(Extrait d’une lettre envoyée à la rédaction de Matzpen par un camarade d’Israc aux Etats-Unis, lui-même membre de Matzpen ; cette lettre critique le texte de Matzpen sur les procès en U.R.S.S. que nous avons publié dans le numéro précédent d’Israc.)

Il ne fait aucun doute qu’un grand nombre des 3 000 000 de citoyens soviétiques d’origine juive se reconnaît comme une minorité religieuse-nationale. C’est d’eux que je parlerai en me servant du mot « judaïsme soviétique ».

C’est une vérité première que de dire que le judaïsme soviétique est une minorité nationale opprimée. Cette oppression s’exprime par la non-reconnaissance pratique par les autorités soviétiques de cette minorité nationale et par conséquent la négation de ses droits nationaux fondamentaux. Quels sont-ils ?

Ce sont les droits de toute autre minorité nationale tels qu’ils ont été reconnus par la révolution bolchevique. Celle-ci a même reconnu leur droit à l’autodétermination, mais dans le cas des Juifs, ailleurs que dans leurs lieux d’habitation. Ce problème est d’ailleurs secondaire, puisque les Juifs soviétiques n’ont jamais demandé à concrétiser ce droit, c’est-à-dire à constituer un Etat juif indépendant dans les frontières du pouvoir soviétique. Ces droits sont donc surtout culturels et découlent de leurs droits à se développer librement, culturellement et socialement (leurs écoles, leurs théâtres, etc.). Même à l’époque de Staline, le pouvoir soviétique reconnaissait ces droits et les Juifs s’en sont servis. Les dix premières années de la Révolution ont d’ailleurs connu un réveil spectaculaire de la culture juive.

En 1951, comme conséquence des changements racistes dans la politique de Staline – non sans rapport avec la création de l’Etat d’Israël et la politique de ses dirigeants en faveur d’une orientation pro-occidentale – la bureaucratie soviétique entreprit une politique systématique d’oppression envers les Juifs soviétiques. Ses dirigeants culturels furent assassinés, ses écoles fermées et ce qui restait de liberté culturelle fut aboli. Cette politique de la bureaucratie soviétique ne fut pas dirigée exclusivement contre les Juifs ; les Tartares de la Caucasie, par exemple, furent déportés par Staline pour leur soi-disant collaboration avec les nazis et quoique cette accusation ait été annulée par Khroutchev, ils ne peuvent toujours pas revenir dans leur patrie et restent une minorité opprimée et exilée.

L’Organisation socialiste israélienne (Matzpen) doit reconnaître l’existence d’une minorité nationale juive en Union soviétique et son oppression, et elle ne peut en aucun cas se contenter de généralités sur le rapport « antisémitisme-sionisme-impérialisme » face au « socialisme et internationalisme prolétarien ».

Prenons quelques exemples :

  1. La première phrase « nous […] repoussons les tentatives de la bureaucratie soviétique pour résoudre les questions de caractère politico-social au moyen de procès » comporte une erreur fondamentale : la bureaucratie soviétique n’essaye pas de résoudre la question nationale et nous ne repoussons pas avec indignation les moyens bureaucratiques mais l’existence même de l’oppression de minorités nationales. Nous ne sommes pas en présence d’une tentative de résoudre un problème, mais en présence d’une tentative de le liquider ou de l’étouffer.
  2. « Les Juifs sont davantage rejetés vers le sionisme » – cela n’est qu’une demi-vérité : une oppression nationale entraîne toujours l’amertume, le réveil puis la révolte. Cet éveil et cette révolte sont justifiés car ils sont dirigés contre des forces contre-révolutionnaires. Ce qui veut dire que même sans aucun rapport avec le sionisme, de plus en plus de Juifs sont poussés par l’oppression à un réveil de leur conscience nationale. Le sionisme essaye d’accaparer cette amertume existante en identifiant conscience nationale juive et conscience sioniste. Ce n’est pas à nous membres de Matzpen de les aider dans cette falsification.
  3. « La lutte pour assurer les droits des Juifs » – de quels droits s’agit-il ? Nous devons être plus précis là-dessus. Par exemple : leur droit de s’exprimer dans leur langue juive (le yiddish) ? Ou est-ce que nous reconnaissons le droit d’immigrer en Eretz-Israël-Palestine…

Ces quelques remarques montrent que la déclaration de Matzpen a été écrite précipitamment et peut-être aurait-il mieux valu ne pas l’écrire si le temps manquait…

Et maintenant quelques remarques sur ce qui manque et qui aurait dû être dit dans toute déclaration consacrée aux Juifs soviétiques.

