Chroniques — Par Yasser Ali, Leila Kadi, Sadik El Azem, Avishai Ehrlich et Moshè Machover

10 December 1975

in Articles, Khamsin 2

Liban, septembre 1975

La situation arabe qui s’est toujours fortement reflétée au Liban s’y traduit conflictuellement aujourd’hui à la lumière de l’accord israélo-égyptien et du renforcement des positions américaines dans la région (les régimes égyptiens et saoudiens y tenant les rôles de premier plan). Y a-t-il meilleur terrain que le Liban où pourrait se dérouler le conflit qui oppose notamment la résistance palestinienne à la politique du président Sadate ? Celui-ci n’aurait-il pas même menacé Yasser Arafat d’un bain de sang au Liban ? S’il faut neutraliser la résistance palestinienne c’est bien dans ce pays qu’un nouveau Septembre Noir doit avoir lieu. L’État libanais officiel, les « phalanges libanaises » et autres forces confessionnelles ne pourraient jamais bénéficier d’un meilleur moment, l’Égypte leur servant de couverture arabe et Israël se sentant plus que jamais les mains libres (après la neutralisation de l’Égypte) menant à présent des attaques quotidiennes contre le Sud-Liban et les camps palestiniens.

Momentanément obturée par la formation d’un gouvernement d’armistice, la guerre civile rampante que le Liban connaît depuis le printemps dernier était en attente de son quatrième épisode. Celui-ci attendu, tel un fait irréversible, en octobre 1975 (fin de la période d’estivage) éclate plus tôt que prévu en fin du mois d’août, déterminé inéluctablement par une série de facteurs :

— Aucun des problèmes de fond à l’origine du conflit, n’avait été et ne pouvaient être résolus par le nouveau gouvernement. Celui-ci, notoirement droitier, ne reflétant nullement l’équilibre réel des forces qui régit le pays, était incapable de par sa composition d’entreprendre les réformes de structure nécessaires pour désamorcer la crise. Menacé d’éclatement face aux problèmes réels, ne disposant que très partiellement des rênes du pouvoir accaparées par la présidence de la république la plus rétrograde que le pays ait connue, le gouvernement Rachid Karamé mécontentait à la fois l’extrême droite phalangiste, éloignée au profit de Camille Chamoun et un autre représentant de la droite confessionnelle chrétienne, et la gauche fondamentalement récalcitrante à toute « réconciliation nationale » de type traditionnel qui se ferait au détriment de véritables réformes.

— L’État et son armée largement neutralisés quoique (et parce que) non neutres étaient incapables d’imposer leur arbitrage sinon leur autorité Ayant trop manifestement affirmé leurs positions confessionnelles, les véritables détenteurs du pouvoir avaient de ce fait miné les structures de leur État et de leur armée tout en le rendant objet de suspicion de la part des confessions musulmanes du pays. Au cours des affrontements de septembre 1975, la gauche a réussi encore une fois à mettre en échec le recours à l’armée qui aurait transformé les combats en guerre civile totale. Conséquemment aucune solution du type 1958 (l’armée, arbitre sauveur, s’emparant constitutionnellement et officieusement du pouvoir) ne peut aujourd’hui être réalisée.

— Les combats du printemps dernier n’avaient pas été décisifs (voir plus loin l’analyse détaillée de ces combats) et des préparatifs militaires de plus en plus intenses, jumelés à une polarisation politique plus accentuée, ne pouvaient que préluder à une joute encore plus violente destinée à trancher la situation. Par ailleurs, les composantes trop nombreuses dans chaque camp et récalcitrantes à une centralisation qui limiterait les centres de décisions et d’initiatives, pouvait par leur débordement entraîner à un conflit généralisé.

— La gauche libanaise, renforcée dans la rue musulmane au point d’y imposer une relative hégémonie au détriment des forces traditionnelles, étendait de plus en plus son implantation et, surtout, soudait son unité par un « programme de salut national » qui en 25 points présentait une alternative visant la déconfessionnalisation de la vie politique libanaise et la révision dans un sens démocratique de la constitution et du système électoral. Un tel programme, devenu une réalité et qui exprime l’enracinement de la gauche et la déconfiture des leaders musulmans traditionnels, alors que les morts se compte chaque fois par milliers, conduit à l’impasse toute tentative de « réconciliation nationale » destinée à l’escamoter.

Ces facteurs conjugués ont déclenché le quatrième épisode guerrier, beaucoup plus meurtrier et destructeur que les précédents. Mené en trois phases — à Zahlé dans la Bekaa à l’initiative des phalangistes et des forces traditionnelles chrétiennes, à Tripoli-Zghorta au Nord-Liban à l’initiative notamment des milices privées du président de la république à Beyrouth, enfin et surtout, à l’initiative des phalangistes — il entraîna une réplique foudroyante de la part des forces progressistes libanaises. Zghorta, village du président Frangié et bastion de la réaction au Nord-Liban, fut menacé au point que l’armée dut le protéger par un véritable cordon militaire. A Beyrouth, la bourgeoisie libanaise paya très cher l’espoir qu’elle avait mis au départ dans le projet phalangiste et le soutien qu’elle prodigua à l’extrême droite : le centre commercial de la ville est largement dévasté et le manque à gagner s’est énormément accru. Ainsi que le souligne l’article ci-dessous consacré à une analyse de la structure de classes au Liban, les extrémistes chrétiens regroupés autour des phalangistes, et sur lesquels s’appuie le président Frangié, sont en train d’être isolés au sein même de la bourgeoisie libanaise. La réunion à Bkerké des principaux dirigeants politiques et dignitaires maronites à la fin de septembre 1975, au cours de laquelle les phalangistes et le président Frangié furent pratiquement désavoués, consacre l’échec de ces derniers dans la phase actuelle. La destitution du président est envisagée.

La gauche a plus que jamais assuré son emprise dans les régions musulmanes, y compris dans le fief (Tripoli) du premier ministre Rachid Karamé, mettant à nu l’incapacité de son gouvernement, l’empêchant de faire appel à l’armée et neutralisant les divers organismes musulmans religieux et civils prédisposés à noyer les réformes revendiquées dans un dialogue avec la réaction confessionnelle chrétienne. La résistance palestinienne en est sortie d’autant plus renforcée qu’un véritable rempart humain libanais l’a mise hors d’atteinte des coups qui la visaient, au point que l’État libanais officiel a dû faire appel à son arbitrage dans certaines zones du pays, cependant qu’il avait aussi recours à l’intervention politique syrienne pour faire cesser les combats. Cette évolution de la situation libanaise s’affirme d’ailleurs corollairement au Sud-Liban. Face aux attaques israéliennes la gauche libanaise constitue une « résistance populaire » armée qui fit sa première grande démonstration au village frontalier de Kafr Kila en tenant tête aux forces israéliennes : le rempart populaire libanais face au sionisme est lui aussi en chantier.

Fin de la « démocratie confessionnelle » au Liban

Une guerre civile qui a duré vingt-quatre jours, en trois épisodes, et dont on n’a pas encore vu la fin.

Les apologistes arabes et étrangers ont souvent chanté les louanges du système de « démocratie confessionnelle ». Or, si on peut résumer en une seule phrase les événements compliqués du Liban, on peut dire que la guerre civile récente est à la fois le produit et un symptôme du dépérissement final de la soi-disant « démocratie confessionnelle ». Ce système avait été élaboré en son temps par les bourgeoisies maronite et musulmane sunnite, et a été soumis depuis peu à un processus ininterrompu d’érosion comprenant son infrastructure traditionnelle, son appareil politique et aussi son mode de domination de classe et les privilèges que s’y rattachent.

Parmi les causes et symptômes les plus évidents du dépérissement, on peut citer :

a) L’effondrement presque total de la direction musulmane traditionnelle (du côté sunni et du côté shiite) pour ce qui est de leur capacité de forcer l’allégeance des masses musulmanes en général et de contrôler et manipuler les masses populaires en vertu des positions de force acquises, des affiliations religieuses, de la domination de la famille, des liens de sang et du patronage politique. Chez les masses sunni cet effondrement s’exprime clairement à travers l’importance croissante prise par les dirigeants des partis politiques (le parti communiste du Liban, l’Organisation d’action communiste très proche du Front démocratique pour la libération de la Palestine, le parti socialiste dirigé par Kamal Joumblat, et les branches libanaises des partis Baas de la Syrie et de l’Irak), des pseudo-partis (toutes les fractions et factions nassériennes, par exemple) et une grande variété de groupements, organisations et dirigeants au niveau local, groupés autour d’une idée religieuse (parfois proche d’un pur fanatisme), d’idéaux nationalistes arabes ou de vagues aspirations socialistes. La meilleure illustration de cet effondrement de la direction sunni traditionnelle est le cas de Kamal Joumblat (originellement un dirigeant druze local) et l’influence exercée par lui sur les masses sunni en général, et à Beyrouth en particulier. Son pouvoir repose sur une base strictement politique.

