2. Crise en Israël, Menace fasciste ? — par Avishai Ehrlich

30 June 1976

in Articles, Khamsin, Khamsin 3

Depuis un an environ, les spéculations sur un régime autoritaire vont bon train en Israël. De toute évidence les opinions sont très divergentes entre ceux qui verraient d’un bon œil ce changement considéré comme un remède très attendu et nécessaire aux maux qui frappent le pays et son gouvernement en perte de vitesse et ceux au contraire qui parlent avec horreur du cancer fasciste grandissant, considéré comme plus dangereux pour l’existence d’Israël que toutes les menaces extérieures. Quelles que soient les rumeurs — et Israël au cours de sa brève histoire a déjà connu des rumeurs assez semblables —, elles s’appuient cette fois-ci sur la situation provoquée par la guerre de 1973 et sur le sentiment croissant de crise grave. Nombreux sont les Israéliens qui admettent que le sionisme approche de son moment de vérité, et on commenace à douter qu’il puisse traverser l’orage sans y laisser des plumes.

Dans cet article, on s’efforcera d’analyser la crise par rapport aux caractéristiques particulières de l’Etat d’Israël. C’est en se basant sur cette analyse qu’on examinera certaines théories sur la menace fasciste en Israël. Ces théories, lancées récemment par le Parti communiste israélien (Rakah), prônent une séparation entre la lutte contre le sionisme et la lutte contre le fascisme en Israël ; Le Rakah appelle par conséquent à la constitution d’un front populaire des antisionistes et des « colombes » sionistes pour faire face à la menace fasciste en Israël. On démontrera que ces théories partent d’une base erronée et qu’elles relèvent d’une stratégie politiquement fausse.

I. Israël n’est pas un pays capitaliste monopolistique typique

A. Le caractère spécifique du sionisme

Israël, en dépit de ses nombreux aspects occidentaux, n’est pas un pays capitaliste monopolistique typique. Toute tentative pour assimiler Israël à ce type d’Etat et en déduire certaines conclusions par analogie ne peut que conduire à des erreurs énormes, voire grotesques. L’entreprise sioniste en Palestine est une implantation fondée sur certaines conditions spécifiques.

1) Le sionisme est un mouvement politique, dont le centre de gravité, l’influence politique, le financement et la main-d’œuvre se trouvaient hors de la région à coloniser. Il espérait et croyait en sa capacité de déplacer son centre de gravité en Palestine, et cela dans un délai relativement court. Il croyait également qu’au cours de ce processus de déplacement (que les sionistes appellent le « rassemblement des exilés ») il se renforcerait relativement plus vite que ses ennemis et serait, par conséquent, capable d’établir un nouveau statu quo stable qui serait éventuellement admis comme fait permanent.

L’entreprise sioniste ne fut jamais autofinancée ou rentable selon les critères habituels. Le fait que les sionistes s’appuient sur des ressources nettement plus importantes que ne leur permettrait leur propre économie de colons est un caractère spécifique d’Israël. Cette situation résulte à l’origine d’une combinaison de conditions uniques (une unification politique du mouvement sioniste travailliste qui est intervenue sans tarder et la nature du sionisme qui donne un statut d’élite à ceux qui sont venus s’installer en Palestine (les « pionniers »), parallèlement au fait que l’establishment sioniste en Palestine est parvenu dans les années trente à établir sa suprématie politique sur le mouvement sioniste). Cette hégémonie devait être encore renforcée pendant la Seconde Guerre mondiale. Cela signifiait que, bien qu’étant une minorité au sein du sionisme, l’establishment sioniste en Palestine détenait effectivement les ressources du mouvement sioniste et contrôlait les fonds dirigés par son intermédiaire vers la Palestine. La redistribution de ces fonds, qui constituaient la principale source de revenus de cette économie de colons, fut toujours centralisée et canalisée par l’appareil politique qui s’assurait ainsi une position de contrôle sur l’économie. La création de l’Etat d’Israël et l’arrivée de nouvelles sources de transferts unilatéraux, comme les réparations allemandes et les dons ou prêts américains, n’ont rien changé en fait à ce mécanisme essentiel de contrôle de la répartition de fonds basée avant tout sur des considérations politiques.

2) Les colons sionistes se sont retrouvés dès le départ dans une situation de guerre ouverte ou larvée avec la population indigène et le nationalisme arabe grandissant. Cette situation n’avait pas été prévue par les pères fondateurs du sionisme et ne fut comprise que bien plus tard par certains dirigeants du mouvement. La situation était donc différente des autres entreprises coloniales. La venue tardive du sionisme en tant que mouvement colonial et le développement économique et politique relatif de la Palestine firent que l’opposition au sionisme fut ressentie lors des toutes premières étapes de la colonisation, alors que les colons n’étaient encore que numériquement et politiquement très faibles. Les caractères spécifiques de la société sioniste sont donc façonnés par ce conflit permanent, voire une réaction à celui-ci.

3) La faiblesse des sionistes, venant s’ajouter à cette situation de conflit, explique qu’ils aient dû rechercher l’alliance des superpuissances impérialistes. D’abord de celles qui contrôlaient la Palestine et plus tard de celles qui virent, tout comme les sionistes, dans le nationalisme arabe un opposant antagoniste à leurs propres intérêts dans la région. L’alliance recherchée par les sionistes avec les superpuissances se fit sur les bases suivantes : a) le droit de constituer leur infrastructure propre et exclusive ; b) le soutien et la liberté de poursuivre le processus de « rassemblement des exilés » ; c) la protection et le soutien en cas d’hostilités. Au départ cela fut fait dans le cadre du mandat britannique ; quand ce dernier ne fut plus en mesure de remplir ce rôle, le sionisme, renforcé entre temps, fut en mesure de tourner ses alliances vers d’autres forces impérialistes avec une habileté remarquable.

La création de l’Etat d’Israël n’a pas modifié les composantes essentielles du soutien qu’Israël recherchait auprès de ses alliés, bien que les formes aient changé. En retour, le sionisme servit l’impérialisme en tant qu’allié direct contre le nationalisme arabe, et indirectement en l’aidant à maintenir en place des régimes arabes réactionnaires alliés. La dépendance vis-à-vis de l’impérialisme dans une situation de guerre ininterrompue et où les conditions changent rapidement dans une région particulièrement agitée est également un des traits caractéristiques du sionisme, qui devait peser lourd sur son organisation interne.

B. La primauté du politique sur l’économique

Les conditions que nous venons de mentionner, dont l’intensité et la combinaison sont propres au sionisme en Palestine, furent décisives pour forger son caractère spécifique. La nécessité de maintenir l’hégémonie au sein du mouvement sioniste mondial, la nécessité de manœuvrer entre les grandes puissances et la réalité de la colonisation face à une forte opposition politique et militaire firent que les considérations politiques l’emportèrent sur les raisons économiques. La primauté du politique fut rendue possible à son tour par l’unité politique du sionisme en Palestine, source de sa force. Par son hégémonie au sein du mouvement sioniste mondial, Israël gagna un immense flux de fonds, unique au monde. Le fait qu’Israël ait réussi à prétendre représenter le peuple juif lui a permis de recevoir des réparations de l’Allemagne fédérale au nom des Juifs victimes du nazisme est également dû à son hégémonie au sein du mouvement sioniste. Cet afflux continu de fonds a permis à l’Etat de construire une machine de guerre, d’accueillir et d’intégrer les immigrants juifs et de maintenir un niveau de vie sans aucune comparaison avec son potentiel économique.

En d’autres termes, l’Etat d’Israël pouvait se fixer des buts politiques et les atteindre sans être limité par son potentiel économique. Le succès et l’efficacité de la direction politique israélienne étaient davantage politiques qu’économiques, reposant sur son habileté à collecter des fonds à l’extérieur pour soutenir son entreprise. L’afflux continu de fonds de l’extérieur lui permit à son tour de maintenir l’unité politique et le calme dans le pays, facteur également essentiel à la réussite de son aventure. En conclusion donc, en Israël le politique jouissait effectivement d’une autonomie relative par rapport à l’économie.

C. L’unité de la direction politique

Un autre trait caractéristique d’Israël est l’unité de sa direction politique. La base du mouvement sioniste travailliste pensait généralement qu’un fossé infranchissable les séparait de l’« aile droite » (le parti Hérout de Jabotinsky-Béghin). En effet, tout un mythe politique du « sionisme de droite » contre le « sionisme de gauche » reposait sur ce sentiment qui a encore un pouvoir de mobilisation, surtout parmi les groupes de « colombes » du Mapam-Moked. L’histoire ne justifie pas cette distinction, car les querelles importantes entre les prétendues « gauche » et « droite » du sionisme ne concernaient jamais les objectifs mais seulement les méthodes et la succession dans le temps. Actuellement, certains historiens du sionisme, même parmi les sionistes travaillistes, s’appliquent à détruire ce mythe (voir, par exemple, Yigal Elam, Introduction à une autre histoire du sionisme, 1972 ‒ en hébreu ; Michael Bar Zohar, Ben Gourion. Une biographie politique, 1975 ‒ en hébreu).

Pour justifier la différence entre la « droite » et la « gauche » du sionisme, on cite généralement les contacts qu’avait l’organisation de Jabotinsky avec les régimes d’extrême-droite et fascistes en Europe dans les années trente. Mais on sait maintenant que d’autres factions du sionisme avaient également des contacts avec Mussolini et les nazis (V. Ben Hecht, Perfidy, 1971 ‒ en anglais et hébreu, et D. Israeli, Le Reich allemand et Eretz-Israël, 1974 ‒ en hébreu. Voir également Dou Shvouon, L’Université hébraïque, Jérusalem, 7 février 1973, interview du Dr Y. Minervi sur Mussolini et le sionisme ‒ en hébreu). Pour ce qui est des contacts que le gouvernement israélien a eus et continue d’avoir avec des dirigeants et des régimes d’extrême-droite, c’est une histoire bien connue de longue date. Ce type d’argumentation n’est guère sérieux et ne peut impressionner que les ignorants et ceux qui sont politiquement naïfs.

Un point de vocabulaire : il serait erroné d’assimiler la signification de gauche et de droite dans le mouvement sioniste, au sens que ces concepts ont en Europe. La seule façon de comprendre la signification de « gauche » et de « droite » dans le mouvement sioniste est de rappeler comment sont apparus ces concepts dans le développement historique du sionisme. Le Parti communiste israélien, en acceptant sans les critiquer les définitions sionistes de « gauche » et de « droite » participe involontairement à la perpétuation de ce confusionnisme, et n’appuie pas la lutte pour démystifier le sionisme.

La distinction entre « gauche » et « droite » dans le mouvement sioniste est apparue à l’occasion de la définition d’une méthode et d’une stratégie de colonisation de la Palestine. Aussi bien la « gauche » que la « droite » défendaient l’exclusivisme juif. Toutes deux voulaient établir un Etat juif et étaient d’accord sur ses limites territoriales et sur la nécessité de déplacer les Palestiniens. Toutes deux, « gauche » et « droite », mettaient l’accent sur la militarisation et la discipline, toutes deux prônaient le sacrifice et l’héroïsme dans un sens nationaliste. « Gauche » et « droite » demandaient aux Juifs d’abandonner la lutte politique dans leurs pays d’origine et de résoudre leurs problèmes non pas par la lutte de classes mais par une solution juive indépendante, à caractère nationaliste. La démocratie n’avait de valeur absolue pour aucun des deux courants, et ce fut un dirigeant sioniste de gauche, Arlazarov, qui le premier déclara publiquement que les Juifs pourraient recourir à une dictature militaire pour gouverner les Palestiniens.

