En jargon israélien, quand on veut dire va au diable, on dit va à Gaza. Les quatre années d’occupation de la bande de Gaza n’ont fait que concrétiser cette expression et lui donner une actualité toute nouvelle.

La bande de Gaza, 360 km², était peuplée de plus de 450 000 habitants dont deux tiers de réfugiés, concentrés dans huit grands camps de réfugiés. Les revenus des habitants proviennent de l’UNRWA (Organisation des Nations unies pour les Réfugiés), d’une agriculture pauvre et d’une industrie primitive. A première vue tout gouvernement « normal » aurait rejeté ce membre gangrené. Mais le gouvernement israélien, de la droite à la gauche, considère comme définitive l’annexion de la bande de Gaza par Israël. Le vieux principe sioniste « un hectare par-ci, un hectare par-là » est toujours actuel ; ce qui compte ce sont de nouveaux territoires, pour ce qui est de la population on verra bien plus tard ! Avant que l’on trouve une solution, ne négligeons pas l’intérêt économique que représente cette population.

Les réfugiés représentent un très grand réservoir de main-d’œuvre bon marché pour l’économie israélienne. Pendant la dernière saison, par exemple, toute la moisson du Néguev a été faite par des travailleurs originaires de la bande de Gaza ; plusieurs usines voisines de la bande de Gaza emploient des réfugiés et à côté de certaines d’entre elles ont été établis des « camps de travail » fermés et gardés pour « loger » cette main-d’œuvre pendant la semaine de travail ; la construction aussi jouit de cet apport de main-d’œuvre bon marché et sans exigence. Le salaire d’un tel travailleur est en moyenne de 10 livres israéliennes par jour, après déduction des frais divers par le patron.

Une nouvelle publiée récemment par la presse israélienne est à ce propos intéressante : deux compagnies israéliennes vont investir 10 à 12 millions de livres dans des prospections de pétrole dans la bande de Gaza.

Mais il ne fait aucun doute que les avantages procurés à l’économie israélienne par cette main-d’œuvre bon marché ne peuvent en aucun cas compenser les charges et les problèmes que représentent la bande de Gaza pour les autorités militaires occupantes. La bande de Gaza a été jusqu’à ce jour la région où la résistance a été la plus efficace et la plus étendue. Les réseaux palestiniens étaient bien implantés dans la population et jouissaient de sa confiance. Ils ont pratiquement réussi à imposer leur rythme au déroulement de la vie quotidienne à Gaza durant les quatre dernières années. Ce fut quatre ans d’une résistance permanente aux occupants israéliens – au bâton comme à la carotte. En 1970 on a relevé 325 actes de sabotage ; les forces armées israéliennes furent obligées de s’enfermer dans leurs casernes ; la bande de Gaza fut même interdite aux Israéliens qui n’y étaient pas en fonction. Le mouvement de résistance réussit même à empêcher la normalisation du travail en territoire israélien (et seules les pressions économiques des autorités militaires parvinrent à forcer un nombre restreint de travailleurs à garder leur emploi hors de la bande de Gaza). Il est évident qu’ils empêchèrent toute possibilité d’intégration de Gaza à Israël.

Ces derniers temps les autorités israéliennes viennent de lancer une offensive pour « clairsemer et dépeupler » la bande de Gaza. En fait, les expulsions commencèrent il y a quatre ans avec l’occupation. Le sionisme en a fait des réfugiés et n’a pas hésité ensuite à utiliser tous les moyens – propositions alléchantes ou répression – pour en faire des gens doublement réfugiés. Les forces d’occupation incitent en permanence à l’émigration vers l’Egypte, la Jordanie ou même la Cisjordanie occupée par Israël. Que ce soit sous forme d’exil politique, d’opération de regroupement des familles ou sous la forme de propositions matérielles alléchantes (en Cisjordanie le salaire est plus élevé qu’à Gaza pour les inciter à y émigrer) tous les moyens sont bons pour réduire le chiffre de la population de Gaza. D’après un rapport officiel du gouvernement israélien, jusqu’à janvier 7 160 personnes environ avaient émigré et environ 70 000 autres étaient parties pour raison de travail ou d’étude et l’on ne sait pas combien sont revenues.