Un développement similaire a eu lieu parmi les shiites, le groupe le plus nombreux, le plus opprimé et le plus arriéré de la société libanaise. L’ascension de Mussa El-Sader à partir de la base, pour ainsi dire, et par un travail patient et continu pendant des années, au rang du dirigeant non contesté de la secte la plus nombreuse du pays, a été un coup mortel pour la direction shiite traditionnelle, pour les familles aristocratiques, et pour les notables, etc. La montée de Sader est un phénomène essentiellement politique ; en lisant ses discours, on se rend compte que les préoccupations strictement religieuses prennent une place relativement mineure en comparaison avec les préoccupations sociales, politiques et économiques, et en particulier les griefs et souffrances de sa communauté. La guerre civile a démontré très clairement que les masses shiites, traditionnellement inertes, ont fait leur entrée sur la scène politique du Liban. Il est certain que les raids israéliens sur les villages du Sud-Liban, pour la plupart shiites. combinés avec l’indifférence et avec la négligence officielles du Liban, ont contribué à libérer les masses shiites de leur ancienne servitude politique et idéologique.

Il ne faut pas croire que Sader lui-même est un révolutionnaire ou un dirigeant progressiste. Maintenant qu’il a donné aux shiites du Liban la forte direction qui leur manquait, il n’est pas de son intérêt de précipiter la chute définitive du système confessionnel. Pour que Sader puisse exercer son nouveau rôle comme l’égal des autres dirigeants des grandes communautés religieuses, une certaine réhabilitation du système confessionnel pourrait être utile et même nécessaire.

b) L’affaiblissement des positions de force des familles maronites traditionnelles qui avaient produit les dirigeants chrétiens « historiques », les Khouries, Eddes, Shehabs, etc. Dans ce même processus on assiste au renforcement du parti phalangiste avec sa base petite-bourgeoisie et sa prétention de jouer le rôle du protecteur de l’« équilibre officiel » et traditionnel de la société libanaise, et le garant des intérêts du capital, des privilèges acquis et de la position dominante de la bourgeoisie chrétienne.

c) L’effacement progressif de la position économique libanaise comme médiateur entre les pays arabes producteurs de pétrole et le marché capitaliste mondial. Le processus s’est accéléré récemment ; les pays producteurs de pétrole élaborent leurs propres plans de développement et d’extension des réseaux financiers et banquiers, en contact direct avec les grands pays capitalistes. Les immenses revenus pétroliers n’affluent plus vers les banques libanaises comme par le passé ; ils sont dépensés en partie localement, ou gardés et investis dans les pays capitalistes (qui sont en compétition entre eux et avec le Liban pour capter cette manne). La bourgeoisie sent qu’elle est en train de perdre son statut et son influence. Elle est par ailleurs menacée par le renforcement des forces populaires et de gauche, surtout par suite de l’inflation en cours et des répercussions de la crise mondiale sur une économie entièrement dépendante et orientée vers les services. Les éléments les plus lucides dans la bourgeoisie libanaise (surtout dans le secteur bancaire) voient le danger et sont favorables à des réformes administratives profondes pour que le Liban puisse continuer à jouer son « rôle important comme médiateur » dans les circonstances nouvelles résultant de l’augmentation des revenus pétroliers.

d) En même temps que s’efface le rôle du Liban comme médiateur, c’est toute l’économie du pays qui est, petit à petit, absorbée dans le courant des économies arabes, plus fortes et plus stables. Sur ce plan, déjà, la bourgeoisie libanaise perd l’autonomie relative indispensable pour un médiateur. Ainsi, la plus grande partie des produits industriels et agricoles du Liban ne trouve aucun marché en dehors du monde arabe. Beaucoup de Libanais travaillent dans les pays producteurs de pétrole et transfèrent chez eux environ 500 millions de livres libanaises (1 L.L. = 2 F.F., environ), et ce chiffre augmente continuellement. Le secteur le plus important de l’économie libanaise comprenant les services de toutes sortes, le commerce, le tourisme et le transit de marchandises, dépend entièrement des économies et marchés arabes. Quand, par exemple, la Syrie avait fermé les routes de transit, au cours du printemps 1973, par suite des affrontements entre l’armée libanaise et les Palestiniens, l’économie libanaise était pratiquement étouffée. Sans parler des capitaux arabes investis au Liban : selon les estimations, 90 % des dépôts bancaires sont d’origine arabe non libanaise.

e) La situation démographique au Liban s’est modifiée, cependant que l’urbanisation anarchique a rendu encore plus aiguës les tensions sociales. Les musulmans sont devenus la majorité incontestable, et lorsque Kamal Joumblat le proclame publiquement, personne n’ose plus l’attaquer là-dessus, comme cela aurait été le cas dans le passé. Le changement démographique et la puissance économique accrue de la bourgeoisie musulmane ne sont pas reflétés dans la superstructure administrative et politique, d’où la demande d’une réforme générale dans ce domaine et d’une révision des lois et pratiques déterminant l’octroi de la nationalité libanaise.

Pour la classe dominante soucieuse de garder ces privilèges, le parti phalangiste constitue le seul groupe organisé avec une quelconque base de masse, une idéologie réactionnaire cohérente et suffisamment d’armes et de détermination pour « sauver le Liban ». Les dirigeants phalangistes expriment effectivement leur inquiétude sur avenir des classes moyennes libanaises, la colonne vertébrale et l’accomplissement suprême de la société libanaise, dont le déclin serait une catastrophe à laquelle le « Liban » ne pourrait survivre. Pour conjurer la crise à leur manière, les phalangistes dévoilent leur nature fasciste en ayant recours aux méthodes de violence et de terreur.

Pour les phalangistes, il s’agit avant tout de maintenir l’ancien équilibre formel, qui ne serait pas menacé — selon eux — par l’évolution des forces objectives, mais par les Palestiniens. Le but principal des phalangistes et de leurs supporters était de rompre l’alliance entre les mouvements palestiniens et les forces progressistes et populaires libanaises, en concentrant leur attaque sur le côté palestinien de l’alliance. La réponse a été de réaffirmer cette alliance, tout en prenant garde de ne pas impliquer les mouvements palestiniens directement et sans nécessité dans le conflit confessionnel et la lutte des classes inter-libanaise. Cela explique aussi, dans une certaine mesure, la plus grande retenue du côté palestinien (malgré les bombardements et harcèlements sauvages des camps) comparée à la férocité de la lutte entre les forces libanaises.

Pendant l’hiver 1974-1975 les phalangistes avaient monté une campagne de mobilisation idéologique et politique contre la résistance palestinienne, à l’aide de la panoplie habituelle d’épouvantails : éléments étrangers, communistes, trublions rouges, activités non libanaises, etc. Le dirigeant phalangiste Pierre Gemayel envoyait mémorandum sur mémorandum au président de la République Frangié, avec mise en garde contre le « danger palestinien » et la demande impérieuse que la pleine souveraineté libanaise soit établie sur les camps palestiniens et leurs environs. En même temps, les phalangistes et leurs alliés s’armaient jusqu’aux dents, et entreprenaient des campagnes d’entraînement, avec l’aide à peine déguisée de l’armée et l’approbation tacite du président de la République.