Le « socialisme » de cette « gauche » était un socialisme juif. Il fut aussi hostile aux communistes (Juifs et Arabes) de Palestine que la droite. Le Mapam, qui se qualifiait de marxiste-léniniste, le plus à gauche dans le sionisme de gauche, réclamait la suspension de la lutte de classes durant la période de construction du sionisme. Il s’opposait à l’adhésion d’Arabes dans ses kibboutzim installés dans des villages jadis arabes et alliait à un style stalinien à l’intérieur du parti une politique de chasse aux sorcières contre les communistes et les trotskystes (Sur le sionisme de gauche, voir Israc, n° 3/4, 1er semestre 1970, édition française). Bien que la « gauche » et la « droite » aient respectivement emprunté vocabulaire et symboles au socialisme et au fascisme européens, cela ne fut pas la source de leur conflit. La lutte contre le fascisme, thème porteur d’une très forte composante émotionnelle parmi les Juifs de Palestine, fut utilisée par le sionisme de gauche comme arme idéologique dans le conflit qui l’opposait à l’aile droite sur les problèmes du sionisme (Cf. l’affaire de l’assassinat d’Arlazarov).

La division entre « gauche » et « droite » s’approfondit dans les années trente, à l’époque de la montée du fascisme. Les sionistes de droite étaient surtout préoccupés par la détresse de la petite bourgeoisie juive en Europe centrale, frappée par la crise économique et politique. Cela les conduisit à donner la priorité à une immigration rapide du plus grand nombre possible de Juifs vers la Palestine. Ce programme impliquait inévitablement un affrontement avec la Grande-Bretagne qui s’efforçait de concilier son appui à l’immigration sioniste avec ses besoins impérialistes d’apaiser la montée du sentiment national arabe. Les sionistes de gauche par contre donnaient la priorité à l’œuvre de colonisation en Palestine qui ne pouvait survivre et se développer sans la protection de la puissance mandataire. Le maintien de bonnes relations entre le mouvement sioniste et la Grande-Bretagne était considéré comme tellement vital qu’il devait être recherché en dépit des restrictions imposées à l’immigration juive.

C’est sur ce problème que l’opposition entre « gauche » et « droite » se développa et devint de plus en plus violente, à mesure que le sort des Juifs sous le nazisme devint plus désespéré. Le sionisme de droite prit de l’importance dans un contexte défavorable au développement du sionisme, à un moment où il semblait que le mouvement sioniste ne pouvait obtenir les appuis internationaux dont il avait besoin. Dans cette conjoncture, la « droite » voulait abandonner le « parapluie » protecteur de 1 appui impérialiste et acceptait de prendre le risque d’énormes sacrifices afin de sauver un maximum de Juifs.

La philosophie du sionisme de gauche avait été élaborée dans une période antérieure et se fondait sur 1 idée que le temps travaillait pour le sionisme. Le but était de créer la base d’un pouvoir juif dans une Palestine qui pourrait devenir politiquement indépendante. Cela impliquait un long processus de colonisation « dunam par dunam » (10 dunams = 1 hectare). La philosophie de « gauche » était optimiste et mettait en avant un développement par étapes ; le sionisme de « droite » était pessimiste et catastrophiste. C’était une réaction devant l’orage qui couvait en Europe et la traduction du sentiment que le temps pressait. La « droite » pensait que la déclaration, même unilatérale, par les Juifs, instituant un Etat juif, étant donné les conditions de plus en plus dures en Europe, déclencherait chez les Juifs, un mouvement général vers la Palestine où, armés et entraînés, ils conquerraient le pays par une action « révolutionnaire » rapide.

L’opposition entre la théorie d’une « seule action glorieuse » et celle de la « longue marche » n’était pas la seule. La droite se préoccupait presque exclusivement des problèmes d’évacuation des Juifs d’Europe et d’action armée. Elle pensait que les questions de la colonisation des terres, du développement de la société juive, de ses formes et de ses institutions devraient être réglées dans le cadre du futur Etat et non par l’intermédiaire des appareils de partis. La « gauche », elle, voulait populariser l’idée de l’esprit pionnier et, en mettant l’accent sur une colonisation par étapes, considérait l’immigration comme seulement le premier acte de l’engagement individuel envers le mouvement sioniste. L’esprit pionnier — « halutsiut » — était fondé sur le volontarisme, sur l’identification aux buts du sionisme, sur l’installation en Palestine et l’édification d’institutions juives. Le « halutsiut » devait être considéré comme une forme de vie, comme la réalisation même du sionisme. Il attaquait l’individualisme, la poursuite du profit et de l’intérêt personnels et prônait le collectivisme, l’esprit de sacrifice, la participation absolue à l’effort collectif national de construction d’un Etat juif. Cette philosophie empruntait ses symboles à la révolution soviétique et était comprise par les immigrants originaires d’Europe centrale, bien qu’implantée dans un contexte totalement différent.

Certes, il y avait une certaine hostilité à la base entre les deux camps du sionisme, mais celle-ci était beaucoup moins marquée au niveau de la direction. Les quelques heurts violents qui ont eu lieu étaient plus symboliques que réels. La nécessité de maintenir l’unité face aux conditions internationales agitées et la situation de guerre permanente ont mené les deux partis à une coexistence pacifique qui n’avait rien d’une rivalité politique acharnée. On aboutit en gros à un partage du pouvoir (Au sujet de cette technique dans l’histoire du Mapaï, voir Peter Y. Meddling, Mapai in Israël, 1972 ‒ en anglais) : d’abord à l’intérieur du mouvement sioniste mondial, ensuite au sein de l’Histadrouth, plus tard dans un gouvernement de coalition et plus récemment dans le partage des postes clés au sein de l’armée et du ministère de la Défense. L’ordre selon lequel s’est déroulé ce processus reflète bien l’ordre de convergence des intérêts des deux partis en présence, d’abord à l’extérieur d’Israël, ensuite dans le domaine de la politique intérieure.

Le partage du pouvoir ne signifie pas que les participants aient une part égale et ne connaissent pas de conflit. Les travaillistes ont maintenu leur domination dans les postes clés du pouvoir. Alors que les liens entre les partis composant la formation travailliste et la coalition gouvernementale ont un caractère légal et formel, ceux qui existent entre les dirigeants « travaillistes » et du « Likoud » sont informels. Exemple : le fait que Rabin ait rendu compte à Béghin de ses entretiens avec Kissinger avant d’en parler au cabinet (de même Ben Gourion avait informé Béghin quinze jours avant le déclenchement de la guerre de 1956, alors que le Mapam, membre de la coalition gouvernementale, n’en avait été informé que la veille), ou la prolifération actuelle de conseillers auprès du Premier ministre ou d autres ministères, ce qui permet à l’opposition de prendre part aux décisions.

D. Le contrôle politique de l’économie

En Israël, il est probablement moins juste de dire que les riches déterminent la politique de l’Etat que l’inverse : c est l’Etat qui détermine qui deviendra riche. Cette situation est la conséquence de l’indépendance relative de l’Etat vis-à-vis de l’économie. Les investissements étrangers rentables ont joué un rôle minime dans le développement de l’économie israélienne. Les trois ressources importantes d’investissement étaient les suivantes : 1) les capitaux importés par les immigrants (y compris les réparations allemandes) ; 2) les capitaux accumulés sur place ; 3) les transferts unilatéraux de fonds et les prêts provenant des communautés juives et des gouvernements amis. De ces trois ressources, la plus importante était de loin la dernière et, à l’intérieur de cette catégorie, l’essentiel provenait des transferts unilatéraux.

Les transferts unilatéraux s’effectuent par l’intermédiaire de l’Agence juive et du gouvernement qui les redistribuent dans l’économie. Les décisions concernant cette redistribution sont d’une importance économique vitale. L’accès aux postes de commande de la redistribution joue donc un rôle permanent dans la vie politique israélienne. L’occupation de ces postes représente par conséquent le moyen décisif du pouvoir dans ce type d’économie de transferts. Il est toujours resté fermement aux mains du Mapaï (Mapaï ‒ Mifleget Poaleï Eretz-Israël ‒, créé en 1930, est une des trois composantes, et la plus importante, du Parti travailliste israélien ‒ Mifleget Haavoda Haïsraélit ‒, constitué en 1968 ‒ N.d.T. La récente mort soudaine de P. Sapir constitua la première menace sérieuse portée au contrôle des postes clés de l’Agence juive par le Mapaï). La décision de ne pas fermer l’accès aux postes de redistribution aux autres partis mais d’utiliser la prédominance dans la répartition de ces postes comme moyen de marchandage fut une des astuces techniques les plus habiles inventées par le Mapaï au cours des années quarante. C’est le modèle qu’a utilisé le Mapaï pour amener les autres partis à coopérer avec lui et créer le bloc au pouvoir dominant en Israël, toujours sous son hégémonie.

Le contrôle de la redistribution des fonds est une forme du contrôle politique de l’économie. Mais il existe en outre une autre forme de contrôle par l’Etat : les secteurs publics de l’économie. Ces secteurs sont bien plus importants en Israël que dans n’importe quel pays capitaliste occidental : plus de la moitié du pays et la majeure partie de son agriculture rentrent dans ces secteurs ; pratiquement toute l’industrie lourde, la métallurgie, les industries pétrochimiques et le bâtiment sont dans le secteur public, qui possède également ses propres instituts de financement — deux des trois principales banques, « Banque Leumi » et « Banque Hapoalim », lui appartiennent.

Le secteur public comprend les sociétés aux mains de l’Agence juive et de l’Histadrouth. Dans les deux cas, le propriétaire est une fiction légale, respectivement sous le nom de « Peuple juif » et de « Société des travailleurs ». Ces entités légales dissimulent les représentants des partis politiques au sein de la direction de l’Agence juive et de l’Histadrouth. Les entreprises de l’Histadrouth n’appartiennent pas à ceux qui y travaillent. La propriété étant fictive, ce qui compte c’est le contrôle. Ce contrôle est déterminé par les nominations politiques aux postes clés, selon une répartition que les partis ont décidée entre eux. La distribution de ces postes est le biais par lequel le bloc au pouvoir contrôle les secteurs publics de l’Histadrouth et de l’Agence juive. Dans tous ces cas, le mode de propriété ne prouve rien sur la nature de la production. Israël est un pays capitaliste. Le secteur nationalisé (d’Etat et public) est conçu en fonction d’une économie de marché et les travailleurs n’exercent aucun contrôle sur le processus de production.

Le secteur privé est moins contrôlé politiquement que les secteurs nationalisés. Mais ici aussi les interventions politiques sont bien plus nombreuses que dans la plupart des pays capitalistes. Créer une entreprise privée rentable dépend de la réunion de certaines conditions favorables : prêts, concessions, contrats avec le gouvernement, exemption d’impôts, devises bon marché et protection assurée contre l’importation, etc. Tout cela ne peut être obtenu qu’auprès d’institutions où les postes clés sont aux mains de protégés politiques. Le résultat c’est un régime de favoritisme. En retour de leurs bons services rendus à l’Etat, les partis peuvent soutirer d’autres fonds et d’autres nominations de leurs fidèles à des postes clés (comme le fonds de Sapir, voir les articles de S. Ehrlich, Haaretz, 15 septembre 1973, et D. Margalit, Ha’aretz, 13 mai 1973). En dépit de ce système, certaines entreprises privées, surtout dans le diamant, les conserves alimentaires, le textile, quelques entreprises privées de construction et le commerce international se sont dans une certaine mesure dégagés du contrôle de l’Etat. C’est la base économique des grands partis bourgeois.

