Je voudrais faire quelques observations sur certaines interventions. D’abord, je crois que ce que nous a dit Mony El-Kaïm est très intéressant et très juste. Quand, par exemple, des gens – comme moi ou d’autres – ont critiqué la théorie du peuple-classe, ce n’était pas pour nier la spécificité sociale des Juifs (je parle de celle-ci seule en attendant, je ne veux pas dire que ce soit la seule), c’est à-dire le fait qu’ils ont eu tendance à se concentrer dans un certain nombre de professions, de couches, de classes, etc. Ce que je veux dire aussi, quand même, c’est que, en Europe occidentale, dans les dernières époques, il s’agissait d’un phénomène que l’on peut qualifier de résiduel : c’est-à-dire un phénomène dû à la force d’inertie des formations sociales. Des conditions créées par une situation sociale à une certaine époque durent, longtemps après qu’ont cessé les conditions qui les ont créées. Il me paraît tout à fait évident, dans le cas des Juifs d’Europe occidentale, qu’il s’agissait, pour beaucoup, d’un phénomène résiduel. Ici, nous nous trouvons devant un problème. Effectivement, dans la mesure où il n’y avait plus, en Europe occidentale, de cadre religieux pour ces spécificités sociales, où il n’y avait plus de cadre national non plus, où les Juifs n’avaient plus de langue particulière, ils n’avaient plus de culture particulière (la culture yiddish, qui est une culture juive, mais non la culture juive, ne subsistait que résiduellement comme la culture italienne chez les émigrés italiens en France). Cela fait toujours rire quand on voit les pro-sionistes – au sens le plus vague – essayer de montrer la spécificité de la culture juive, ou des gens comme Memmi se battre les flancs pour découvrir, tout en la jugeant parfois très sévèrement (un peu trop sévèrement même) ou encore parfois déclarant qu’il n’y en a pas, alors qu’à d’autres moments ils disent qu’il faut la maintenir… Pourtant, si on interroge les gens de ce genre (d’ailleurs, c’est ce qu’a fait Sylvie Korcarz) en leur demandant dix noms de grands écrivains juifs, je dis bien spécifiquement juifs, ils ne sont pas capables d’en donner un alors qu’ils sont capables de vous réciter (en France par exemple) des vers de Racine, Victor Hugo ou Henri Michaux selon le type de culture auquel on s’accroche, ou de Shakespeare ou Goethe ailleurs.

Donc, on pouvait penser, en regardant les choses de façon extrêmement globale, sur une échelle historique très large, que le fait qu’il n’y ait plus de cadre culturel, religieux, national pourrait amener à une assimilation de plus en plus poussée. Là, intervient le phénomène que le camarade a très bien défini, le phénomène d’un développement inégal. Il y a un livre sociologique extrêmement intéressant sur les Juifs de Grande-Bretagne, édité par Maurice Freedman, A Minority in Britain. On y voit, dans l’histoire des Juifs de Grande-Bretagne, c’est assez frappant, à chaque période à partir du retour des Juifs sous Cromwell, la communauté juive se vider de sa substance peu à peu : les Juifs se font pour beaucoup chrétiens, même ceux qui gardent un certain attachement pour la vieille religion juive ne fréquentent plus les synagogues, ne mangent plus kacher, on n’arrive plus à trouver de circonciseurs (comme en France il y a une dizaine d’années, il fallait mettre des petites annonces pour en trouver), etc.; les synagogues disparaissent, on les démolit, on en fait tout ce qu’on veut : des églises, des boucheries ou des magasins ; certains Juifs deviennent des lords, etc. Chacun se dit : le judaïsme va bientôt disparaître. Et, à ce moment-là, il y a une persécution au fin fond du monde, en Ukraine ou ailleurs, il arrive en Angleterre une masse de Juifs pauvres, malheureux, nés dans une civilisation où les Juifs étaient une communauté (nous le voyons maintenant ici avec les Juifs d’Afrique du Nord), habitués à cette vie communautaire, avec leur langue, leur culture, leurs mœurs, leurs coutumes et leur religion – à laquelle ils tiennent – et qui regardent avec mépris et haine les vieux Juifs assimilés, enrichis, nantis, etc. Alors, les synagogues se rebâtissent, se repeuplent, on rouvre des boucheries rituelles, on retrouve des circonciseurs. Tout à coup, tous les lieux de la vie juive traditionnelle se repeuplent. Une génération se passe, deux générations ; on commence à entendre des nouvelles comme celles qu’on lit maintenant dans L’Information juive, en substance : Ça va mal, nos enfants ne vont plus aux fêtes, etc. ; c’est très triste » … et puis, petit à petit, les émigrants s’assimilent, deviennent artistes, commerçants huppés ou intellectuels brillants, ils deviennent des lords, on redémolit les synagogues, etc. Et puis, ça recommence ! On peut dire qu’à un moment il y a une limite. Il y aurait un moment où peut-être tous les Juifs auraient pu finir ainsi par l’assimilation parce qu’il n’y aurait plus eu de pays où la vieille vie communautaire traditionnelle se soit conservée. La question juive aurait été réglée. Mais, c’est là qu’intervient le sionisme et Israël et je crois qu’effectivement c’est un facteur, un facteur parmi d’autres, un facteur important pour perpétuer le problème juif. Encore une fois, je suis très nuancé, parce que je pense que tout ce que nous dit Mony El-Kaïm est particulièrement exact, que, par conséquent, il reste des bases extrêmement solides à un problème juif pour encore pas mal de temps.