C’est vers la fin de mai qu’un incident isolé fut le signal de la guerre civile : le massacre des occupants d’un autobus de retour d’une cérémonie de commémoration à un martyr récemment tombé dans le combat palestinien. Ce massacre, perpétré de sang-froid par les phalangistes et leurs alliés, était si hideux qu’il embarrassa même les dirigeants phalangistes et encore plus leurs compagnons de route, comme l’ex-président Chamoun et sa milice armée. Le Premier ministre de l’époque, homme proche de Joumblat, se résigna à une déclaration fracassante devant la Chambre des députés, dans laquelle il condamna les phalangistes et énuméra les revendications essentielles des forces progressistes : réforme de la loi électorale, révision de la réglementation pour l’acquisition de la nationalité libanaise, restructuration du corps des officiers, politique plus active et plus sérieuse de défense des villages du Sud Liban, en coordination avec l’O.L.P., contrôle de l’activité des monopoles en vue d’alléger le sort des masses laborieuses. Ces revendications sont devenues le fondement du programme politique des forces populaires, partis de gauche, groupes d’opposition, etc. Les dirigeants musulmans traditionnels, dont la force consistait depuis toujours à mettre sur pied un beau modus vivendi et modus operandi avec les phalangistes, étaient au pied du mur et réduits au silence.

Avec la réaction violente des Palestiniens et des forces progressistes libanaises contre le massacre des occupants du bus, la guerre civile débutait dans les faits. L’alignement droitier comprenait quatre partis : les phalangistes ; le président de la République et toutes les forces qu’il pouvait mobiliser ; le commandant en chef de l’armée (un autre maronite) et l’ex-président Chamoun avec son parti et sa milice. Autour de cette coalition se rassemblaient, moins ouvertement, l’Association maronite du Liban (qui commençait à créer sa propre milice), la direction des ordres monacaux maronites (devenant, à la limite, des ordres de moines combattants et guerriers), et des groupuscules fascistes comme le Front pour la protection des Cèdres. L’archevêque maronite adopta une attitude beaucoup plus conciliatrice et réfléchie. Il fit connaître sa désapprobation de la position fanatique des ordres maronites. Son attitude était dictée par la nature même de sa position comme archevêque, et aussi par le fait qu’élu récemment il venait d’une famille pauvre du Sud-Liban. Son village venait d’être attaqué par l’armée israélienne, et plusieurs membres de sa famille avaient été tués ou sérieusement blessés.

Il ne faut pas croire que les chrétiens du Liban se sont tous rangés derrière cette alliance quadripartite. Le programme phalangiste, qui se limitait à demander la préservation de l’« équilibre délicat », de ce qui est en réalité une situation totalement déséquilibrée, ne pouvait s’assurer le soutien populaire souhaité par lui, même à l’intérieur de la communauté chrétienne. De même, dans les rangs de l’intelligentsia, des professions libérales et les secteurs les plus avancés de la bourgeoisie chrétienne, des dissensions se faisaient jour. Les mouvements et partis progressistes non seulement comptent beaucoup de chrétiens dans leurs rangs, mais sont aussi souvent dirigés par des personnes d’origine chrétienne des plus respectables.

L’annonce de la formation d’un gouvernement militaire (23 mai), dans lequel le commandant en chef de l’armée occupait le poste de ministre de la Défense, fut accueillie avec jubilation par les phalangistes qui y voyaient un pas vers leur but d’entraîner l’armée dans la lutte active contre les Palestiniens. Pour les dirigeants maronites traditionnels, le gouvernement militaire signifiait un coup d’État maronite ourdi par le président et par le commandant en chef de l’armée, puisque le véritable Premier ministre eût été le ministre de la Défense étant donné que de par la hiérarchie militaire il était le supérieur des autres ministres. Pour les Palestiniens et les forces progressistes libanaises, il s’agissait d’une véritable déclaration de guerre. Toutes les forces oppositionnelles répondirent à la mobilisation et tenaient les barricades.Quel qu’ait été le but de l’opération, la formation du gouvernement militaire déplaçait le terrain de la lutte en faveur de la droite. La gauche et les forces populaires ont été, en effet, obligées de suspendre temporairement toutes leurs autres luttes pour concentrer toutes leurs forces à faire tomber le nouveau gouvernement. Parallèlement, l’isolement des dirigeants musulmans traditionnels a dû être rompu, afin de constituer le front le plus large possible contre l’alliance des phalangistes et de la nouvelle dictature militaire. Si donc la dernière phase de la lutte populaire n’a pas réussi à éliminer les directions musulmanes traditionnelles, elle les a poussées vers des positions quelque peu plus avancées.

Le front très large ainsi formé était si déterminé, dans son opposition au gouvernement militaire, qu’il réussit à forcer sa démission après soixante douze heures d’existence (d’où le nom de gouvernement du week-end). Le front réussit également à imposer Rachid Karamé comme Premier ministre et à renforcer l’éloignement des phalangistes des futurs gouvernements. C’est à son corps défendant que le président a dû accepter la formation du gouvernement Karamé, et, sur ce plan, l’« establishment » maronite et ses alliés ont subi une nette défaite. Karamé n’est point un dirigeant particulièrement progressiste, mais il présentait l’antithèse du régime actuel dans le cadre de l’ordre établi. S’y ajoutent les animosités personnelles entre lui et le président, et les profonds conflits d’ordre religieux, tribal et régional entre Tripoli (fief de Karamé) et Zugharta (fief de Frangié). Mais le président était forcé d’accepter son adversaire, car l’alternative était une guerre sanglante entre l’armée et les Palestiniens et tous leurs allies au Liban. Frangié a fait de son mieux pour faire échouer la tentative Karamé, jusqu’à ce que la troisième phase de la guerre civile effraye la classe dominante par ses menaces sanglantes et destructrices. La composition de son gouvernement a été soigneusement calculée pour neutraliser la victoire présentée par sa constitution même, et afin d’y intégrer — et de ce fait réhabiliter — les directions traditionnelles discréditées.

La droite libanaise, sous l’impulsion de ses couches et organisations les plus réactionnaires, est actuellement d’humeur offensive, et tout laisse prévoir qu’elle aura de nouveau recours à la violence dans le but d’instaurer sa version de « paix sociale et d’harmonie ». Elle est renforcée, dans son élan, par la vague réactionnaire qui déferle sur la région. C’était bien Sadate qui, au milieu de la guerre civile, fit une déclaration interprétée comme un certificat de « bonne conduite » aux phalangistes, loués pour leur patriotisme et leur attachement à la cause arabe. Cela rappelle, on ne peut plus clairement, l’attitude des mêmes régimes arabes, lors de la liquidation en Jordanie de la résistance palestinienne par le roi Hussein en septembre 1970.

Les forces progressistes au Liban doivent maintenant consolider les gains acquis, fermer leurs rangs et se préparer à l’éventualité d’une nouvelle attaque.

*

Les violentes manifestations du prolétariat industriel en Égypte

La nature droitière du régime de Sadate se fait particulièrement sentir dans le domaine de la politique économique, franchement attelée aux intérêts de la bourgeoisie agraire et des classes moyennes urbaines. Il en est résulté une réduction catastrophique du niveau de vie (qui n’en était pas un) du prolétariat et des masses populaires en général. L’excuse classique des « sacrifices nécessaires pour la libération des territoires égyptiens occupés » est utilisée à satiété. Les incidents suivants indiquent bien l’état d’esprit populaire envers le régime :

a) Depuis 1956 l’Égypte fête le 22 décembre comme Jour de la Victoire, surtout à Port-Said, en commémoration de la guerre de Suez en 1956. Sadate a essayé systématiquement de diminuer la signification de cette victoire contre l’agression franco-britannique. Il a envoyé sa femme le représenter aux cérémonies délibérément négligées en décembre dernier à Port-Said, alors que Nasser y assistait toujours en personne. De véritables émeutes et manifestations ont accueilli ce geste. La foule de Port-Said a crié des slogans franchement anti-sadatiens, demandant la continuation de la lutte armée contre l’occupation israélienne et contre l’impérialisme.

b) La mort du field-marshal Ahmad Ismail (ex-ministre de la Défense et ex-commandant des forces armées), survenue en même temps, et ses funérailles ont été l’occasion de nouvelles émeutes contre le gouvernement et d’un affrontement entre les manifestants et l’armée, qui utilisa des bombes lacrymogènes pour ramener l’ordre. Des explosions populaires ont eu lieu à Alexandrie aussi. Les slogans ont été dirigés contre la politique intérieure et extérieure du régime, en particulier vis-à-vis d’Israël et des États-Unis. Il faut se rappeler qu’Ahmad Ismail symbolisait dans l’esprit populaire les préparatifs de la guerre d’Octobre et la destruction de la ligne Bar-Lev.

c) Lorsqu’est mort le chanteur populaire égyptien très connu Farid El Atrash, la police secrète devait littéralement enlever le cercueil et arranger un enterrement rapide, car les funérailles risquaient de tourner en une autre manifestation populaire contre le régime.

d) Quand la plus grande vedette de la chanson arabe Oum Khalsoum agonisait, le ministre de l’Intérieur diffusa un communiqué annonçant sa mort. Personne ne fut surpris d’apprendre ensuite qu’Oum Khalsoum était toujours vivante. Un nouveau communiqué officiel revint sur la nouvelle antérieure et une enquête fut décidée. Tous ces mouvements bizarres ont été généralement interprétés comme tactiques confusionnistes pour empêcher que la soudaine nouvelle de la mort de cette personnalité populaire et imposante ne fût le prétexte pour des émeutes et démonstrations contre le régime.