E. Autonomie des partis par rapport à leurs membres

Un autre caractère de cette autonomie de la politique en Israël est l’indépendance des partis vis-à-vis de leurs membres et la dépendance des membres d’un parti vis-à-vis de celui-ci. L’indépendance des partis est obtenue par deux moyens : a) les partis trouvent des sources d’autofinancement qui ne dépendent pas de la contribution volontaire de leurs partisans ; b) la bureaucratie du parti se désigne elle-même et ses membres n’exercent pratiquement aucun contrôle sur elle. Développons maintenant ces deux aspects.

a) Le financement des partis sionistes

1) Par l’Agence juive qui leur verse des sommes annuelles calculées sur la base de leur importance numérique lors du congrès sioniste de 1946.

2) Par l’Histadrouth, tout d’abord grâce aux fonds que celle-ci collecte à l’étranger, ensuite par une taxe politique perçue sur chaque membre de l’Histadrouth et dont chaque parti reçoit sa part sur une base qui fut fixée à l’époque où cette taxe vit le jour. Cette taxe n’est pas une taxe qu’un parti reçoit de ses partisans mais une taxe que chaque membre du syndicat paie à tous les partis.

3) D’après une loi de 1969, tous les partis sont également financés par l’Etat. Bien que cette forme de financement des partis ait été dernièrement introduite dans certains autres pays capitalistes occidentaux, la loi israélienne n’a pas son pareil. La somme par électeur perçue en Israël est quatorze fois (!) supérieure à celle qui est accordée en Allemagne. La somme globale que l’Etat d’Israël a versée à tous les partis ces quatre dernières années est plus importante que la somme que le parti républicain et le parti démocrate ont reçu du gouvernement lors des élections présidentielles américaines. Les décisions d’augmenter le financement ne sont pas prises au cours de débats publics au Parlement mais par la commission des finances au Parlement où les délibérations ne sont pas publiques. Elle a récemment décidé d’augmenter la somme de 44 %. Pourtant, en dépit de toutes ces ressources, les grands partis israéliens sont criblés de dettes du fait de leur gigantesque appareil bureaucratique et des dépenses électorales. Pour tenter de résoudre leur crise financière, ils ont présenté l’année dernière au Parlement un projet de loi qui leur accorderait des prêts spéciaux pour les renflouer à un taux exceptionnel. Etant donné que les partis en question disposent d’une large majorité au Parlement, il n’y a eu que l’indignation publique pour les empêcher de s’allouer à eux-mêmes autant de fonds qu’ils le désiraient, du moment que les grands partis avaient leur part du gâteau (voir U. Benziman, Ha’aretz, 28 février 1975 ; Z. Yefet, Haolam Hazeh, 26 février 1975 ; A. Rubinstein, Haaretz, 31 octobre 1975 ; Y. Gilboa, Maariv, 31 octobre 1975).

4) Les partis en Israël possèdent également des biens ; biens immobiliers, entreprises de construction, banques, affaires en imprimerie, sociétés de publicité. Ils ont aussi des intérêts à l’étranger. Les membres du parti qui sont bien placés permettent également à leur parti de recevoir des sommes provenant d’institutions qu’ils contrôlent (la récente affaire Rechter, par exemple. Voir Yediot Ahronot, 30 janvier 1975, et Haolam Hazeh, no. 1974, 1975 et 1996).

5) Les cotisations et les donations des membres représentent la plus petite source de revenus de la plupart des partis sionistes, bien que cette contribution soit assez importante pour les libéraux indépendants et les libéraux. C’est le financement des partis bourgeois sionistes qui ressemble le plus à ce qui se fait en Occident, dans une moindre mesure les partis travailliste et religieux.

b) La bureaucratie du parti se nomme elle-même et se perpétue presque indépendamment de ses membres

1) Le système électoral à la proportionnelle en vigueur en Israël offre à l’électeur une liste de candidats des partis parlementaires, qui est établie formellement par la direction de chaque parti, mais la décision est arrêtée par un organe informel non élu (V.G. Yaakobi et E. Gera, Le Droit de choisir, 1975 ‒ en hébreu ; Symposium sur le système électoral en Israël, Hakibbutz Haartzi, 1974 ‒ en hébreu).

2) Concernant l’organisation interne des partis, soit la direction repousse les élections internes durant des années afin d’éviter tout changement ; soit les responsables élus ne sont pas effectivement en mesure de prendre les décisions qui sont arrêtées en dehors d’eux ; soit enfin une place est attribuée de droit dans les organes dirigeants à certains membres de la direction. Et cela ne concerne pas seulement quelques individus mais un pourcentage considérable des effectifs dirigeants — assez pour leur assurer un contrôle continu du parti (V.  D.  Bach, Davar,  1er  mars  1974;  R.  Bashan,  Maariv, 27 juin 1975 ; et Maariv des 30 et 31 octobre 1975).

La combinaison de ce système électoral et de cette organisation interne des partis donne un régime politique remarquablement stable. Un expert des sciences politiques israélien a fait le commentaire suivant : « Un bouleversement total des résultats électoraux est impossible sans une situation de catastrophe — militaire, politique ou économique —, ce qui n’est encore jamais arrivé en Israël » (S. Veiss, cité par Yaakobi et Gera, Le Droit de choisir, op. cit., p. 13). Cela a été dit avant la guerre d’octobre 1973. Les élections qui ont eu lieu tout de suite après la guerre ont montré que même ce choc ne suffisait pas. Si le bloc des faucons du Likoud a enregistré une progression de 25,8 %, ce renversement n’a pas empêché les travaillistes de former un gouvernement de coalition dont ils avaient la direction.

F. Les syndicats ouvriers contrôlés par l’Etat

Le contrôle de la lutte de classes par le biais des syndicats ouvriers eux-mêmes contrôlés par l’Etat est un autre exemple de primauté de la politique et de la différence entre Israël et la plupart des démocraties bourgeoises occidentales. La nature particulière de l’Histadrouth et le rôle qu’elle a joué dans le processus de colonisation de la Palestine ont été examinés ailleurs et nous feraient sortir du sujet de cet article (voir The Other Israël, A. Bober (éd.), 1972 ‒ en anglais, et H. Hanegbi, Israc, no. 3/4, 1er semestre 1970, éd. fr.). Les trois traits caractéristiques de l’Histadrouth en tant que syndicat sont les suivants :

1) L’Histadrouth fut l’embryon de l’Etat sioniste et c’est parce qu’il contrôlait l’Histadrouth que le parti travailliste a pu contrôler l’Etat. Depuis le début d’Israël et durant presque une génération, ce contrôle a été détenu par les mêmes personnes qui en sont venues à considérer l’Histadrouth et l’Etat comme faisant partie du même appareil. Ce double contrôle signifie que le parti travailliste détermine la politique économique du pays ainsi que le cadre institutionnel des réactions ouvrières possibles à cette politique. L’Histadrouth est l’instrument essentiel qui permet de faire admettre aux ouvriers la politique officielle en matière de salaires, de prix et d’impôts. Un spécialiste non israélien du Mapaï a remarqué à juste titre « qu’aucun gouvernement israélien ne pourrait fonctionner sans la coopération de l’Histadrouth qui par contre pourrait effectivement barrer la route à tout gouvernement par une opposition dure et destructive » (P. Meddling, Mapài in Israël, op. cit., p. 163).

2) L’Histadrouth possède le monopole de fait de la représentation ouvrière en Israël. Cette situation devint effective lorsque la centrale syndicale du Herouth (Gahal) rejoignit en 1965 l’Histadrouth qui éliminait ainsi sa faible rivale. Le monopole fut renforcé en 1971 par la « loi sur les relations du travail » qui confère à l’Histadrouth le statut de représentant légal des travailleurs en Israël et déclare illégale toute grève qu’elle n’aurait pas autorisée. L’importance de l’Histadrouth provient également du fort pourcentage de la population qui y est affilié — sans égal dans les pays occidentaux. Mais cela ne préjuge en rien de la conscience de classe des travailleurs israéliens. En fait, ils sont forcés d’y adhérer. Israël n’a pas de sécurité sociale d’Etat et le service public de la médecine a été délibérément abandonné à l’Histadrouth. Les travailleurs qui n’y adhèrent pas courent le risque que leurs familles soient privées des soins médicaux élémentaires. Ainsi, le fort pourcentage d’adhésion à l’Histadrouth s’explique par cette mainmise sur des services d’Etat permettant de contrôler les travailleurs.

3) Comparée aux syndicats des pays capitalistes occidentaux, l’Histadrouth est nettement plus centralisée. Les fédérations et les organisations locales n’ont qu’un très faible degré d’autonomie. Les seules élections directes se font sur les lieux de travail, au bas de la hiérarchie. Les autres élections se font sur la base de listes nationales et proportionnelles par parti. Cela permet à la direction des partis de contrôler les candidatures et les nominations aux postes d’échelle locale et nationale dans l’Histadrouth. Tous les partis israéliens, y compris ceux d’extrême-droite et les partis religieux, participent à ces élections. Les décisions importantes sont prises par les dirigeants du gouvernement travailliste et de l’Histadrouth lors des réunions de leurs partis et ne sont portées devant le comité exécutif que pour une ratification purement formelle. La majorité des grèves en Israël ne sont pas autorisées par l’Histadrouth. Elle ne défend donc pas les grévistes ni ne mobilise la solidarité en leur faveur. Dans de nombreux cas, ils ne peuvent pas bénéficier des fonds de grève, qu’ils alimentent pourtant avec leurs cotisations à l’Histadrouth.

L’Histadrouth n’est pas de ce fait une organisation syndicale réformiste du type de celles d’Europe occidentale, mais une organisation contrôlée par l’Etat (le mot Etat est utilisé dans le sens large de bloc au pouvoir sioniste) et ressemble davantage en cela au type bureaucratique autoritaire. L’existence de l’Histadrouth est un obstacle majeur sur le chemin du développement de la lutte des classes en Israël. Elle perpétue et les divisions et le chauvinisme parmi les travailleurs. Elle retarde le développement de la conscience politique des travailleurs, étant donné que tout l’éventail politique est représenté dans l’Histadrouth, ce qui lui confère une certaine légitimité aux yeux des travailleurs.

