qu’on dit à son avant-garde.

Nos deux auteurs ne comprennent guère que la politique et la lutte économique sont liées l’une à l’autre, et que l’une dérive de l’autre, à la condition qu’il y ait un parti révolutionnaire pour traduire dans les faits ce que la lutte économique contient en puissance.

C’est pourquoi nous ne parlons pas d’un « conflit intérieur » et d’un autre « conflit extérieur », et nous ne faisons pas la différence entre l’antisionisme et la lutte de classes. Pour nous, il ne s’agit que d’une seule réalité, résultant de la structure de classe de la société qui est de caractère international.

Nous résumons : il n’existe pas de « conflit intérieur » ni de « conflit extérieur » ; les classes à l’ère de l’impérialisme sont internationales et la lutte entre elles est internationale aussi.

Pour nous la lutte contre le sionisme n’est pas secondaire, comme essaient de le nous faire dire Orr et Machover. Elle se situe au premier rang de notre campagne d’explication à l’avant-garde ouvrière et doit nécessairement être comprise dans le programme d’une organisation révolutionnaire, exactement comme c’est le cas pour la lutte antiraciste aux U.S.A. ou la lutte contre l’impérialisme dans les pays développés en général.

Israël n’est « ni un pays capitaliste classique, ni un pays colonial classique » selon la terminologie de Orr et Machover. Israël contient en son sein des caractéristiques d’un pays développé (d’où accumulation de capital et productivité du travail élevé) et aussi des caractéristiques d’une colonie. Israël est monté trop tard sur la scène mondiale pour faire partie des pays impérialistes. C’est cette association spécifique qui est la véritable spécificité de l’Etat d’Israël.

Une conséquence très importante de cela, plus significative que tous les faits énumérés par Orr et Machover : l’idée socialiste (déformée et falsifiée) est portée par le secteur public à l’intérieur de la classe dominante israélienne, c’est-à-dire les appareils du parti travailliste et de la Histadrouth. Ce secteur a amené avec lui cette tradition des Européens. La classe ouvrière est venue dans sa grande majorité des pays du bassin méditerranéen. Elle n’a pas connu dans son passé cette tradition et elle la rencontre ici sous la forme de ses exploiteurs et oppresseurs ; il est normal qu’elle y soit étrangère et qu’elle la méprise. Cette contradiction tragique constitue peut-être le handicap le plus dur sur le chemin de l’avant-garde révolutionnaire. On sait que ce mépris et cette indifférence ont trouvé leur concrétisation dans le mouvement d’extrême droite Herouth. C’est la véritable raison pourquoi se rangent les ouvriers orientaux « du côté des éléments les plus nationalistes et racistes » et non pas le fait qu’ils soient de « pauvres blancs » ou des « pieds noirs ». Qui-conque connaît tant soit peu la vie des communautés orientales le sait très bien.

[voir le suivant : Sionisme et luttes ouvrières en Israël par Michel Warschawski]