Dans tous ces incidents mineurs mais significatifs, l’appel à la guerre retentit, et le nombre des personnes détenues, arrêtées et blessées était relativement élevé.

La première grande explosion prolétarienne a eu lieu au début de 1975. Son centre principal était Helouan, la banlieue ouvrière du Caire, et plus précisément les quatre plus grandes entreprises industrielles : le complexe de fer et d’acier ; l’usine d’automobiles Nasr ; l’installation de cokéfaction et les diverses entreprises de l’industrie militaire.

Une activité préparatoire intense (souvent de nature spontanée) semble avoir précédé l’irruption. Les ouvriers et les comités de travailleurs avaient été en contact pendant un bon moment en vue de formuler leurs demandes et d’utiliser autant que se peut l’approche légale. Un comité de 200 ouvriers fut mis sur pied pour présenter au conseil des ministres un mémorandum avec les revende cations des travailleurs. La constitution d’un comité aussi large était une tactique délibérée pour rendre plus difficile son arrestation, ou pour la rendre plus publique le cas échéant. Pendant la période préparatoire il y eut des amples discussions entre les ouvriers et leurs comités. Le thème central était la demande pour « un blocage des prix et une augmentation des salaires ». Là-dessus un autre coup fut dirigé contre les travailleurs : la décision gouvernementale d’arrêter le versement d’une prime spéciale aux travailleurs des industries militaires, instaurée depuis octobre 1973 pour encourager la production.

Les comités de travailleurs s’y opposèrent violemment, étant donné la forte inflation en Égypte. Les dirigeants ouvriers soulevèrent la question devant le ministre des Industries militaires et devant le président de l’Assemblée nationale, mais en vain.

A la veille de la grève la fédération des syndicats des travailleurs appela à une réunion des diverses sections syndicales pour discuter de leurs revendications. Lorsque quelques dirigeants jaunes des syndicats tentèrent de « justifier » la politique gouvernementale en accusant « la tendance mondiale des prix » comme source de l’inflation, les ouvriers répliquèrent en produisant une liste de légumes populaires et aliments simples produits localement ; avec ironie ils demandèrent une explication sur le lien entre le marché mondial et ces produits locaux. Les dirigeants jaunes exhortèrent l’assemblée à faire valoir leurs revendications par les « voies appropriées et légitimes », mais l’assemblée générale insista que la seule voie possible pour la classe ouvrière était la grève et l’occupation des usines et ateliers, et critiqua sévèrement le chef de la fédération (qui était aussi le ministre du Travail). D’autres facteurs ont contribué à accroître le sentiment de privation et d’oppression parmi les travailleurs : par exemple, le déploiement des biens de luxe dans certains quartiers et magasins du Caire, ou la publicité tapageuse dans les journaux à la veille de Noël ou du Jour de l’An pour des réveillons coûtant quelque chose comme 50 livres égyptiennes par personne, alors que le salaire mensuel moyen de l’ouvrier ne dépasse pas 20 à 30 livres (1 L.E. = 10 FF) ; la publication du nouveau budget sans aucune provision pour augmentation de salaires ; la fixation officielle du prix d’une paire de chaussures à 6 livres (ce point marqua les ouvriers et fut chaudement commenté).

Les ouvriers des industries militaires décidèrent d’organiser une marche sur l’Assemblée nationale pendant le Jour de l’An. Comme on pouvait s’y attendre ils étaient accueillis par des unités de la police spécialement entraînées et armées. L’inévitable affrontement sanglant déclencha d’autres mouvements violents parmi les travailleurs et des actes de solidarité parmi les étudiants. L’affrontement principal eut lieu sur la place de la Libération au cœur du Caire, s’étendant de là à d’autres parties de la ville, y compris — bien entendu — Helouan, et se prolongeant pendant plus d’une semaine.

A noter particulièrement :

a) L’hostilité croissante des slogans contre Sadate. L’un a été répandu sur toutes les lèvres ; en traduction libre il signifie : « Héros du Canal, où est notre petit déjeuner ? » (il rime en arabe). Autres slogans répandus : « Réveille-toi Sadate, la viande coûte une livre et demie le kilo et une paire de chaussures six livres » ; « La production est à 100 % et les salaires à 10 % ».

b) Les cris demandant le renversement de Hedjazi, le Premier ministre, sur le ton de « Hedjazi ton gouvernement est comme celui des nazis ».

c) La colère des ouvriers visait les grands journaux actuellement dirigés par des journalistes complètement discrédités et bien connus pour leur attachement à l’ancien régime.

d) Les manifestants ont délibérément dirigé leurs actions « destructives » contre les symboles du luxe et de l’opulence (quartiers résidentiels, magasins et voitures de luxe).

e) Pendant les journées d’émeute, des groupes d’étudiants et de travailleurs se sont répandus dans la ville pour expliquer leurs revendications et discuter avec la population. Les étudiants, surtout des universités du Caire et de Ain Shams, soutenaient les travailleurs, attaquaient les mêmes journaux et leurs éditeurs et demandaient la libération des personnes arrêtées pendant les manifestations.

Les arrestations ont été nombreuses : outre celles d’ouvriers, celles d’étudiants et de leurs dirigeants, de journalistes réputés, d’écrivains, d’artistes, d’avocats, etc., tous connus pour leurs opinions et leurs activités progressistes. Incident significatif qui a attiré l’attention, l’arrestation d’un célèbre avocat juif (Shahati Haroun), personnalité bien connue dans l’histoire du communisme égyptien. Son nom a été déformé à dessein pour faire ressortir son ascendance juive, afin d’accréditer la version officielle selon laquelle l’émeute n’était que le travail d’une « poignée de trublions » ayant des attaches « étrangères » douteuses.

Il est intéressant de noter que le régime a abandonné très rapidement cette explication caricaturale du rôle d’« agents étrangers » pour une version qui exagérait la menace, présentant le mouvement déclenché par les ouvriers comme une véritable « conspiration pour renverser le régime » manigancée par les organisations très actives des nassériens, des communistes et des groupes de gauche. Selon le rédacteur en chef d’Akhbar El-Yom, « il ne s’agissait pas d’un simple acte de sabotage, mais ce fut une tentative de coup d’État de la part d’une minorité pour arracher le pouvoir à la majorité au moyen d’un coup sanglant ». Les moyens d’information officiels passaient complètement sous silence les aspects socio-économiques du mouvement déclenché par les ouvriers.

La presse et la radio n’ont pas hésité à accuser le prolétariat industriel égyptien de vouloir « détruire et les glorieuses victoires de la guerre d’Octobre et les grands pas réalisés dans le domaine de la construction nationale ». Le ministre de l’Information a répété à tout bout de champ le refrain utilisé partout « qu’il est impossible d’augmenter les salaires à cause des risques inflationnistes alors que la situation des prix internationaux freine largement la capacité de l’Égypte de réduire les prix ».

A la fin de janvier 1975 on estimait le nombre des détenus, à la suite des manifestations ouvrières, à environ 500 personnes. Selon les procès et débats oui ont suivi, les autorités auraient identifié au moins cinq organisations « révolutionnaires » : 1) Le « nouveau parti communiste », avec cent vingt personnes arrêtées pour appartenance à ce parti. Parmi elles un certain nombre d’avocats bien connus, des dirigeants ouvriers avec un passé communiste, des étudiants, des cadres et des anciens nasséristes de gauche. 2) Le nouveau « parti de la gauche », comptant une trentaine de détenus, pour la plupart des écrivains, mais aussi quelques ouvriers et étudiants collaborant à la revue Demain. 3) Le « courant révolutionnaire », avec environ quarante personnes arrêtées pour appartenance à ce groupe, parmi eux des ouvriers, des étudiants et des membres de l’intelligentsia. 4) Les « étudiants » en tant que tels, militants et dirigeants, dont le nombre est estimé à deux cent vingt-cinq. 5) Les « ouvriers syndiqués », environ quatre-vingt-dix, accusés de créer des troubles, d’incitation à la grève, à la manifestation, etc.