L’examen de ces traits caractéristiques de l’Etat sioniste démontre clairement qu’Israël n’est pas un Etat bourgeois capitaliste démocratique mais une entité différente, plus autoritaire et plus bureaucratique. La plupart des Israéliens aiment à penser que leur Etat est une « démocratie à l’occidentale », et ce mythe est entretenu par l’establishment sioniste. Toutefois, lorsqu’on retrouve cette erreur dans une publication importante du Parti communiste israélien sur « la menace fasciste en Israël », cela devient nettement plus sérieux (T. Gudjanski, « La Menace fasciste en Israël », Arakhim, 3/75 ‒ en hébreu). Le Parti communiste israélien est l’organisation politique non sioniste la plus importante du pays, et des erreurs sur des points aussi essentiels risquent d’embrouiller son analyse et de commettre des erreurs de ligne politique. La source de l’erreur du parti communiste provient de son incapacité à analyser la nature particulière du sionisme, et par là-même il contribue à entretenir les mythes pro-sionistes. Le fait de considérer Israël comme un pays capitaliste monopolistique occidental en offre un exemple. Et le fait que ce parti prenne pour argent comptant la classification du sionisme travailliste entre les partis sionistes de « gauche » et de « droite » nous en fournit un autre exemple.

II. La nature de la crise actuelle en Israël

Israël est plongé dans une grave crise : économique, idéologique, politique et internationale. Bien qu’Israël fasse partie du monde capitaliste et que la crise que connaît ce dernier s’y répercute, la crise se reflète de façon spécifique par le biais des structures particulières de l’Etat sioniste et des ses rapports avec l’Occident capitaliste. Ici, nous nous attacherons surtout à souligner comment la crise rebondit sur les structures de l’Etat sioniste dont elle renforce les contradictions internes.

A. La crise économique

Contrairement à une opinion fort répandue, Israël est loin de connaître le miracle économique. Son taux de croissance économique, qui fut élevé au cours de sa première décennie d’existence, a fléchi dans les années soixante, pour tomber à une moyenne de 4, 9 % par an — plus bas que celui de la Grèce et de l’Espagne. Au début des années soixante-dix, il est encore tombé, jusqu’au niveau de 3,5 %.

Israël est également une économie inefficace du point de vue de l’utilisation de sa capacité de production, dont des études récentes ont montré qu’elle est restée inutilisée de 40 °/o au cours des années soixante. C’est également une société hautement bureaucratisée dont la force de travail est employée à 34% dans le secteur tertiaire — l’un des taux les plus élevés au monde. Qu’Israël puisse poursuivre ses trois objectifs essentiels — entretien d’une énorme machine de guerre, intégration de l’immigration juive et maintien d’un niveau de vie occidental — ne provient pas de son propre potentiel économique mais de son aptitude à attirer des transferts unilatéraux. Comme nous l’avons indiqué plus haut, Israël représente un cas unique d’économie de transferts de ce type. Le volume de ces transferts, leurs sources et les conditions dans lesquelles ils se font et sont utilisés constituent un facteur crucial pour l’économie du pays.

La balance des paiements d’Israël a toujours été largement déficitaire. Mais depuis 1968 la dette extérieure s’accroît à un rythme jusqu’alors inconnu, si bien que l’année dernière la dette par habitant était environ sept fois plus élevée que celle de la Grande-Bretagne :

Il y a deux causes principales à cette dette toujours croissante :

1) Depuis 1968, l’inflation mondiale galopante a augmenté le coût des importations israéliennes à un rythme plus élevé que l’augmentation des transferts unilatéraux et les exportations. 1968 a marqué la fin d’une époque dans le conflit israélo-arabe. Depuis lors, les guerres, et la guerre d’usure dans l’intervalle, sont devenues plus intenses, plus sophistiquées et plus longues. Le coût de l’entretien de la machine de guerre a largement dépassé les moyens fournis par les transferts unilatéraux traditionnels. Pour tenter de maintenir ses objectifs essentiels, Israël a dû emprunter toujours davantage aux marchés financiers internationaux et aux Etats-Unis.Alors que les Israéliens se sont toujours plaints du lourd fardeau économique de la guerre, des études récentes ont montré que jusqu’en 1970 le coût des guerres était couvert par les transferts en provenance de l’étranger (voir E. Zohar, Dans tes griffes du régime. Pourquoi personne n’a résisté, 1974, p. 108 ‒ en hébreu). Ce n’est que depuis 1970 que le poids économique de la guerre s’est fait véritablement sentir et a imposé de choisir entre les objectifs économiques et l’effort de guerre.

Au lendemain de la guerre de 1973, le gouvernement a relancé l’économie afin de débloquer la paralysie provoquée par la mobilisation. Ces mesures provoquèrent une inflation de 56 %. Le déficit de la balance des paiements s’est accru dangereusement et a plus que triplé de 1972 à 1974. L’amenuisement des réserves en devises (881 millions de dollars seulement en novembre 1974) a menacé les importations de matières premières et le spectre d’un chômage massif s’est profilé (voir Bank of Israel-Research Department, Recent Economie Developments, no. 19, 10 février 1975). Le montant de la dette extérieure israélienne est arrivée au point que des sommes énormes doivent être consacrées annuellement au remboursement du capital et des intérêts, et c’est ainsi qu’Israël hypothèque lourdement son avenir. Les nouveaux emprunts sur le marché international deviennent de plus en plus chers et difficiles à obtenir, et lorsqu’Israël en bénéficie c’est dans des conditions nuisibles à son économie qui cherche à rester compétitive par rapport aux industries étrangères.

Pour contenir ces tendances, le gouvernement israélien a eu recours à des mesures déflationnistes : dévaluations, réductions des dépenses gouvernementales par la suppression des subventions et des services essentiels, blocage des salaires et nouvelles mesures fiscales comprenant de nouvelles formes d’imposition. Une grave récession a été le résultat de cette politique. Le produit national brut est tombé de 6 % entre juin 1974 et juin 1975 (Haaretz, 31 octobre 1975), l’investissement net est devenu négatif et le chômage a commencé à s’étendre. Toutefois, le chômage à grande échelle a pu être évité pour la population juive par l’extension des emplois du tertiaire et par la poursuite d’un financement déficitaire. Ces mesures prises contre le chômage à grande échelle étaient politiques et nous les examinerons plus loin.

L’incapacité croissante d’Israël à se financer par les transferts unilatéraux traditionnels a eu un autre résultat. N’ayant plus le choix, Israël a fait appel au lendemain de la guerre de 1973 à l’aide militaire et économique directe des Etats-Unis. La demande se chiffrait à 8 milliards de dollars sur quatre ans. L’année dernière, Israël a obtenu 2,3 milliards de dollars, soit approximativement 700 dollars par habitant ou 25 % du budget. Cette somme a plus ou moins couvert les achats militaires israéliens à l’étranger. C’est la première fois que les Etats-Unis ont été appelés à soutenir directement le financement de l’un des objectifs israéliens, le maintien de sa machine de guerre.

L’ironie veut que cette nécessité à laquelle Israël a dû faire face ait coïncidé avec un changement progressif mais en profondeur de la politique des Etats-Unis au Proche-Orient. Depuis 1972, les Etats-Unis s’efforcent d’assurer leurs intérêts dans la région en balayant les restes du nassérisme et du panarabisme radical populaire. Us s’appliquent à créer des liens directs avec chaque régime arabe. Bien qu’Israël n’en soit pas pour autant considéré comme superflu dans les nouveaux projets du capitalisme dans la région, cela change certainement le degré d’identité de vues et la convergence des intérêts entre les deux pays. (Ainsi s’explique le fait qu’Israël ait laissé faire lors de l’intervention syrienne au Liban.)

Désormais, on peut moins compter sur les Etats-Unis (aux yeux des Israéliens), alors même que cela s’avère de plus en plus nécessaire, ce qui est une source majeure d’inquiétude en Israël, car la dépendance directe est utilisée par les Etats-Unis comme moyen de pression pour forcer Israël à modifier son attitude récalcitrante dans l’acceptation d’un retrait des territoires occupés et la reconnaissance de l’O.L.P. Le ministère des Finances a estimé qu’une réduction de l’aide américaine de 500 millions de dollars provoquerait un chômage d’environ 14 % (Yediot Ahronot, 9 octobre 1975). Dans l’état actuel des réserves en devises d’Israël, un report de l’aide américaine pour une simple période de cinq mois pourrait stopper les importations de matières premières et paralyser l’économie israélienne (T. Kesler, Yediot Ahronot, 31 octobre 1975). Vers la fin de 1975, la décision américaine de convertir de dons en prêts 60 % de son aide à Israël a provoqué une vague de colère, comme le reflète un éditorial de Maariv (2 novembre 1975) : « Il est clair que ce système d’aide [prêts, A. E.] accentue terriblement la dépendance d’Israël vis-à-vis du gouvernement américain. Nous pourrions très prochainement nous retrouver dans une situation où notre existence même serait entièrement à la merci des Américains et où nous perdrions toute possibilité de refuser les dictats politiques ».

B. La crise internationale

La perte de vitesse sur le plan international et son isolement croissant sont des faits trop connus pour que nous insistions. Ce qui demande peut-être davantage à être clarifié, c’est ce que cette situation implique pour Israël. La nature du sionisme, qui repose sur la dynamique de l’immigration juive, son économie de transferts unilatéraux et l’état de guerre permanente rendent Israël plus dépendant du soutien international que la plupart des autres pays.Dans les pays où vivent d’importantes communautés juives, le sionisme recherche le soutien (ou du moins l’approbation) du gouvernement et de l’opinion publique afin de pouvoir travailler légalement pour mobiliser la communauté juive. Ce qui signifie : a) la possibilité de propager les idées sionistes et de fonder des organisations sionistes sans qu’elles soient considérées comme des agents étrangers subversifs ; donc la possibilité de recruter et d’entraîner les immigrants de ces pays ; b) la possibilité de collecter des fonds et de les transférer hors de ce pays — ce qui accroît la dette extérieur du pays en question ; c) la possibilité d’utiliser cette base de soutien de la communauté juive pour se concilier la bonne volonté et le soutien politique de la population en général. Les sionistes qualifient ces privilèges dont ils jouissent dans les pays occidentaux de « droits démocratiques », ce qui doit contribuer à les rendre plus justifiables aux yeux des consciences libérales. Cela, toutefois, est loin d’être évident, et si jamais les sionistes défendent la démocratie, ce n’est pas pour une raison de principe. Le fait est que dans les pays qui s’opposent au sionisme le travail sioniste a été bien plus difficile et beaucoup moins efficace.

Le conflit israélo-arabe constitue une autre raison pour les sionistes d’être en bonne position sur le plan international. Contrairement à la plupart des autres conflits entre Etats, ce conflit repose sur la légitimité de la nature de l’Etat sioniste, ce n’est pas seulement une question de frontières. La légitimité lui vaudrait l’universalité de la reconnaissance — le sionisme a parfaitement saisi ce point depuis Balfour et la Société des nations. Cela a constitué le but essentiel de la politique étrangère israélienne dans sa campagne pour établir le maximum de relations internationales. L’érosion de sa position internationale depuis 1967 menace finalement la reconnaissance de son droit à exister. Il y a actuellement davantage de pays qui reconnaissent l’O.L.P. que de pays qui entretiennent des relations diplomatiques avec Israël.