En janvier 1971, la gauche israélienne a entrepris une campagne à partir de rumeurs qui parvenaient de la bande de Gaza. Des soldats et des civils témoins de ce qui se passait commencèrent à parler des « horreurs de Gaza ». Les rumeurs disaient que les soldats israéliens maltraitaient physiquement les habitants des villes et des camps de la bande de Gaza ; que les soldats avaient l’ordre de tirer dans le tas quand une grenade était lancée ; que les soldats déambulaient dans les rues de la ville armés et munis de fouets et qu’ils frappaient sans aucune distinction dans le but « d’éduquer » et de terroriser les habitants. L’image devenait de plus en plus précise : des arrestations massives nuit et jour, des interrogations, la torture ; les écoles en grève et de nombreux lycéens passant en jugement devant une cour militaire et condamnés à vie pour sabotage.

La population israélienne avait du mal à croire que leur « armée populaire », leur « armée d’occupation libérale » puisse agir d’une telle manière. Mais très rapidement le gouvernement lui-même dut confirmer. Le ministre de la police, Hillel, déclara : « Nous avons pris les choses en main » ; et le plus grand quotidien israélien titrait après lui : « La population de la bande de Gaza doit suivre un cours de bonne conduite. »

Le 21-1-71, Davar, le journal du parti travailliste, annonce la construction d’un camp dans le sud du Sinaï. Plus tard, on apprend que ce camp, dans la région de Kousseîma, est destiné aux femmes et aux enfants de suspects et de personnes recherchées. A Abou-Rodez un deuxième camp est construit pour les membres mâles des familles de suspects.

La justification officielle était que la concentration des proches parents dans des camps entraînerait rapidement l’arrestation des suspects, démunis ainsi de tout moyen d’existence. Le problème moral d’une punition collective n’a pas tracassé les autorités militaires qui étaient habituées des mesures de ce genre.

La Ligue des droits de l’Homme en Israël appela à une manifestation contre les horreurs de Gaza. Et la gauche israélienne, avec ses forces restreintes, manifesta en appelant à la constitution d’une commission d’enquête indépendante. La réponse du pouvoir fut de nommer un officier pour mener cette enquête, ce qui était avouer qu’il y avait eu à Gaza des choses pas tout à fait « normales ». Une des conséquences de l’enquête de cet officier fut le déplacement du gouverneur général de la bande de Gaza ainsi que celle de quelques autres officiers supérieurs. Quelques intellectuels israéliens versèrent des larmes sur la dégradation inexplicable et certainement provisoire de l’armée israélienne et appelèrent à une « occupation libérale ».

Il semble que « l’occupation libérale » ait décidé une fois pour toutes de liquider les nombreux problèmes posés par la bande de Gaza. Puisqu’on ne renoncerait pas au territoire, il s’agirait d’en faire une région dépeuplée au maximum de sa population arabe. Des quartiers entiers des camps de réfugiés de Jébalia et Shati sont vidés de leurs habitants après avoir été proprement labourés afin d’établir ce que les autorités militaires appellent des « voies de sécurité ». Les habitants sont exilés dans le nord du Sinaï, dans la région d’El Arish, évidemment sans qu’on leur ait demandé leur avis. Deux tiers des expulsés ont refusé d’être relogés par les autorités israéliennes et ont recherché seuls un nouveau lieu d’habitation.

Le 20-8-71 le général Shlomo Gazit, responsable des territoires occupés, a annoncé que plus de mille familles, c’est-à-dire huit mille personnes environ, ont déjà été déplacées. A propos de ces nouvelles « voies de sécurité » tracées sur les ruines des maisons des réfugiés, il a ajouté :

« Cela nous permettra de surveiller efficacement les camps. Nous pourrons ainsi fermer des quartiers entiers sans que personne n’entre ni ne sorte et ils deviendront quand nous le voudrons complètement hermétiques. »

Dans le même interview il disait :

« Nous envisageons d’exclure un tiers de la population réfugiée de Gaza, c’est-à-dire environ 70 000 personnes […] Nous obtiendrons ainsi une domination définitive des camps des réfugiés » (Maariv, 20.8.71).

Détail intéressant, c’est ce même Gazit qui avait prophétisé il y a deux ans dans un colloque au Palais de la Nation à Jérusalem que l’armée israélienne n’hésiterait pas d’établir des camps de concentration pour les Arabes si elle le jugeait nécessaire.