Le régime a eu à peine le temps de se féliciter d’avoir restauré « la loi et l’ordre » que le prolétariat industriel entrait de nouveau en action à la mi-mars, cette fois dans un autre grand centre ouvrier : Al-Mahallé Al-Kubra. Ce véritable soulèvement ébranla l’Égypte tout entière, surtout après l’intervention de l’armée qui fit cinquante victimes parmi les ouvriers et procéda à deux mille arrestations, au moins. Des grèves, des grands affrontements avec les forces de sécurité et l’occupation des usines se sont rapidement succédés.

Le mouvement a débuté parmi les ouvriers des industries du textile après le travail préparatoire habituel de discussions et de réunions contre la baisse continue d’un pouvoir d’achat déjà terriblement bas. Les revendications étaient simples et minimales : augmentation des salaires, repas gratuits, amélioration des conditions de travail et minimum de protection contre les risques pour la santé, propres à l’industrie du textile. La gravité de la situation est illustrée, contrairement à toute la tradition des luttes ouvrières, par la revendication d’un rallongement de la journée de travail, de sept à huit heures, pour disposer d’un supplément de salaire. En outre, près de 5 000 ouvriers venaient de joindre leur poste après une absence prolongée au service militaire, la plupart dans la fameuse 3e Armée encerclée dans le Sinaï à la fin de la guerre. Ils avaient leurs griefs propres en plus du reste des ouvriers. Enfin, l’exemple de la lutte menée au début de l’année par les ouvriers de Helouan fut une source d’inspiration pour ceux d’Al-Mahallé Al-Koubra.

Comme les autorités ne donnaient aucun signe de vouloir même écouter les revendications ouvrières, ils constituèrent une direction semi-clandestine à leur mouvement de protestation. La première équipe des travailleurs occupa les installations de l’immense complexe industriel du textile, et ils furent rejoints par ceux des équipes suivantes, en tout 40 000 ouvriers. Voici les traits caractéristiques de l’occupation :

a) Des comités furent créés pour assurer la production et la protection des installations contre toute tentative de sabotage par des agents provocateurs. Ainsi le régime ne pouvait pas accuser les travailleurs de freiner la production « quand toutes les forces du pays doivent être mobilisées contre la menace israélienne ».

b) Les travailleurs acceptèrent la venue de commis du gouvernement pour discuter des revendications ouvrières et de l’occupation, mais refusèrent de laisser les « invités » quitter l’usine occupée. Toutefois, ces discussions ne menaient nulle part et les travailleurs insistèrent à la fin que Sadate lui-même et son ministre de l’Industrie viennent discuter avec eux.

En dépit du haut degré de contrôle de la part des ouvriers, l’armée entra en action, encercla Al-Mahallé AlKoubra, pendant que les brigades anti-émeutes de la police attaquaient pour liquider l’occupation. En même temps des avions militaires tournaient au-dessus de la ville en franchissant le mur du son. Les booms sonores déclenchés furent interprétés au début comme un bombardement aérien des concentrations ouvrières, à la suite de quoi la foule envahit les rues et entrait en affrontement sanglant avec les forces de sécurité. Les ouvriers des autres établissements industriels de la ville et leurs familles se joignaient en manifestation de soutien avec des slogans contre la politique intérieure et extérieure de Sadate. Les quartiers résidentiels où habitaient les administrateurs et les importants bureaucrates du complexe industriel furent envahis. Toutefois, on ne signalait pas d’actes de destruction sauvage ou de pillage. Les ouvrières ramassèrent des échantillons de biens de luxe et de comestibles de choix et les exposèrent à côté des biens et aliments des ouvriers. Manifestations et affrontements se prolongèrent pendant plusieurs jours ; un couvre-feu fut déclaré, la ville coupée du reste du monde et même les communications téléphoniques étaient arrêtées.

Notons qu’Al-Mahallé Al-Koubra est traditionnellement une des villes industrielles les plus calmes de l’Eevpte. La dernière grande agitation ouvrière a eu lieu en 1947, sous la direction du parti communiste et elle avait été brutalement réprimée par l’armée de Farouk. Depuis lors AlMahallé Al-Koubra ne s’était pas signalé par son militantisme ouvrier, à la différence de Helouan et de Shubra Al-Khaimé. C’était la fierté des forces de sécurité que d’y avoir éliminé toute influence de gauche. C’est pourquoi on n’était guère surpris d’apprendre le renvoi de l’un des principaux responsables de la sécurité et des renseignements, accusé d’avoir été si mal informé de ce qui se passait réellement parmi les ouvriers d’Al-Mahallé Al-Koubra. Dans une conversation privée avec Haikal, selon une source digne de foi, Sadate aurait mis la faute du soulèvement sur le dos « des Russes, des Palestiniens et des communistes ». A dire vrai, les ouvriers avaient crié des slogans de soutien à la lutte armée palestinienne.

Sadate réagit ensuite en renvoyant son Premier ministre de tendance trop technocratique en faveur du ministre de l’Intérieur et, ipso facto, chef des forces de sécurité, Mamdouh Salem. L’atout essentiel du nouveau Premier ministre est d’être l’homme de « la loi et l’ordre » par excellence, sans expérience particulière ou don éprouvé pour affronter les questions les plus complexes de la vie économique, politique, sociale ou diplomatique. En d’autres mots, la classe au pouvoir en Égypte a choisi la voie de la confrontation avec la classe ouvrière et avec les masses populaires en général, en élevant un homme comme Salem au rang de Premier ministre.

Le choix d’un certain nombre d’autres ministres va dans le même sens. Le ministre des Finances, Ahmad Abu Ismail, est bien connu pour sa défense ardente, devant l’Assemblée nationale, du secteur privé de l’économie. Le ministre de la Construction et du Plan, Othman Ahmad Othman, est propriétaire et directeur de l’une des grandes sociétés de construction du monde arabe. On lui doit la fermeture d’un grand nombre d’entreprises du secteur public et la déclaration suivante devant l’Assemblée nationale : « A moins de nous tenir à la liberté totale de l’individu dans le cadre de la compétition, nous n’allons jamais faire des progrès. » Par ailleurs, la ligne officielle reste inchangée depuis qu’elle a été proclamée pour la première fois devant l’Assemblée nationale : « Les augmentations de salaires entraînent nécessairement une consommation accrue de la part de la classe ouvrière, qui à son tour pousse vers la hausse des prix. De surcroît, une telle augmentation de la consommation entraîne une baisse du taux d’augmentation de l’épargne nationale. »

Sous le règne de Mamdouh Salem — le policier numéro un du régime — cette ligne sera poursuivie avec plus d’agressivité, de brutalité et d’affrontements sanglants que jamais auparavant. Mais il est également vrai que le prolétariat industriel de l’Égypte ne se laissera plus faire.

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Sur le front du pétrole

Pourquoi est-ce que les plus hauts dignitaires U.S. (Ford, Kissinger, Schlesinger, Simon, Sisco, etc.) continuent-ils à brandir la menace d’une intervention militaire contre les pays producteurs de pétrole ? Aucun intérêt nord-américain n’a été sérieusement menacé après la défaite arabe de 1967, au contraire même. Le but stratégique de chasser les Russes de l’Égypte et du Moyen-Orient en général s’est rapproché, malgré la relative victoire arabe de 1973. A part la rhétorique « révolutionnaire » grandiloquente de Khaddafi, aucun pays arabe important ne poursuit une véritable politique anti-impérialiste et encore moins révolutionnaire; les régimes arabes les plus réactionnaires sont ceux qui ont le plus grand poids dans la région.

Politique U.S. : affrontement global avec les producteurs des matières premières

La réponse à notre question doit être cherchée dans la nature de la politique énergétique (et en premier lieu pétrolière) du gouvernement U.S. Celui-ci, en optant pour un affrontement avec les producteurs du pétrole et des matières premières en général, est si franchement impérialiste et visiblement U.S.-centriste que même les pays réactionnaires comme l’Arabie Saoudite et l’Iran ont des difficultés à s’y plier.