Ces deux raisons ont des répercussions à long terme pour l’avenir d’Israël, mais l’isolement grandissant a également des effets plus immédiats. Le conflit croissant entre Israël et les organisations internationales exerce également des pressions sur les pays qui soutiennent encore Israël. Ils se retrouvent dans le dilemme d’avoir à reconsidérer leur attitude face aux organisations internationales, ou bien de reconsidérer leur position vis-à-vis d’Israël. Comme il n’existe pas de solution de remplacement pour maintenir un certain « ordre international » à la place des Nations unies, les défenseurs d’Israël devront éventuellement choisir : soit réviser leur position sur Israël, soit avoir à payer un prix politique et économique toujours plus élevé. L’érosion du soutien à Israël et du nombre de ses supporters lie les mains d’Israël pour utiliser son potentiel militaire. En outre, l’isolement d’Israël multiplie les difficultés pour retirer des bénéfices d’une opération militaire victorieuse. Il paraît également peu probable qu’Israël recevra le « O.K. » des grandes puissances amies pour des aventures militaires. Jusqu’à présent, l’approbation donnée par une grande puissance à la décision de faire la guerre avait été une condition sine qua non pour la politique israélienne. La décision de se lancer seul coûtera presque certainement à Israël la perte de fournitures de guerre garanties, le bénéfice d’un barrage à la réaction du bloc soviétique et l’élément de surprise. L’isolement d’Israël a donc pour implication immédiate de limiter sa liberté d’action.

C. Emigration et immigration

A l’étranger, on parle généralement peu de ceux qui quittent Israël. Cependant, c’est l’un des indices de la crise que connaît Israël. Israël a délibérément caché durant de nombreuses années l’existence de ce problème. Dans un pays basé sur la croyance érigée en dogme du « rassemblement des exilés » et qui s’enorgueillissait d’être un « melting pot », l’information sur l’émigration était considérée comme une mauvaise publicité et une diffamation. La dissimuler faisait également partie de la politique de fixation de l’immigration. Les émigrants étaient traités en Israël et par les sionistes à l’étranger comme des déserteurs, et par réaction ils avaient tendance à se sentir honteux et à taire le fait qu’ils n’avaient pas l’intention de rentrer, ce qui leur retirait toute influence sur les autres Israéliens et sur les immigrants juifs en puissance à l’étranger. En Israël, on croyait qu’en « étouffant » le problème il ne pourrait pas grandir. Ce refus partait également de considérations économiques, car, s’il n’y avait pas de problème, pourquoi engager des frais pour résoudre ce problème ?

Il n’y a pas de statistiques exactes sur l’émigration à cause des difficultés de définition. Les estimations les plus récentes varient entre 300 000 et 500 000 émigrés depuis la création de l’Etat d’Israël (voir E. Zohar, Dans les griffes…, op. cit., p. 147, et N. Tal, Haaretz, 17 octobre 1975). L’émigration représente entre 20 et 33 % de l’immigration, chiffre énorme, sans pareil dans d’autres pays d’immigration. En outre, et contrairement à une croyance répandue, la plupart des émigrés n’étaient pas des nouveaux venus. Jusqu’en 1962, la moitié étaient des gens établis depuis longtemps, dont 31 % étaient nés dans le pays ; depuis lors, le pourcentage de ceux nés en Israël a fortement augmenté. Une étude récente sur les immigrants israéliens aux Etats-Unis a révélé le fait étonnant que la plupart des 250 000 immigrants avaient, pour la majorité d’entre eux, entre 25 et 40 ans, soit un tiers de l’ensemble des Israéliens dans ce groupe d’âge (N. Tal, ibid). On estime que 75 % de ceux qui émigrent sont d’origine occidentale-ashkénaze (Zohar, Dans les griffes…, op. cit., p. 148).

Tant que l’immigration affluait, on s’abstenait de mentionner l’émigration. Le ralentissement de l’immigration ces dernières années et l’accroissement simultané de l’émigration ont conduit à un changement de politique. L’émigration est désormais discutée publiquement, reconnue comme une hémorragie sérieuse. On se pose davantage des questions à ce sujet, et des stimulants sont offerts pour que les émigrants juifs retournent en Israël. Les estimations officielles de l’émigration au cours de la période récente sont les suivantes : 1972 : 12 000 ; 1973 : 15 000 ; 1974 : 24 000 ; 1975 : 19 000 (cité par le Jewish Chronicle, 2, février 1976). Lors de la crise économique de 1966, le nombre des émigrants a dépassé celui des immigrants. Les économistes comparent 1976 à 1966 — la tendance à l’émigration devrait se poursuivre, voire s’amplifier.

L’étude la plus sérieuse sur l’émigration a été commandée par le ministère de l’Information lors de l’année record de 1974 (L. Guttman et S. Lévy, « The will to remain in the Country », The Institute for Applied Social Research, 4/1974). Les plus jeunes parmi les personnes interrogées ont davantage manifesté des intentions de quitter le pays, cette intention diminuant avec l’âge. Les personnes nées en Israël désirent davantage partir que les immigrants, et les non-religieux plus que les religieux. Selon l’échantillon de l’étude en question, 19 % ont répondu qu’ils désiraient peu ou pas du tout rester dans le pays. L’ordre d’importance des raisons citées sont : le taux élevé d’imposition fiscale (31 %), le niveau de vie (28 %), la bureaucratisation de la vie (25 %), le régime politique (22 %), l’avenir de leurs enfants (21 %), la possibilité de trouver un meilleur emploi (20 %), le service militaire (19 %), les inégalités sociales (18 %), les conditions de travail (16 %), la sécurité de la vie (16 %).

L’intérêt de cette étude réside aussi dans le fait qu’elle confirme les impressions qu’on avait sans pouvoir les vérifier absolument. Le danger permanent de guerre est moins une cause de départ qu’il n’affecte la vie quotidienne. Au moment de cette étude, la guerre d’usure avec la Syrie se poursuivait et les plaintes au sujet du service militaire concernaient les longues périodes de rappel imposées aux réservistes et la perturbation que cela introduit dans la vie normale. Cela montre que les guerres « éclairs » qu’Israël affectionnait depuis 1956 n’étaient pas seulement les meilleures du point de vue de l’efficacité militaire mais également les plus adaptées pour une perturbation minimum de la vie économique et sociale. La guerre d’usure avec l’Egypte en 1969-1970, la guerre plus longue de 1973 et la guerre d’usure avec la Syrie après 1973 montrent quelles sont les tensions prévisibles qu’un type de guerre différent entraînerait pour la société israélienne.

Un autre point que fait apparaître cette étude est le rapport entre niveau de vie et émigration. Tandis que la plupart des pays s’efforcent d’élever leur niveau de vie, l’échec d’Israël à maintenir un niveau de vie occidental se répercute immédiatement sur sa capacité d’attirer l’immigration et d’empêcher l’émigration. L’idéalisme sioniste n’est pas suffisant pour garder les Israéliens et pour attirer les Juifs dans le pays. Un autre indice de l’échec de cette idéologie est la facilité avec laquelle tant de gens admettent ouvertement qu’ils ont des doutes et qu’ils ne comptent pas rester dans le pays. L’accroissement de l’émigration va de pair avec le fléchissement de l’immigration. Dans les années 1971-1973, Israël a reçu en moyenne 37 000 à 40 000 immigrants par an, et au cours de l’année 1974-1975 l’immigration a diminué de 50 %. Le contingent le plus important provenait d’U.R.S.S. A lui seul, il a enregistré une chute de plus de 60 %. Contrairement à ce que prétendent les autorités israéliennes, ce n’est pas dû seulement aux barrières élevées par les Soviétiques contre le départ de leur pays, c’est dû aussi à la crise mondiale et au pouvoir d’attraction amoindri d’Israël après la guerre de 1973. Un indice de la perte du pouvoir d’attraction d’Israël pour les Juifs russes apparaît dans le pourcentage grandissant d’immigrants en provenance d’U.R.S.S. qui à leur arrivée en Occident refusent d’aller en Israël. Alors que 4 % seulement optaient pour l’Occident en 1973, ce pourcentage est passé à 36 % à la fin de 1974 (A. Tirosh, Maariv, 7 janvier 1975). De sources occidentales, on sait également qu’il n’y a qu’environ 10 000 Juifs soviétiques qui attendent leur autorisation de sortie et non pas des centaines de milliers comme le prétend la propagande sioniste (B.B.C-4, 15 janvier 1976).

L’immigration en baisse et l’émigration en hausse n’ont pas seulement d’effets sur la croissance de la population juive mais constituent également un facteur de la crise idéologique. Les sionistes considèrent Israël comme un Etat ayant une mission de parti politique — travailler parmi les Juifs, les convertir à l’immigration et les intégrer. Pour la plupart des sionistes zélés, l’Etat n’est pas un but en soi mais avant tout un moyen de « rassemblement des exilés », qui est lui le but ultime et suprême. Un Etat sioniste qui n’attire pas d’immigrants et que des citoyens quittent connaît une crise grave.

Qui plus est, ce rôle qu’il s’est attribué de « sauveur des Juifs en détresse » est ce qui donne à Israël son statut moral parmi les Juifs. « Ce n’est pas nous que vous aidez, proclament les sionistes, mais bien vous-mêmes et d’autres Juifs en détresse. Nous versons notre sang pour vous, aussi le moins que vous puissiez faire est de nous apporter votre soutien et votre argent. » C’est l’argument sioniste traditionnel dont use la direction sioniste pour revendiquer son hégémonie sur les Juifs. Un Israël qui n’attire plus le « nécessiteux », un Israël qui réclame argent et soutien pour poursuivre des guerres sans fin dont l’utilité est toujours plus douteuse, signifie la faillite du sionisme. Il peut encore obtenir une aide de la part des Juifs, mais les rôles sont renversés : les Israéliens sont les « nécessiteux ». Israël n’est plus qu’une communauté juive en détresse de plus, que d’autres communautés juives cherchent à aider — comme tant d’autres exemples dans l’histoire juive ! Le mythe de la solution ultime que symbolisait le sionisme s’est évanoui.

Il y a également une autre dimension à cette crise idéologique : une désillusion sur le plan personnel. Se rendre compte qu’ils dépendent de la « diaspora » plus que celle-ci ne dépend d’eux a fait naître des doutes sans fin chez les Israéliens, surtout parmi les jeunes, les plus conscients et les plus enclins aux changements. A l’Israélien aussi on demande des sacrifices personnels pour le « rassemblement des exilés » : sa vie, de longues années de service dans l’armée, les inconvénients d’une société en guerre, son niveau de vie et ses aspirations personnelles. En retour, il avait le sentiment d’être un « héros » et d’avoir « une vie qui ait un sens ». Ces sentiments étaient fortifiés par l’arrivée des immigrants, et « l’étouffement » des informations sur l’émigration. Chaque jeune Israélien a dorénavant des amis qui émigrent et vivent à l’étranger. La diminution de l’immigration lui fait entrevoir le spectre de longues périodes de service militaire, le « devoir » qui retombe sur lui du fait de tous ceux qui ne viennent pas ou qui sont partis. Est-il un héros, ou un idiot ? Il se le demande.

D. La lutte des classes

L’impossibilité dans laquelle se trouve Israël de poursuivre ses trois objectifs essentiels se reflète également dans le monde du travail. La part grandissante du produit national brut qui doit maintenant être tournée vers l’effort de guerre, l’incertitude pesant sur le niveau de l’aide américaine, voire de son maintien, les répercussions de la crise économique mondiale forcent Israël à réduire sérieusement le niveau de vie. Dans ces conditions s’intensifie la lutte pour le partage des sacrifices entre le travail et le capital.Les années 1968-1973 ont été des années de « veaux gras » pour les capitalistes israéliens en dépit d’un fort taux d’inflation. Grâce à l’aide du gouvernement et de l’Histadrouth, la part du capital par rapport à celle du travail dans le P.N.B. augmenta de près de 150 %. Cependant, la part des bénéfices industriels et commerciaux dans l’impôt sur le revenu tombe de 18,8 % en 1971 à 13 % en 1974.