Encore une chose qui se raccrochera à un problème général. Evidemment, beaucoup de nous, inégalement, de façon très inégale, se sont placés sur les bases d’un marxisme plus ou moins dogmatique, plus ou moins schématique suivant les cas. C’est visible, en particulier, par l’emploi du terme « matérialiste » dont il faudrait donner une définition – surtout en matière sociale – et ça serait beaucoup plus difficile que ne le pensent beaucoup d’entre vous. On a identifié, je crois, explication matérialiste et explication par les classes. Eh bien, je conteste. Je conteste, car il n’y a pas que les classes. Marx, dans un moment lyrique, en écrivant en 1848 dans la fièvre et la ferveur Le Manifeste communiste qui devait jouer un rôle si important, a dit dans un raccourci fulgurant : « L’histoire de toute l’humanité n’est qu’une histoire de luttes de classes » ; il ne le pensait pas lui-même, comme le prouvent ses ouvrages. Il n’y a qu’à les lire, ça se voit ! Il ne prêtait pas une attention de tout premier plan aux problèmes nationaux, mais il le faisait quand même. Un problème de nation – ou de quasi-nation, comme c’était le cas pour les communautés juives – est un problème qui peut s’étudier sur des bases parfaitement « matérialistes », car, enfin, il y a des phénomènes extrêmement concrets, extrêmement matériels qui établissent une solidarité entre tous les membres d’un corps de ce genre ; nation ou « quasi-nation » ou encore tribu, province, etc. Mais il y a un verbalisme total, à déclarer qu’il y a les classes, que raisonner en fonction de la lutte des classes, c’est matérialiste et que tout le reste, c’est de l’idéologie pure. Ce n’est pas vrai. C’est même antimarxiste, parce que déclarer qu’un phénomène qui joue un rôle si important se passe uniquement dans la superstructure et dans les idées, je ne vois rien de plus fondamentalement antimarxiste. Quand un autre camarade nous dit, par exemple : il y a deux classes et il n’y en a pas de troisième, elle n’existe pas, ce n’est pas une classe, je n’appelle pas ça une classe, je réponds qu’il est tout à fait libre de ne pas appeler ça une classe. Moi, je veux bien, qu’il l’appelle comme il veut. Mais il y a des couches moyennes (appelez ça comme vous voulez classes, groupes, couches, organismes, etc.). Elles existent et elles ont, à certains moments, dans certaines circonstances – comme d’ailleurs Marx l’expose assez largement – une relative cohérence, une relative unité, etc., exactement comme les grandes classes au sens léninien du mot – qui est un sens partiel et que Lénine lui-même n’a pas toujours strictement appliqué – c’est-à-dire les deux groupes complémentaires, celui des exploiteurs et celui des exploités.

Je crois que si nous voulons étudier de façon matérialiste, au sens le plus large, et même d’une façon conforme aux thèses fondamentales de la sociologie marxiste, si nous voulons étudier un problème comme le problème juif, nous devons, à certains moments, dans certaines conditions, dans une certaine limite, voir aussi autre chose que le problème des classes. Il y a les problèmes posés par les autres groupes, par les autres formations sociales qui sont parfaitement concrets et parfaitement assis dans le domaine matériel, sans être toujours intégralement réductibles aux problèmes des classes.

[voir le suivant : L’exposé de Abraham Serfaty]