Le but poursuivi a deux aspects complémentaires : réduire le prix payé aux pays producteurs de l’O.P.E.P. ; maintenir les prix assez élevés dans les pays industriels consommateurs pour encourager les investissements dans les sources alternatives d’énergie. Le principal bénéficiaire de cette ligne sont les États-Unis, car les autres pays industriels n’ont guère de ressources alternatives qui puissent être développées sans importations massives. A la conférence de l’Agence Internationale de l’Énergie, tenue au début de février 1975, Kissinger suggéra que « les grands pays importateurs de pétrole se mettent d’accord pour empêcher la vente du pétrole importé sur le marché local à des prix qui rendent ces sources [d’énergie nucléaire et fossile conventionnelle] non compétitives ». Pour cela il propose soit un « prix planché commun » pour le pétrole, soit l’établissement d’un tarif extérieur commun à ces importations.

Dans ce fameux discours, Kissinger indiquait clairement le but poursuivi :

— insister sur une coordination étroite entre les pays consommateurs afin de pouvoir affronter avec succès les pays producteurs ;

— refuser l’octroi de garanties adéquates aux producteurs leur permettant de préserver la valeur des surplus financiers dont ils disposent actuellement ;

— insister sur la combinaison d’« un prix de protection adéquat » pour les sources alternatives d’énergie avec des « prix substantiellement plus bas » que les pays producteurs doivent accepter ;

— faire pression sur les agences internationales pour les amener à arrêter l’octroi de prêts aux pays de l’O.P.E.P., combiné avec une politique nettement discriminatoire de la part des États-Unis contre les pays producteurs, comme cela a été le cas dans la législation du commerce récemment adoptée.

Les personnalités du monde pétrolier ont dû réagir. Yamani, le ministre du pétrole de l’Arabie Saoudite, devait dire à Kissinger pendant sa visite à Riad en février 1975, que, si les États-Unis imposent effectivement une taxe de 3 dollars sur chaque baril importé, l’Arabie Saoudite répliquera par une taxe comparable sur chaque baril exporté vers un pays qui applique ladite taxe proposée par les États-Unis. D’autres personnalités de l’O.P.E.P. font remarquer que ce n’est pas l’idée d’un prix plancher qui est en cause, mais le fait que le plan est construit dans le but unique de faire baisser le prix payé aux producteurs. En effet, pour favoriser réellement le développement de sources alternatives, le prix actuel du pétrole ne devrait être baissé en aucun cas.

En d’autres termes, même les régimes arabes les plus timides ne peuvent pas accepter un système où les prix de l’O.P.E.P. seront maintenus bas pendant que les sources alternatives d’énergie seront développées à l’abri de barrières douanières de protection.

Deux questions se posent maintenant : Qu’en est-il des menaces nord-américaines d’occuper militairement les champs pétrolifères ? Qu’en est-il de l’idée de développer des sources alternatives d’énergie tant que domine la recherche du profit maximum ?

Peut-on envahir les champs pétrolifères ?

Il faut savoir que 24 ou au plus 48 heures suffisent pour préparer un puits de pétrole à un degré de démolition tel qu’il ne puisse être remis en activité avant un an, et cela en utilisant seulement des explosifs courants. Un simple entraînement du personnel nécessaire à remplir cette tâche, avec reconnaissance des lieux sans emplacement effectif des charges explosives — un exercice auquel les régimes arabes les plus nerveux prétendent se livrer actuellement — pourrait réduire le délai à six heures et même moins. Si on estime que les États-Unis n’ont pas l’intention de se livrer à une attaque-surprise sans une réelle provocation, on ne voit pas comment ils feront pour amener leurs troupes sur les lieux dans les délais nécessaires.

Dans le cas du Golfe, la majorité des champs pétrolifères est proche des côtes ou off-shore, mais les États-Unis n’ont pas dans la région de forces navales assez importantes, ne peuvent pas  les y amener  sans  attirer l’attention — et susciter des mesures de précaution – et ne peuvent pas songer à une attaque purement aéroportée faute d’une base aérienne suffisamment rapprochée. Dans le cas de la Libye et de l’Algérie, la force navale existe sous la forme de la VIe flotte U.S., mais les puits sont trop en retrait de la côte pour qu’ils ne puissent pas être démolis à temps. En outre, les États-Unis auront tout le mal du monde à détruire simultanément tous les gisements du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Or, une opération isolée dans une région risque fortement d’être contrée par un embargo concerté partout ailleurs.

Ainsi, une réplique militaire à un embargo pétrolier limité pourrait résulter en un arrêt prolongé de la production.

Quels sont les prix rentables pour les sources alternatives ?

Selon des évaluations établies sérieusement, sur la base des prix de l’été 1974, les prix suivants doivent être maintenus aux points de production pour que les investissements en ressources énergétiques alternatives deviennent rentables du point de vue capitaliste : sables de goudron (athasasca) : 12 dollars le baril ; schistes bitumineux : 10 dollars le baril ; énergie nucléaire : 4-5 dollars le baril ; pétrole de la mer du Nord : 4-5 dollars le baril. Ces prix minima ne comprennent pas redevances et taxes, et supposent un rendement des investissements de l’ordre de 15 à 20 %. Il faut aussi prendre en considération que le coût des projets monte rapidement depuis l’été 1974, tandis que le prix du pétrole baisse constamment depuis cette date, en termes réels.

La réplique de l’O.P.E.P. : diminution planifiée de la production

La conférence au sommet des pays producteurs de pétrole, tenue à Alger (4-6 mars 1975), a été un véritable modèle de modération, l’Arabie Saoudite donnant le ton.

Parmi les questions les plus vivement débattues, celle d’une réduction planifiée de la production pétrolière afin de soutenir les prix face à une baisse de la demande et pour absorber les surplus de production. L’Algérie, qui défendait cette position, la justifiait en prétendant que le surplus actuellement enregistré était « artificiel », car largement créé par une politique délibérée de restriction de la consommation dans le but de faire baisser les prix. Les pays producteurs doivent donc répliquer. Cette position était aussi celle de l’Irak et de la Libye, mais elle était également soutenue par les grands producteurs comme l’Iran, le Nigeria et le Venezuela. La thèse fut combattue par l’Arabie Saoudite qui faisait valoir que le surplus n’était nullement « artificiel », mais la réponse naturelle du marché aux prix plus élevés. Le prince Fahd Ibn Abd Al-Aziz, chef de la délégation saoudienne, souligna longuement la « responsabilité internationale » de son pays dans l’approvisionnement mondial de pétrole.

L’Arabie Saoudite a pu bloquer toute initiative pratique dans le sens souhaité par la majorité. La résolution finale dit seulement : « […] les pays de l’O.P.E.P. établiront une coopération et une coordination étroite entre eux afin de maintenir l’équilibre entre la production de pétrole et les besoins du marché mondial ». La force de l’Arabie Saoudite provient non seulement du fait qu’elle est le plus grand exportateur, avec les plus vastes réserves de pétrole, mais aussi parce qu’elle dispose de ce qu’on peut appeler une « force de frappe » sur le marché mondial : avec son grand volume de capacité de production additionnelle et ses besoins financiers relativement réduits, par rapport à la production, l’Arabie Saoudite peut augmenter ou diminuer la production de trois millions de barils par jour ou même plus, sans que sa propre économie s’en ressente outre mesure.

Autre réplique possible : indexation du prix du pétrole

L’Iran, soutenu vigoureusement par l’Algérie, a mené la bataille pour une stabilisation immédiate des prix pétroliers en valeur réelle, par un système d’indexation globale. Et de nouveau ce fut l’Arabie Saoudite qui a pu ramener la résolution vers une formulation plus vague. A vrai dire, tout le monde est d’accord que l’indexation devrait être introduite tôt ou tard, pour compenser l’inflation mondiale et les fluctuations monétaires. La discussion tourne autour de la date et de l’étendue de celle-ci. L’Arabie Saoudite essaie d’introduire a) une modeste réduction du prix du pétrole brut dans l’immédiat, et b) une réduction supplémentaire du prix avant que ne prenne effet l’indexation. (Rappelons que le projet algérien soumis en décembre 1974 est toujours à l’étude : blocage des prix nominaux jusqu’à la fin de 1975 — et effectivement décidé pour la fin de septembre 1975 — indexation partielle en 1976-1977, indexation totale en 1978-1980.) Toutefois, même l’Arabie Saoudite ne saurait accepter un prix planché inférieur à 10 dollars le baril.