Les statistiques officielles montrent que, tandis que la croissance moyenne des salaires réels n’a été jusqu’en 1973 que de 2 % par an, la productivité du travail a augmenté de 6 % par an. En 1973, les salaires réels ont enregistré une chute de 3,5 %, et près de 4 % en 1974. Le fardeau du financement du déficit croissant d’Israël échoit donc de plus en plus aux travailleurs. La politique gouvernementale depuis 1974, la réforme fiscale et les nouveaux impôts, la suppression des subventions sur les produits alimentaires de première nécessité, les coupes sombres dans les services sociaux et scolaires du gouvernement ont frappé encore et toujours les salariés et plus particulièrement les plus mal payés. L’Histadrouth renforce cette politique en refrénant les demandes d’augmentation de salaires et en acceptant de faire admettre aux travailleurs la politique d’indexation qui n’a même pas essayé de compenser l’inflation galopante.

Dans ces conditions, l’année dernière a été témoin d’une multiplication significative des conflits sociaux. En 1975, le nombre des grèves a triplé par rapport à 1974. Le nombre des travailleurs ayant fait grève s’est multiplié par huit. La plupart des conflits étaient dans le secteur public. La majorité des grèves était dans le secteur industriel et des transports. 60 % de ces grèves n’étaient pas autorisées par l’Histadrouth, par conséquent étaient des grèves sauvages. Certaines se transformèrent en durs affrontements avec la police et la milice des gardes-frontières (voir « Chroniques : Bataille navale dans la lutte des classes en Israël », Khamsin, no. 2).

La défaillance totale de l’Histadrouth quand il s’agit de soutenir les travailleurs est maintenant claire pour les travailleurs eux-mêmes. Cela est devenu encore plus évident après 1974, quand l’ancien secrétaire général de l’Histadrouth (Ben Aharon), dont les déclarations militantes, bien que toutes verbales, furent considérées comme dangereuses, dut céder la place, sur les injonctions du parti travailliste, à un secrétaire général plus docile. Le fait que l’Histadrouth ait depuis longtemps cessé de représenter le travailleur de base se reflète dans la composition de ses congrès. Une enquête parmi les délégués du XIe congrès de l’Histadrouth de 1969 révèle que seulement 5 % d’entre eux venaient des ateliers et usines, 5 % seulement des kibboutzim et des moshavim et 90 % étaient des fonctionnaires des différents partis (voir Y. Ben Aharon, Combat pour un changement, Am Oved, 1972, p. 82 ‒ en hébreu).

L’éloignement de l’Histadrouth de la base de ses membres est attaqué ouvertement par les dirigeants ouvriers. En novembre de l’année dernière, cette déception commune a réuni les dirigeants de grèves, des comités ouvriers et certains dirigeants syndicaux qui ont décidé de créer des comités d’action pour coordonner l’action ouvrière et promouvoir la solidarité des travailleurs face à l’hostilité des mass média. Au nombre des fondateurs de ces comités d’action, on trouve des leaders, des dockers et d’autres travailleurs des ports, des marins et des employés des aéroports, des travailleurs d’usines importantes de l’industrie électromécanique et des membres du syndicat des employés de banques. Les comités d’action accusèrent l’Histadrouth d’être pire que la mafia et qualifièrent l’indexation et les accords de salaires de mascarade. Ils ont aussi lancé un appel pour la création d’une autre centrale syndicale.

Ces événements rappellent beaucoup l’action des comités qui ont surgi en 1962 et ont déclenché les grandes grèves auxquelles prirent part des centaines de milliers de travailleurs. Ils montrent clairement que l’Histadrouth perd son autorité. Dans plusieurs cas, lorsque l’opinion publique a été choquée par l’affirmation des mass média selon laquelle les travailleurs soutiennent l’O.L.P., les travailleurs n’ont pas été gênés et se sont appelés eux-mêmes O.L.P. par ironie. Certains membres des comités d’action ont tenu des discours politiques où ils critiquaient la politique belliciste du gouvernement et son refus de reconnaître le peuple palestinien. Bien qu’il ne faille pas exagérer la portée de ces événements, ils n’en démontrent pas moins que l’utilisation de la propagande chauvine pour dévoyer la lutte de classes est moins efficace et ses tentatives de manipulation plus évidentes que dans le passé.

L’Histadrouth est également consciente du danger de conflit grandissant à la base et a engagé des fonds dans des recherches sur la ligne politique à adopter (voir A. Freidman, Changement des structures dans les syndicats, 1972 ‒ en hébreu). L’Histadrouth étudie actuellement un projet visant à abolir le droit des comités ouvriers à déclencher des grèves dans les usines et à transférer ce droit à de hautes instances de l’Histadrouth (voir Davar, 7 décembre 1975). Si ce changement constitutionnel devenait une loi, le travailleur à la base perdrait la dernière séquelle de la liberté d’agir et de se défendre par la lutte de classe. Cette mesure doit être resituée dans un contexte où la plupart des grèves en Israël ne sont pas actuellement approuvées par l’Histadrouth qui envisage maintenant la possibilité d’arrêter le paiement de fonds de grève aux grévistes sauvages, tandis que l’Etat de son côté envisage la promulgation d’une nouvelle législation plus restrictive sur les grèves et les conflits du travail.

Une autre stratégie adoptée pour tenter de récupérer le ressentiment des travailleurs est plus sophistiquée. Nous l’avons déjà mentionné, 5 % seulement des représentants aux congrès de l’Histadrouth et dans les organes centraux sont issus des comités ouvriers et le reste sont des bureaucrates des partis et des fonctionnaires. Cela va changer maintenant. La représentativité ouvrière sera à l’avenir augmentée de 35 à 40 %. Bien que cette mesure se présente sous une forme démocratique, c’est en fait un coup supplémentaire porté à l’autonomie des comités ouvriers. Jusqu’à présent, les élections à ces comités étaient directes et personnelles. Désormais, les partis interviendront davantage dans les élections à la base, et les élus ne seront plus choisis d’après leur dévouement mais selon les partis qui les soutiennent dans leur carrière.

Un autre indice de la crise économique est le nombre croissant des chômeurs. Le nombre des travailleurs en quête d’un emploi recensés par la bourse du travail a augmenté de 19 % à la fin de 1975. Le secteur du bâtiment est le plus touché, car il souffre du ralentissement de l’immigration et de l’arrêt des investissements. Dans ce secteur, bon nombre des travailleurs sont des Palestiniens des territoires occupés. Les journaux israéliens ont rapporté récemment qu’ils sont maintenant des milliers à chercher un emploi dans les pays arabes. Les prévisions officielles parlent de 20 000 chômeurs dans le bâtiment d’ici la fin de l’année (un tiers des effectifs de ce secteur). D’autres prévisions officielles portent sur 60 000 à 100 000 chômeurs d’ici la fin de 1976 (5 à 8 % de la force de travail). Comme la plupart des travailleurs manuels sont soit arabes soit juifs orientaux, le gros des chômeurs provient de ces couches. Cela crée un danger politique en puissance, car cela contribuerait à davantage radicaliser les Juifs orientaux et à développer ce que les sionistes considèrent comme le sentiment national irrédentiste des Arabes. Enfin, l’aggravation du chômage est également liée en Israël à une augmentation de l’émigration et à un fléchissement de l’immigration.

E. La crise politique

La crise politique en Israël se traduit par une crise d’hégémonie. Le groupe dirigeant au pouvoir est paralysé par des luttes internes et incapable de prendre des décisions sur les problèmes politiques fondamentaux. Au lieu d’imposer une ligne directrice, il se contente de réagir aux événements sous l’influence de pressions externes ou internes. Cette absence de programme conduit à une usure rapide de la crédibilité et de l’autorité du gouvernement.

La crise gouvernementale embrasse l’ensemble de l’alliance travailliste — le parti au pouvoir. Les organes directeurs du parti sont incapables d’élaborer une ligne politique acceptée par le parti. Celui-ci ne peut pas résoudre les problèmes constitutionnels dont la solution se trouverait dans l’élection d’un organe directeur autoritaire et affronte en même temps une grave crise financière. Pour comprendre comment on en est arrivé à cette situation, il est nécessaire de rappeler le processus de transformation idéologique que le « sionisme travailliste » a subi progressivement.

1) « Transformismo » : ce terme a été utilisé par Antonio Gramsci pour expliquer le processus de convergence de la gauche et de la droite dans l’histoire de l’Italie depuis les années 1880 jusqu’à la montée du fascisme (voir A. Gramsci, Sélections front the Prison Notebooks, 1971, note, p. 58-59; A. Gramsci, Il Risorgimento, 1949 (en italien); les autres passages sur le « transformisme », dans la nouvelle édition : Quaderni del Carcere, notamment, p. 387, 396, 962-963, 1238, 2010-2011, 2042). Par « transformismo », on entend dans notre cas l’évolution à travers laquelle les programmes des partis sionistes, historiquement liés à la gauche ou à la droite, ont tendance à converger. Les théories et les concepts qui ont été dans le passé liés à la « gauche » ou à la « droite » ont perdu cette distinction et sont maintenant adoptés par les partis, ou les fractions au sein des partis, qui étaient historiquement opposés. Les manifestations de cette transformation sont multiples : a) des individus, des personnalités politiques et des intellectuels, formés par le sionisme travailliste, rejoignent des partis de droite, ou militent au sein de mouvements politiques avec des idées de droite ; b) des groupes entiers qui appartenaient au mouvement travailliste s’en séparent pour former des organisations droitières ou pour rejoindre le bloc de droite ; c) mais l’Etat d’Israël connaît un phénomène spécifique, lié au fait que le parti travailliste a dirigé toujours le gouvernement israélien : des factions à l’intérieur du parti travailliste, en dépit du fait qu’elles ont adopté une idéologie différente, restent à l’intérieur de l’organisation et y militent pour le succès de leurs idées de droite. La conséquence d’un tel phénomène est la désintégration interne du bloc travailliste en différentes cliques personnelles et factions, ainsi oue la disparition de sa différenciation idéologique. Le cadre organisationnel commun devient un simple mécanisme d’attribution des postes de pouvoir dans l’Etat aux différentes factions qui les transforment en féodalités avec peu de coordination entre elles. La crise d’hégémonie se transforme ainsi en crise générale de l’Etat.

La conquête de nouveaux territoires en 1967 et la difficulté pour Israël de les annexer a déclenché un débat fondamental parmi les sionistes : le sionisme a-t-il atteint ses limites territoriales ? Israël doit-il tendre à faire de la Palestine un Etat juif, ou doit-il accepter d’être un Etat juif dans une partie de la Palestine ? Pour faire de la Palestine un Etat juif, Israël doit politiquement annexer les territoires occupés. Pour les rendre juifs, il doit déplacer les habitants actuels et les remplacer par des colons juifs. C’est ainsi que les problèmes d’annexion et de colonisation sont apparus.