Ces déplacements se font vers quatre nouveaux camps de réfugiés qui sont en construction, qui ne peuvent en rien améliorer les conditions de vie des réfugiés (dans ces camps aussi il n’y a ni eau ni électricité). Ces camps se trouvent près de Rafah, Han-Younes, et Dir-El-Balah.

L’armée appelle cette opération « nettoyage et déplacement », mais les habitants l’appellent l’opération « bonbon sur un bulldozer » : les bulldozers arrachent des quartiers entiers et les soldats israéliens veulent se faire pardonner en distribuant aux enfants des bonbons… une occupation vraiment libérale !

Cette dernière opération ne se déroule pas non plus sans provoquer une réaction locale. Les organisations de résistance ont essayé d’organiser une grève générale et un arrêt total du commerce et des écoles. Effectivement tout au début la ville de Gaza était comme morte. Mais, comme l’a si bien dit le général Gazit :

« Rien ne nous empêche de nous servir d’autres moyens non démocratiques pour réduire toute tentative de désobéissance et de révolte. » (Maariv, idem.)

Les soldats israéliens allèrent de magasin en magasin et fermèrent les boutiques en soudant leurs devantures. Une grande partie des commerçants préféra les rouvrir plutôt que de les voir fermer définitivement.

Ces dernières prouesses n’ont pas fait beaucoup d’impression en Israël. Et si quatre jeunes gens viennent d’annoncer qu’ils refusent de servir dans une armée d’occupation, leur acte, loin d’éveiller les cercles libéraux à une campagne réelle contre les horreurs de Gaza, a donné à ces derniers une nouvelle occasion d’exprimer leur pleine solidarité avec « l’occupation libérale » de l’armée israélienne.

*

Rapport de l’Organisation des Nations unies
pour les Réfugiés (U.N.R.R.W.A.) :
6 360 lieux d’habitation ont été détruits
et 15 000 habitants ont été déplacés.

Le directeur général de l’U.N.R.R.W.A., dans un rapport spécial à l’Assemblée générale de l’O.N.U., « exprime des graves inquiétudes devant les opérations récentes des autorités militaires israéliennes dans la bande de Gaza. » Ce rapport du directeur général constate que les autorités militaires israéliennes ont détruit des maisons et en ont délogés 15 000 habitants.

Les autorités israéliennes ont continué pendant le mois d’août les opérations d’évacuation au camp de Jébalia et dans deux autres camps de réfugiés, Shati et Rafah – ajoute le rapport. Les réfugiés ont reçu un préavis de deux à quarante-huit heures de la part de l’armée israélienne, qui leur a ordonné de se réinstaller à El-Arish ou en Cisjordanie.

Le Directeur général de l’U.N.R.R.W.A. écrit qu’il ne possède pas d’information sur la présence de ces réfugiés qui sont sans abri après la destruction de leurs maisons. Il considère comme « évident que les conditions de vie d’un grand nombre parmi ceux-ci se sont détériorées et que les risques pour leur santé se sont accrus »

                                                                                Maariv, 19 septembre 1971.

 *

On expulse pour coloniser.

Un projet pour l’installation d’un certain nombre de colonies juives dans la bande de Gaza est actuellement examiné par les autorités compétentes, parallèlement aux projets de relogement des réfugiés dans la bande de Gaza. Les détails sur les colonies juives seront arrêtés dans les semaines à venir.

Haaretz, 8 août 1971.

La nécessité d’examiner sérieusement le problème de l’installation d’établissements juifs dans la bande de Gaza et d’accélérer l’exécution de tels projets – a été admis récemment par les autorités responsables de la colonisation et du peuplement de la Bande.

Après examen approfondi des données concernant la population et la superficie dans la bande de Gaza les autorités en question sont arrivées à la conclusion qu’il n’y a pas lieu de construire de nouveaux camps de réfugiés dans la Bande, comme il en a été suggéré récemment, et qu’il ne saurait être question en aucun cas d’installer de tels camps sur des terres destinées à la colonisation juive de la bande de Gaza.

Les mêmes autorités ont décidé, par contre, qu’il faut procéder à l’examen et à la préparation en vue d’installer dans la Bande des colonies juives avec l’objectif de modifier la structure physique, humaine et administrative de la bande de Gaza.

Maariv, 6 août 1971.

[voir le suivant : sur un refus daccomplir le service militaire]