Les affrontements futurs

Parmi les autres questions discutées, ce fut toujours le point de vue saoudien qui prévalait. Ainsi, pour l’emploi des surplus financiers les pays « pauvres » à l’intérieur de l’O.P.E.P. luttaient et luttent toujours pour la création d’un mécanisme central de l’O.P.E.P., à la fois pour l’aide aux pays sous-développés et pour le recyclage des fonds libres dans les pays industrialisés. L’Arabie Saoudite, soutenue sur ce point par l’Iran, le Koweït et les Émirats Arabes Unis (les grands possesseurs de surplus financiers) ne voulaient pas en entendre parler, et la situation actuelle où chacun décide pour soi continue. Le problème de l’attitude commune concernant le recyclage, toutefois, sera mis à l’étude, mais entre les ministres des Finances des pays possesseurs de surplus, exclusivement.

Il en était de même sur l’attitude à adopter au sujet de la conférence mondiale entre producteurs et consommateurs (le projet français). La faction dirigée par l’Algérie insista sur un arrangement global — package deal — permettant la stabilisation des prix du pétrole et des matières premières, ou rien du tout. L’autre groupe, composé notamment de l’Iran, du Venezuela et de l’Arabie Saoudite, considère une telle attitude rigide comme non-réaliste, et propose qu’il soit établi seulement un lien entre les deux, avec priorité pour le pétrole, et non pas une simultanéité des négociations et solutions. La division à l’intérieur de l’O.P.E.P. encouragea les États-Unis à adopter une ligne dure lors de la réunion préparatoire à Paris. Plus modérée était la position officielle de l’O.P.E.P., et plus dure devenait celle des États-Unis.

L’échec de la réunion préparatoire et les discours combatifs de Kissinger devant l’Agence Internationale de l’Énergie et l’O.CD.E. (27 et 28 mai 1975) provoquèrent une réaction désabusée de la part de l’Algérie : « … les États-Unis continuent à vouloir dominer non seulement les pays du tiers monde mais aussi les pays industrialisés, et préparent une solution américaine, ne prenant en considération que leurs propres intérêts. »

Tout cela n’a pas manqué d’influencer la conférence de l’O.P.E.P. tenue au Gabon du 9 au 11 juin. Deux décisions y furent prises : réajuster les prix du pétrole à partir du 1 ͤ ͬ octobre 1975 ; calculer les prix non plus en dollars mais en droits de tirage spéciaux ou D.T.S. (la valeur d’une unité de D.T.S. est calculée sur la base d’un « panier » de 16 devises. A l’origine une unité de D.T.S. valait un dollar ; par suite de Ta perte de valeur de ce dernier, une unité de D.T.S. valait environ 1,21 dollars au 30 juin 1974, et elle a progressé d’environ 5 % depuis). Mais, et cela est un point capital en faveur des États-Unis, les paiements effectifs seront faits en dollars, livres sterlings et autres devises, comme par le passé et suivant les accords conclus.

A dire vrai, il n’est pas sûr que les pays producteurs de pétrole profiteront de ce nouveau mode de calcul de l’unité monétaire. Le ministre de l’Intérieur de l’Iran, Jamshid Amouzegar, qui représente d’habitude son pays aux réunions de l’O.P.E.P., a déjà indiqué que l’Iran s’y opposera. « Si le dollar U.S. améliore sa position, a-t-il déclaré le 19 juin de cette année, comme c’est le cas actuellement, les producteurs perdront beaucoup en calculant les prix en D.T.S. » Ce qui intéresse l’Iran, selon J. Amouzegar, c’est que la réunion prochaine de l’O.P.E.P. décide d’indexer le prix du pétrole sur la base d’un « panier » de biens et de marchandises et de leur évolution de prix sur le marché international, pour compenser les effets de l’inflation continue, tout en laissant le dollar comme unité de compte. Une telle position est certainement plus radicale du point de vue des pays producteurs de pétrole, et l’Iran y est acculée par ses propres difficultés financières. Le ministre iranien accusa aussi William Simon, secrétaire au Trésor des États-Unis, qui a mis en garde les exportateurs de pétrole contre une éventuelle augmentation des prix, « de vouloir mener une stupide guerre de nerfs contre nous ». Même le Shah est forcé de s’opposer à la politique U.S. et à regretter la timidité excessive de l’O.P.E.P. Des âpres luttes sont en perspective.

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Bataille navale dans la lutte des classes en Israël

Un conflit du travail dans le port de pétrole d’Ashkelon, terminus de l’Eilath-Ashkelon Pipeline Company (E.A.P.C.), s’est transformé, vers la fin de mai, en une véritable bataille navale. Les ouvriers, pour défendre leur emploi menacé, avaient occupé les installations de l’E.A.P.C, y compris quatre vedettes appartenant à la compagnie. Celle-ci réussit à obtenir des mandats pour la comparution devant la cour de quatre dirigeants ouvriers. Ils se cachèrent, puis le 27 mai, ils prirent les vedettes de la compagnie et partirent en mer avec d’autres grévistes. La police tenta de les rejoindre, mais les bateaux des grévistes étaient plus rapides ; la police loua alors trois vedettes rapides qu’elle devait amener de Haïfa dans le nord, vers Ashkelon, qui est au sud d’Israël. Deux de ces vedettes arrivèrent le 28 au matin. Les grévistes laissèrent le premier bateau entrer dans le port, mais ils attaquèrent et coincèrent le deuxième jusqu’à ce qu’il eût échoué sur les rochers à proximité du port. Quand le premier bateau voulut venir à son secours, il fut à son tour entouré par les vedettes rapides et très maniables des grévistes. Les grévistes, dont beaucoup font leur période de réserve dans les unités de commando navales, se jouaient de la police dans toutes ces escarmouches. Avec beaucoup de difficultés, la police réussit à attacher un câble au bateau échoué, que les grévistes coupaient aussitôt. Plus tard, le commandant de la police se plaignit que durant la bataille les grévistes avaient crié : « Noyez-les ! Enfoncez-les ! Ramenez les policiers sur la terre en cercueils !… »

C’est alors que la police commença à tirer, mais les ouvriers ne furent pas impressionnés ; ils avaient capté les communications de la police à l’aide de leurs propres radios et ils savaient que les ordres étaient de ne tirer qu’en l’air. Entre-temps, le troisième bateau approche. Les grévistes laissèrent alors les deux autres et lui donnèrent la chasse, l’enfonçant et l’endommageant, jusqu’à ce qu’il trouve refuge dans le port voisin d’Ashdod. A midi, une trêve fut négociée et les ouvriers acceptèrent que le bateau échoué — qui se remplissait d’eau et commençait à pencher — soit remorqué.

Les ouvriers avaient gagné la bataille navale, mais la grève continua. La police, entre-temps, traduisait devant la justice soixante et un ouvriers grévistes, les chargeant de sept chefs d’accusation. Le procès s’ouvrit à la fin du mois de juin, accompagné de mouvements de protestation et de solidarité de Ta part des ouvriers partout dans le pays.

La grève d’Ashkelon est l’un parmi d’autres conflits du travail importants qui ont éclaté récemment en Israël. Deux autres exemples connus sont la lutte des dockers du port d’Ashdod et celle des marins, dans la marine marchande d’Israël.

La plupart de ces luttes ont des traits en commun. Elles ont lieu surtout dans le secteur public, dans les secteurs vitaux (comme le transport international) qui sont directement intégrés au marché capitaliste mondial et immédiatement affectés par la crise économique mondiale. Il faut noter que la cause de ces conflits n’est pas le plus souvent une demande d’augmentation des salaires — les ouvriers en question sont hautement qualifiés et relativement bien payés — mais la sécurité de l’emploi. Par exemple, dans le port d’Ashdod le conflit tourne autour de la décision du gouvernement d’introduire des firmes privées de manutention de containers, qui emploient la main-d’œuvre à des conditions inférieures à celles obtenues dans le secteur public, après des années de lutte. Les dockers s’opposent à ces tentatives, y voyant une menace à leurs conditions de travail et à la sécurité de l’emploi.