L’impossibilité pour Israël d’annexer les territoires occupés provient de plusieurs facteurs dont le plus important est la pression des Etats-Unis, son principal soutien. L’opposition américaine à toute annexion s’est transformée ultérieurement en une pression sur l’Etat d’Israël pour qu’il restitue les territoires occupés, cette pression faisant partie du plan américain d’action au Proche-Orient. Les territoires occupés par Israël sont utilisés par les Etats-Unis comme monnaie d’échange dans leurs négociations avec les régimes arabes. En Israël, cette démarche crée une atmosphère d’appréhension et de crise et fait rebondir le débat historique entre la gauche et la droite : le sionisme peut-il réaliser ses objectifs sous les auspices de son allié impérialiste ? Ou, au contraire, le sionisme peut-il réaliser ses objectifs ou même seulement survivre, sans ou contre son allié impérialiste ? La réponse qui est donnée à ces questions ne correspond pas à la division historique entre gauche et droite.

Devant l’incapacité du gouvernement d’annexer et de coloniser la plupart des territoires occupés, la question du volontarisme a resurgi. « Halutsiut », soutenu par la gauche, ne reconnaissait pas la légalité des restrictions apportées par les autorités britanniques à la colonisation juive et formait sa jeunesse dans l’idée que les principes sionistes prévalaient sur la légalité. La « nouvelle droite », qui reproche aujourd’hui au gouvernement son indécision et ses atermoiements en matière de colonisation, a repris à la gauche ses propres slogans et ses principes historiques et crée des colonies au mépris de la volonté gouvernementale. Les colons font reposer sur le gouvernement juif la responsabilité des évictions par la force qu’ils pratiquent (chose que même les autorités britanniques évitaient de faire) et l’accusent d’avoir abandonné toute revendication politique sur ces territoires.

C’est dans ce contexte qu’il faut considérer la débâcle idéologique du bloc dirigeant. Un dirigeant du Mapam a reproché à des membres de son parti d’avoir qualifié les colons de Sebastia de fascistes. Il les a comparés aux pionniers de l’époque de son arrivée en Palestine et a déclaré qu’ils étaient mus par le même esprit (J. Hazan, cité in Haaretz, 12 décembre 1975). La gauche au sein du parti travailliste a dénoncé les entreprises de colonisation sauvage et a déclaré qu’il était plus urgent de judaïser la Galilée. Le fait est que la gauche sioniste traditionnelle n’a pas d’idéologie de rechange à opposer aux arguments des colons sauvages. Le sionisme, mouvement idéologique, a toujours considéré l’Etat comme le moyen d’atteindre des buts élevés. Les colons de droite estiment que leurs principes sont supérieurs aux raisons de l’Etat.

Un autre indice du « transformismo » idéologique peut être perçu à travers les arguments utilisés par la « nouvelle droite » pour justifier ses activités. Le discours socialiste qui caractérisait l’esprit pionnier des années 1930 et 1940 a disparu pour faire place à un mélange de raisons fondées sur la sécurité de l’Etat et un zèle religieux de type messianique. Ce mélange correspond aux deux idéologies principales qui dominent aujourd’hui en Israël. La « sécurité » fait partie du culte de l’étatisme et le messianisme religieux est une ramification fondamentale de l’encouragement de la conscience juive par l’Etat, et tout cela constitue une méthode destinée à renforcer les liens entre les natifs d’Israël et le processus de rassemblement des Juifs du monde entier. Ce nouvel aspect du sionisme est important, car il montre que, s’il peut intégrer certains éléments issus d’autres horizons, ces éléments ne sont pas essentiels pour lui. Les mêmes objectifs peuvent être défendus à l’aide d’idéologies différentes. Cela montre aussi que les débats entre la « gauche » et la « droite » des années 1930, qui avaient pris la forme d’une lutte entre socialistes et fascistes, ne doivent pas être considérés comme tels mais doivent être étudiés dans le contexte propre au sionisme.

La signification de la « nouvelle droite » — « le mouvement du Grand Israël » — et du « bloc Emunim » (de la foi) n’apparaît pas dans son importance numérique mais en ce qu’elle reflète la crise du système politique israélien. Ces deux mouvements marquent des phénomènes nouveaux dans la vie politique d’Israël. Il ne s’agit pas de partis mais de campagnes, dont les participants appartiennent officiellement à de nombreux partis politiques de « gauche », religieux et de « droite ». Au sein de ces mouvements, certains de ceux qui étaient historiquement à l’extrême-droite du sionisme travaillent main dans la main avec des fondateurs de la « gauche » du sionisme. Des membres de l’« Irgoun » et du « groupe Stern » se retrouvent avec des membres de la « Haganah » et le « Palmah » qui les avaient combattus dans les années 1940.

Ces nouveaux mouvements opèrent au sein de la structure des partis existante et en dehors d’elle. De ce point de vue, ils constituent probablement des formes de transition vers de nouveaux regroupements politiques. Les membres de ces mouvements agissent au sein des partis traditionnels en tant que groupes de pression, soutenus en cela par d’autres membres de leur parti qui pour diverses raisons ne s’identifient pas aux membres des nouveaux mouvements. Par le biais des partis traditionnels, certains membres de la « nouvelle droite » accèdent à des postes clés dans l’appareil d’Etat. Ils exploitent ces positions pour accéder à l’information, à l’autorité et aux moyens nécessaires à faire progresser leurs buts. Le fait que les partis répugnent à les exclure et s’efforcent même de les coopter fournit à ces gens des conditions propices pour gagner du terrain. Cela nous éclaire sur la situation de ces partis.

L’apparition de nouveaux mouvements sur la scène politique n’est pas exclusivement le fait de la droite. Des scissions se sont également produites dans la gauche de la « gauche du sionisme », mais sur une plus petite échelle. Ce nouveau phénomène est une réaction au « transformismo » idéologique du parti travailliste sioniste et à l’aliénation des électeurs face à l’appareil bureaucratique du parti. La tendance s’est trouvée renforcée par la crise d’autorité intervenue après la guerre de 1973 (certains spécialistes israéliens de sciences politiques ont relevé ce phénomène. Voir par exemple S. Weis, Avec un regard attentif, 1975 ‒ en hébreu ‒, 23-26, 67-71, 161-165, 223-226). La plupart des groupes de la « nouvelle gauche » du sionisme aspiraient à remplacer le parti travailliste. Tous échouèrent à trouver une articulation idéologique et mirent peu de temps à dégénérer en factions marginales se noyant dans des intrigues byzantines d’intérêts personnels. Ce courant ne devait rejoindre la gauche antisioniste qu’en nombre infime.

Le « bloc Emunim » est apparu avec une pléthore d’autres mouvements de protestation avortés à la suite de la guerre de 1973. Bon nombre de ses membres sont de jeunes Israéliens religieux. Leurs buts sont similaires à ceux du Mouvement du Grand Israël, mais, du fait qu’ils sont davantage portés à l’action directe, ils servent de bras opérationnel ou de groupe de choc à ce dernier mouvement. Le « Mouvement du Grand Israël » est surtout actif dans la propagande de masse et les campagnes d’agitation. Le succès de la « nouvelle droite » ne provient pas de leur importance numérique. Les membres ne sont que la pointe de l’iceberg dont le centre se trouve dans les partis, le gouvernement, l’armée et les mass média qui leur apportent leur soutien.

III. Les dangers pour la démocratie en Israël

Certains sionistes de gauche ont évoqué dernièrement la menace fasciste en Israël, et le Parti communiste israélien s’est joint à eux pour sonner l’alarme. Bien que chacun soit d’accord pour reconnaître que la démocratie bourgeoise court un grave danger en Israël, il n’est pas justifié de redouter le fascisme.

Les marxistes pensent généralement que le fascisme fait son apparition avec, le capitalisme monopolistique dont il naît. La plupart des marxistes distinguent toutefois soigneusement les différentes formes d’Etat du capitalisme monopolistique, démocratiques ou autoritaires. En période de crise grave, la démocratie peut céder la place à des formes d’Etat d’exception de nature autoritaire. Mais tous les Etats autoritaires ne sont pas fascistes. Les théoriciens marxistes distinguent d’autres formes, par exemple le bonapartisme, le césarisme, la dictature militaire, etc (Cf. N. Poulantzas, Fascisme et Dictature, Seuil/Maspero, 1974, chap. 1 : « La crise politique : fascisme et état d’exception » ; A. Gramsci, Gramsci dans le texte, Editions sociales, 1975, p. 517-524 ; L. Trotsky, Comment vaincre le fascisme ?, 1973 ‒ notamment le chapitre « Bonapartisme et fascisme », p. 250-256). Chaque forme d’Etat autoritaire correspond à une crise donnée appelant une analyse et une stratégie différentes.

Sous Staline, le Komintern échoua à saisir la nature du fascisme avec les résultats tragiques que l’on sait. Son analyse erronée fut suivie de tactiques désastreuses, tout d’abord en s’attaquant aux sociaux-démocrates, parfois en collaboration avec les nazis (le « social-fascisme » de la « troisième période »), ensuite par une volte-face dans un sens liquidationniste antisocialiste (le « front populaire » de la « quatrième période »; Cf. F. Claudin, The Communist Movement from Comintern to Comiform, 1975, et plus particulièrement le chapitre 4). Ces erreurs provenaient d’une déviation économiste de l’analyse du fascisme. Elles provenaient également de l’utilisation de formules abstraites basées sur une analyse historique partielle et de leur application dogmatique à tous les types de situations historiques.

« Les staliniens sont arrivés à la conclusion que dans le monde contemporain le capital financier ne peut coexister avec la démocratie parlementaire et est obligé d’avoir recours au fascisme. Cette conclusion, parfaitement correcte dans certaines limites, est ensuite étendue selon une logique purement déductive et formelle à tous les pays et à tous les stades de développement… De cette façon, ils oublient : a) que dans le passé aussi le capitalisme n’a jamais coexisté avec une démocratie « pure », mais l’a complétée, voire remplacée, par un régime de répression ouverte ; b) qu’un capitalisme financier « pur » n’existe nulle part ; c) que, tout en ayant une position dominante, le capital financier n’agit pas dans le vide… d) et, enfin, qu’entre la démocratie parlementaire et le régime fasciste s’insère inévitablement toute une série de formes de transition, tantôt par des « moyens pacifiques », tantôt par la guerre civile. Pour progresser dans notre lutte au lieu de reculer, il nous faut une analyse théorique correcte et une politique adaptée de la part du prolétariat, pour chacune de ces formes de transition » (L. Trotsky, The struggle against Fascism in Germany, 1971, Pathfinder, p. 438 ‒ en anglais ; ce passage n’est pas traduit dans le recueil d’articles de Trotsky en français cité).

Cette critique s’applique tout à fait à l’analyse du Parti communiste israélien sur la menace fasciste en Israël (T. Gudjanski, « La Menace fasciste en Israël », art. cité). Le fascisme n’est considéré que comme « le règne terroriste de la bourgeoisie financière ». Israël en un coup de plume est transformé en pays à économie capitaliste monopolistique parmi d’autres, les ailes « droite » et « gauche » du sionisme deviennent la « social-démocratie » et le « fascisme » européens et leur caractère sioniste est repoussé au second plan. On confond messianisme religieux, « extrême-droite » et « fascisme ». Fascisme, coup d’Etat, dictature militaire sont utilisés à tort et à travers et l’un pour l’autre. Au lieu de discuter chaque point de l’analyse du P.C.I., nous avons préféré lui opposer notre propre analyse brièvement esquissée dans les paragraphes précédents.