Un des points les plus importants, celui de l’immigration, n’est pas du tout mentionné. Nous n’avons pas du tout le droit de nous dérober devant ce problème. Un Juif d’Union soviétique a-t-il le droit d’immigrer en Eretz-Israël-Palestine ? A mon avis la réponse doit être sans équivoque NON !

Il ne s’agit pas ici du problème particulier à tel Juif soviétique ou à tel autre. Le problème que le sionisme pose est de savoir si quelqu’un a le droit d’organiser une « aliya » – immigration – (massive ou non) de Juifs en Eretz-Israël-Palestine. Il est évident qu’à la lumière du rôle historique de cette immigration dans l’Orient arabe, nous nous opposons à toute immigration en Israël.

Nous devons aussi répondre à une autre question : Doit-on soutenir la lutte – dans les limites de l’Union soviétique – des Juifs d’Union soviétique pour leurs droits nationaux ? A nouveau, je pense que notre réponse doit être sans équivoque, mais cette fois-ci OUI !

Mais le plus important est de démasquer l’hypocrisie de la propagande sioniste qui appelle à « l’aliya ». Elle n’appelle pas à la réalisation des droits nationaux juifs en Union soviétique, quoiqu’elle se présente comme le grand défenseur des Juifs qui s’y trouvent. Elle n’appelle pas à la liberté d’apprendre, en Union soviétique, la langue juive (le yiddish) mais uniquement à leur droit d’immigrer, ou plus exactement au droit des sionistes de les rassembler en Eretz-Israël, c’est- à-dire de participer à l’entreprise coloniale sioniste dans l’Orient arabe. C’est ainsi que les sionistes trahissent en fait les Juifs d’Union soviétique et capitalise leur amertume. C’est ainsi qu’ils privent le judaïsme soviétique de certaines de ses meilleures valeurs culturelles.

Prenons par exemple un chanteur yiddish que l’on a amené dans la « Terre promise » : c’est un triple crime : a) contre les Palestiniens (c’est évident), b) contre les Juifs soviétiques (ils viennent d’être privés de leur bon chanteur), c) contre le chanteur lui-même (en Israël, personne ne l’écoutera). Ce que peu de monde sait, c’est que le sionisme a opprimé en Israël la culture juive des immigrants d’Europe orientale (quoique dans de moindres proportions que la culture des Juifs orientaux).

Nous devons expliquer aux Juifs d’Union soviétique que dans leur lutte contre la bureaucratie, le sionisme est un appui précaire et ses prophètes prêchent le mensonge. Certains immigrants séduits par ces prophéties ont pu réaliser sur place ce qu’était le paradis sioniste.

Dernière remarque en ce qui concerne le droit à l’immigration : Certains affirment au nom d’une moralité abstraite que tout homme a le droit d’immigrer où il veut et quand il veut. C’est ainsi que Ury Davis, par exemple, soutient à la fois le droit de retour des Palestiniens et le droit d’immigration des Juifs d’Union soviétique (c’est-à-dire un même droit pour le colon spoliateur et pour le colonisé spolié). Nous ne saurions accepter un tel argument.

Il nous faut encore éclaircir deux points :

Premièrement le droit des dirigeants soviétiques à interdire une quelconque émigration de citoyens soviétiques hors des frontières de l’Union soviétique, cinquante-quatre ans après la révolution, est très douteux. Ce doute n’a d’ailleurs aucun rapport avec la certitude que le sionisme n’a aucun droit d’organiser une « aliya » vers Israël.

Deuxièmement, quand un Juif a immigré en Israël, il a le droit d’y rester. Cela ressemble à quelqu’un qui a mangé un fruit volé… le juge va-t-il ordonner de le sortir de ses entrailles ?…

[voir le suivant : Gaza: le bulldozer et le bonbon par Lea Tsemel]