Naguère, les autorités cédaient le plus souvent aux exigences des ouvriers dans les secteurs vitaux. Pour des raisons de « sécurité nationale », ils préféraient acheter la paix sociale en accordant aux ouvriers de ces secteurs des salaires plus élevés et un certain contrôle de leurs conditions de travail. Maintenant, avec la crise économique mondiale, qui est particulièrement sévère dans la branche des transports ; avec la concurrence attendue par suite de l’ouverture du canal de Suez; et avec les difficultés politico-économiques spécifiques d’Israël, après la guerre de 1973 — le gouvernement se sent obligé de diminuer les coûts de façon dramatique.

Comme lors de toutes les grandes grèves d’Israël, la Histadrouth ne soutient pas les ouvriers dans la vague présente de conflits. Dans le cas d’Ashkelon, la Histadrouth a refusé de reconnaître la grève comme un conflit officiel ; mais elle s’est opposée par ailleurs à la proposition gouvernementale de mettre sur pied une équipe de briseurs de grève. Le boss du département syndical de la Histadrouth, Abrahamovicz, déclara que, tant que les ouvriers rejettent l’autorité de la Histadrouth, la centrale syndicale ne pourra intervenir même comme intermédiaire entre eux et la compagnie. Dans d’autres cas, la Histadrouth est ouvertement du côté des employeurs.

Les manipulateurs de l’opinion publique en Israël sont extrêmement inquiets de la vague actuelle de luttes ouvrières qu’ils décrivent comme « l’effondrement du système des relations du travail en Israël ». La presse bourgeoise a recours à un langage particulièrement hystérique, et dénonce les militants ouvriers de la base comme des « criminels » contre lesquels elle demande l’application de la loi. L’attaque la plus virulente est dirigée contre Yahoshoua Peretz, le dirigeant ouvrier du port d’Ashdod, d’origine marocaine. Le 10 juillet eut lieu une réunion interministérielle sous la présidence de Yigal Allon, remplaçant le premier ministre absent du pays en voyage officiel, et avec la participation des ministres du transport, de la justice, de la police et des finances. Il y fut décidé de « liquider » Y. Peretz, en le traduisant devant la justice pour un incident somme tout mineur. « Yehoshoua Peretz est calomnié dans la presse, dans des éditoriaux et sous la plume des dessinateurs, d’une manière qui rappelle aux lecteurs plus jeunes la guerre sans merci menée contre les grévistes d’Ashkelon, et aux lecteurs plus âgés le journal nazi Der Stürmer » (Haolam Haze, 16 juillet 1975).

La réforme fiscale en Israël

Le taux d’imposition fiscale en Israël est parmi le plus élevé du monde. C’est largement à cause de cela — mais aussi à cause de l’étrange édifice bureaucratique de la structure sociale israélienne — que des méthodes spéciales d’évasion fiscale ont vu le jour. Ces méthodes ne sont pas utilisées seulement par les patrons et les travailleurs indépendants (comme c’est le cas partout au monde) mais elles le sont également parmi de larges couches d’employés et d’ouvriers salariés. Pour l’essentiel, la méthode consiste à se procurer des avantages en marge, exonérés d’impôts, à la place et au lieu des augmentations de salaires. Le large éventail des avantages en nature comprend, entre autres choses, des allocations pour le maintien d’une voiture et d’une ligne téléphonique à domicile (même si l’intéressé ne possède ni l’un ni l’autre), l’allocation d’une aide pour littérature technique (même à des ouvriers qui n’en utilisent point), le paiement de vacances à l’étranger, déguisées en « voyage d’étude », etc. Tout cela existe aussi dans d’autres pays, mais la sophistication et l’étendue du « système » sont sans parallèle. Selon une enquête du journaliste Barukh Nadel, les évasions fiscales au cours des deux dernières années ont atteint la somme de 35 milliards de livres israéliennes, soit près de trois fois la somme effectivement prélevée comme impôt (Barukh NADEL, Le Rapport Nadel : tout sur l’impôt sur le revenu en Israël [en hébreu], Tel-Aviv, 1975). Le gouvernement connaît la réalité et y a parfois contribué. Avec les contraintes imposées à la structure des salaires (accord de parité, indexation, blocage des salaires, etc.), les avantages en marge sont devenus un mécanisme nécessaire pour détourner la rigueur du système, quand il devenait impératif pour des raisons politiques et économiques de satisfaire des revendications ouvrières. Au cours des années la situation est devenue inextricable.

Une proportion élevée du revenu personnel réel étant exonérée d’impôt, le gouvernement a dû imposer la partie imposable du revenu à un taux très élevé. Les travailleurs indépendants (un tiers de la population active) se plaignent amèrement qu’on empêche les gens d’être honnêtes et travailleurs. Les contradictions du système sont devenues insoutenables après la guerre de 1973, avec l’augmentation vertigineuse des dépenses militaires et des besoins financiers du gouvernement. Une simple augmentation du taux des impôts directs risquait de produire l’effet contraire. Comme le faisait remarquer B. Nadel : malgré le taux d’imposition directe parmi les plus élevés du monde, le rendement effectif ne l’était guère si on le compare avec la part d’impôt sur le revenu dans le produit national brut de quelques pays : Pays-Bas : 26,6 % ; suède : 26,3 % ; États-Unis : 21 % ; Grande-Bretagne : 18,1 % ; Israël : 12,9 %.

Tout le système fiscal a dû être réformé. Un comité spécial, sous la présidence du prof. Haim Ben-Shahar, a été nommé et ses recommandations viennent d’être adoptées par le gouvernement. Le taux d’imposition sera considérablement réduit, mais les avantages exonérés seront dorénavant imposés. Cette réforme, qui a pris effet depuis juillet 1975, est complétée par une réforme des impôts indirects, où le système compliqué actuellement en vigueur sera remplacé par une taxe sur la valeur ajoutée. Les taux des taxes indirectes seront accrus.

Le gouvernement espère réduire l’évasion fiscale, surtout des travailleurs indépendants. Il espère de même que la réduction du degré de progressivité de l’impôt sur le revenu incitera à travailler plus d’heures avec davantage d’intensité. L’économie israélienne continue à souffrir d’un manque relatif de main-d’œuvre qui, dans certains secteurs nécessitant des emplois qualifiés, ne peut pas être remplacée par des travailleurs supplémentaires des territoires occupés. Il reste à voir si les espoirs du gouvernement seront réalisés.

Le niveau de vie de la classe ouvrière, cela semble évident, sera touché par la réforme. Les travailleurs indépendants continueront à fabriquer des déductions sur « frais généraux », mais la partie exonérée d’impôt du salarié sera éliminée. Les effets du blocage des salaires ne pourront plus être dilués. L’augmentation des taxes indirectes a également un impact social régressif.

Élections à l’Université de Jérusalem

En mai ont eut lieu les élections générales à l’Union des étudiants de l’Université de Jérusalem. Des listes de candidats ont été présentées par quatre groupes politiques : 1. le regroupement droitier du Likkoud ; 2. le bloc droitier religieux ; 3. le regroupement travailliste pro-gouvernemental ; 4. un bloc de gauche comprenant le parti communiste, le Comité des étudiants arabes et des petits groupes sionistes de gauche.

Le programme du bloc de gauche comportait les points suivants :

— la politisation de l’Union et l’introduction de la représentation proportionnelle ;

— l’opposition à la politique chauvine du gouvernement et de la droite ;

— la reconnaissance par l’Université et par l’Union, du Comité d’étudiants arabes comme représentation officielle des étudiants arabes ;

— la solution du conflit israélo-arabe sur la base de la reconnaissance des droits du peuple palestinien, y compris l’établissement d’un État palestinien indépendant à côté de l’État d’Israël.

La participation aux élections était faible — comme d’habitude — pas plus de 30 %. C’est le résultat du vote qui a constitué une surprise. Sur les 99 candidats élus, 37 étaient du Likkoud, 19 du bloc religieux, 6 du regroupement travailliste pro-gouvernemental et 37 appartenaient à la gauche. Il en ressort que la polarisation parmi les étudiants est encore plus forte que dans la population en général.

Les deux formations de droite — Likkoud et religieux — formèrent ensuite une coalition qui leur permet de contrôler l’Union. 

[voir le suivant : Lettres a Khamsin ‒ par Moshé Machover, Israël Shahak, Léa Tsemel et Michel Warschawski]

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