En Italie, en Allemagne et en Espagne, le fascisme est apparu dans des conditions de luttes de classes intenses où les forces révolutionnaires étaient nombreuses et organisées. Le fascisme est venu en tant que réaction de la droite par crainte de la révolution socialiste. Il est venu au pouvoir une fois l’ascension des forces révolutionnaires stoppée, et son premier acte fut de parachever cette défaite en écrasant les organisations politiques de la classe ouvrière. Nul ne peut prétendre raisonnablement, s’il est un tant soi peu au courant de la situation en Israël, que des conditions semblables, même vaguement, soient actuellement rassemblées.

C’est pour d’autres raisons que le P.C.I. a décidé d’agiter l’épouvantail du fascisme. Le parti s’est surtout implanté dans le secteur arabe d’Israël, en raison sans aucun doute de la ligne soviétique actuelle en faveur de l’O.L.P. et du soutien à sa lutte pour un Etat palestinien. Dans le secteur juif, par contre, il n’a enregistré aucune progression. Certains milieux sionistes de « gauche » et de la « nouvelle gauche » utilisent ce terme de fascisme dans leur lutte contre la « nouvelle droite » sioniste, par ignorance ou délibérément. Si donc le parti communiste a lancé cette campagne contre la « menace fasciste », c’est pour leur faire des avances et les attirer. Mais cette campagne est peu susceptible d’apporter beaucoup de nouveaux adhérents au P.C.I. Les sionistes de gauche sont aussi parmi les plus ardents supporters de Kissinger, et ils font tout pour ne pas être taxés de pro-soviétiques. C’est par opportunisme que le parti communiste a publié cette analyse erronée. Heureusement ou malheureusement, elle sera surtout lue et discutée par les membres du parti qui seront encore un peu plus perdus quant à la nature du sionisme et à l’attitude à prendre face aux ailes « gauche » et « droite » du sionisme.

La nature de la dépendance militaire, économique et politique d’Israël vis-à-vis des Etats-Unis fait que la crise israélienne se déroulera en fin de compte d’après l’évolution des contradictions entre ces deux pays. Ces contradictions sont issues de la ligne actuellement suivie par les Etats-Unis au Proche-Orient et reposent donc sur la poursuite et l’intensification de cette même ligne. Israël n’a pas d’allié de rechange qui veuille ou puisse remplacer les Etats-Unis, et toute l’histoire du sionisme rend très improbable  qu’aucun  gouvernement  israélien  puisse jamais rompre l’alliance impérialiste pour s’efforcer de trouver une solution au conflit par des négociations directes et une intégration au sein de l’Orient arabe.

Israël doit sauvegarder sa façade formelle de démocratie ; sa situation de guerre permanente et la nature de ses relations avec les Juifs et les sionistes hors d’Israël l’exigent. Avec une dictature ouverte, l’immigration cesserait et la majeure partie du soutien juif disparaîtrait. L’armée-milice d’Israël repose sur un haut niveau de consensus et d’identification entre le gouvernement et les citoyens. Un quelconque régime dictatorial risquerait une défaite, en cas de guerre, due à la démoralisation, la désertion et la désobéissance civile. Une dictature ouverte serait confrontée à une vague massive d’émigration qui paralyserait l’économie, l’armée, et réduirait gravement son personnel hautement qualifié. Déjà isolé, Israël, serait à peu près proscrit de la communauté mondiale.

Ces deux facteurs, l’alliance avec les Etats-Unis et la façade démocratique, sont les deux contraintes rigoureuses entre lesquelles la crise israélienne peut évoluer. Toute politique choisie par le gouvernement sioniste devra recevoir l’assentiment des Etats-Unis. Cela n’exclut pas l’éventualité d’un changement de la politique américaine au Proche-Orient à la suite d’un désaccord politique avec Israël ou d’un changement résultant du fait accompli d’une campagne militaire éclair israélienne. Toute tentative israélienne d’imposer un changement dans la politique américaine est toutefois extrêmement risquée et devra être précédée de bouleversements majeurs dans le système politique israélien.

La façade démocratique n’exclut pas en effet des changements majeurs dans un sens autoritaire. Mais ces changements et leur mise en œuvre devront se faire sans grave rupture d’unité. Paradoxalement, ceux qui à la « droite » du sionisme sont prêts à risquer une grave discussion avec les Etats-Unis et à prendre le risque d’une autre guerre peuvent moins se permettre une rupture d’unité que ceux qui s’efforcent d’éviter la crise avec les Etats-Unis et une autre guerre. Il est peu probable qu’une nouvelle guerre suffirait à refaire cette unité ? Il est encore moins probable qu’un camp sioniste désuni en Israël et à l’extérieur pourait provoquer un changement de la politique américaine au Proche-Orient sans lequel Israël n’est pas en mesure de tirer le bénéfice d’une autre campagne militaire.

L’influence croissante de la « nouvelle droite » mène certains milieux sionistes de « gauche » et de la « nouvelle gauche » à des théories catastrophistes. Leur aspiration sincère à la paix et le fait qu’ils soient persuadés que la droite pousse certainement Israël à s’isoler des Etats-Unis et vers une autre guerre inutile leur donnent à réfléchir sur la nécessité d’un affrontement avec cette droite. La récente incapacité dont a fait preuve le gouvernement pour imposer ses décisions aux colons sauvages les a fait réfléchir sur l’éventualité d’un affrontement entre les forces de « gauche » et de « droite ». Et c’est encore dans ce milieu qu’ont surgi l’analogie avec le fascisme et la nécessité de lui barrer la route.

Ces théories de la gauche marginale sont erronées et naïves. Les partis sionistes ont en commun un large consensus sur les objectifs, tout en dominant les appareils de l’Etat et du mouvement sioniste. Un conflit ouvert entre les deux ailes du sionisme en période d’isolement et avec la guerre toujours probable leur serait fatale. Dans une lutte ouverte à l’intérieur du camp sioniste, il n’y aura ni vainqueurs ni vaincus, car tous sont voués à perdre. Ceux qui parmi les Israéliens pensent autrement à l’heure qu’il est ignorent que le danger réel qui guette la démocratie se trouve à l’opposé — dans une nouvelle unité des forces sionistes face à une crise avec les Etats-Unis.

C’est dans le cadre d’un gouvernement unifié qui jouira de l’assentiment de la plupart des organisations politiques sionistes que la démocratie peut se voir imposer d’autres restrictions. Elles seront faites au nom de l’« Etat d’urgence » et de l’impératif de la mobilisation générale et de l’unité. Les restrictions porteront probablement sur les domaines suivants : premièrement, une utilisation élargie des lois d’urgence du mandat ; deuxièmement, législation contre les grèves et lourdes pénalisations des grévistes ; troisièmement, restrictions supplémentaires, tracasseries imposées aux forces antisionistes, voire leur interdiction ; quatrièmement, censure croissante des mass média ; cinquièmement campagnes de masse contre les opposants ; sixièmement, réduction supplémentaire du rôle du Parlement et adoption d’une législation qui ne donnera aucune représentation aux petits partis.

On a suggéré ou discuté publiquement de trois possibilités de gouvernements de coalition élargie.

1) Un gouvernement d’union nationale. Cette solution est basée sur la structure politique existante des partis en question. II y la faveur des bureaucraties des partis en question. Il y a déjà eu ce type de gouvernement une fois, en 1967.Il comprenait le parti travailliste, le bloc du Likoud et les partis religieux comme composantes majeures. Le gouvernement d’union nationale devait se dissoudre lorsque le Likoud se retira après que le gouvernement eut en principe cédé à la pression américaine pour rendre des territoires occupés. La formation d’un tel gouvernement peut provoquer d’autres scissions à « droite » ou à « gauche » de ses trois composantes majeures qui peuvent soulever des objections face à cette solution centriste de compromis. La stabilité d’un tel gouvernement confronté à des décisions majeures est également douteuse, du fait des divisions à l’intérieur des partis. Cette solution peut cependant être adoptée car c’est celle qui provoquera le moins de dégâts dans le système politique actuel. Ce pourrait être une solution de transition qui n’exclurait pas les deux autres.

2) Le plan Sharon. Du nom du général Sharon qui en est l’auteur. Ce plan appelle à la création d’un gouvernement de crise plus réduit, dont les membres seraient des personnalités nationales et pas nécessairement des leaders de partis. Le gouvernement rechercherait le vote de confiance des partis existants. La participation des militaires pesant lourd, ce serait de toute évidence un cabinet de guerre. Il jouirait non seulement de la confiance de l’armée mais également de celle des masses du fait du regroupement des « héros nationaux ». Bien que ce gouvernement puisse avoir la façade démocratique que lui donnerait le vote de confiance du Parlement, il ne serait pas responsable devant les partis qui ne le contrôleraient pas. Il est exact que les partis n’exercent que peu de contrôle sur les ministres actuellement, mais avec le plan de Sharon ce processus serait accentué. Qui plus est, les partis pourront difficilement refuser le vote de confiance à ce genre de gouvernement. Si le cas se posait, le gouvernement pourrait faire directement appel aux électeurs. Et les partis se dissoudraient complètement dans ce type d’élections.

3) Une nouvelle structure politique. C’est une modification du plan ci-dessus. Face à l’incapacité du parti travailliste de sortir de sa paralysie et de secouer la faiblesse du gouvernement, de nouvelles élections auraient lieu là où de nouveaux regroupements apparaîtraient. Plusieurs personnalités nationales ont avancé cette suggestion, et peut-être que des équipes gouvernementales de « héros nationaux » qui sont actuellement membres de différents partis se présenteraient aux élections. Le plan de Sharon pourrait également prendre cette forme soit dès le départ, soit après l’échec des deux solutions précédentes. Ce plan plairait également à l’armée et utiliserait le mécontentement à l’égard du gouvernement et des partis. Il ferait appel à une direction forte, autoritaire, et gagnerait des voix avec l’argument de la « nouveauté », la « compétence », la « jeunesse » et le « courage ». Cette possibilité de gouvernement bonapartiste basé sur le suffrage universel sans passer par la médiation des partis organisés est de toute évidence antidémocratique, mais conserverait la façade des élections ou même l’apparence formelle des partis.

L’intensification toujours plus vive de la pression américaine est la cause majeure de la crise politique actuelle en Israël. Aucun changement de personnes, aucun « conseil de direction » ou nouveau gouvernement ne saurait résoudre la crise. Les sionistes pourraient bientôt avoir à choisir entre leurs objectifs essentiels et une crise avec leur fournisseur impérialiste de beurre et de canons.

La lutte pour la démocratie ira en s’intensifiant. Les socialistes antisionistes seront comme toujours aux premiers rangs du combat. Ils contribueront à lutter contre les lois d’urgence et contre la confiscation des terres arabes pour l’installation de colons juifs. Ils continueront à lutter contre toute restriction des droits des travailleurs et contre les tracasseries et les discriminations subies par les opposants à la politique sioniste gouvernementale. Cela, toutefois, ne pourra se faire si notre analyse reste embrouillée, en retard sur le processus de transformation. Nous coopérons avec les forces démocratiques, même sionistes. Mais gardons-nous de sacrifier la clarté de notre vision à leur confusion, comme le fait le Parti communiste israélien pour des raisons opportunistes.

[voir le suivant : 3. Judaïsme et sionisme… (suite et fin) — Discussion entre Maxime Rodinson, Israël Shahak et Eli Lobel]

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