Le débat a l’intérieur du camp arabe : 1. Un État palestinien ? par Fuad Faris

30 June 1975

in Articles, Khamsin, Khamsin 1

1. La stratégie impérialiste

Peu après la guerre d’Octobre, de nombreux rapports occidentaux ont spéculé sur une diminution de la confiance politico-militaire envers Israël, car ce dernier n’est pas parvenu à conserver une suprématie militaire absolue garantissant la sauvegarde des intérêts occidentaux au Moyen-Orient. Les États-Unis renforceraient plutôt leurs alliances avec les pays arabes occidentaux, tel que l’Arabie Saoudite, la Jordanie et les émirats du Golfe Persique (à cette époque la réintégration totale de l’Égypte sous la coupe américaine n’apparaissait pas encore clairement) — et l’argument fit son chemin.

Il faut clairement comprendre que les États-Unis vont toujours essayer, dans la mesure de leurs forces et de leurs moyens, de soutenir leurs alliés au Moyen-Orient, même si ceux-ci s’avèrent de temps en temps ne pas jouer le rôle qui leur est imparti dans la stratégie impérialiste. L’intérêt u Moyen-Orient est trop grand pour que les États-Unis renoncent à aucun de leurs alliés et, dans le cas de l’État sioniste, au plus sûr d’entre eux. Non pas que le gouvernement israélien soit plus honnête ou plus enthousiaste de son alliance avec les États-Unis qu’aucun pays arabe ne pourra jamais l’être. L’État d’Israël reste le plus sûr allié si l’on considère la composition idéologique de sa société et ses liens avec le monde occidental. Il est par contre notoire que les pays arabes sont instables, et que dans les vingt dernières années ils ont subi de nombreuses agitations. Cela ne veut pas dire que les États-Unis vont indéfiniment se reposer uniquement sur la capacité israélienne à protéger les intérêts impérialistes, comme ce fut le cas en 1967 et en 1973. Cela veut simplement dire que, étant donné l’affaiblissement de la position israélienne depuis la guerre d’Octobre et son incapacité de jouer le rôle qui était le sien avant Octobre, les États-Unis sont à présent tenus de renforcer les liens avec les pays arabes pro-américains. Au total, la conservation du statu quo au Moyen-Orient, au moins dans un futur immédiat, s’avère plus chère après la guerre d’Octobre qu’avant : pour garder la région sous contrôle, il ne faut pas seulement maintenir l’État d’Israël à flot, il faut renforcer les pays arabes pro-impérialistes. (Il faut se rappeler que la menace la plus sérieuse de l’ordre impérialiste au Moyen-Orient vient des masses exploitées, que la stratégie impérialiste vise à étouffer tout mouvement révolutionnaire de masse et que le conflit israélo-arabe au niveau des gouvernements en place est seulement un effet des luttes nationales et des luttes de classes — à ce niveau, il n’y a pas de contradiction intrinsèque entre le sionisme et la réaction arabe.) Que l’État d’Israël demeure le premier partenaire des États-Unis, bien qu’actuellement ils aient besoin des pays arabes pro-américains qu’ils soutiennent, se reflète dans le montant de l’aide à l’étranger allouée par le Congrès américain aux différents pays du Moyen-Orient : sur un total de 900 millions de dollars pour l’année fiscale 1974-75, 350 millions sont destinés à Israël; 250 millions pour l’Égypte qui n’avait pas reçu de l’aide américaine depuis 1965 ; et 200 millions pour la Jordanie (il faut souligner les besoins relatifs de ces pays : la population égyptienne est environ dix fois supérieure à la population israélienne et quinze fois supérieure à celle de la Jordanie).

Dire que les États-Unis vont réduire leur alliance avec Israël pour renforcer les liens avec les pays arabes pro-américains est sans fondement. Car pour les tenants de la politique américaine il ne s’agit pas d’une situation en alternative, qui poserait le soutien de la classe dirigeante israélienne et celui des classes dirigeantes arabes comme exclusifs. Croire que ces dernières veulent forcer les États-Unis à faire un choix entre elles et Israël, c’est ignorer les forces réelles et décisives en place au Moyen-Orient. Il est d’une grande évidence que, quand les masses arabes relâchent quelque peu leur pression sur leurs classes dirigeantes, ces dernières sont toujours prêtes à s’entendre avec le sionisme. La démonstration en a encore été faite par les actes des gouvernements arabes après la guerre d’Octobre.

Les remarques précédentes se réfèrent à la ligne générale suivie par la stratégie impérialiste. Il reste à en étudier les détails. La configuration antérieure à Octobre s’étant révélée instable, le but immédiat est d’en chercher une plus stable. Le statu quo sera alors maintenu sur les bases d’une nouvelle configuration qui va heureusement favoriser la pression populaire dans les pays arabes qui entourent Israël. Cela conduira nécessairement à un retrait, au moins partiel, du Sinaï, des hauteurs du Golan et de la Cisjordanie. S’efforçant de conserver le rôle privilégié assigné à l’État d’Israël, la stratégie impérialiste se déroulera comme suit : donner le temps à Israël de se relever des contrecoups de la guerre d’Octobre et miner peu à peu la relative position de force acquise, comme conséquence de la guerre, par l’Égypte et la Syrie sur Israël. Le moment venu, on imposera des concessions économiques à ces deux dernières (ouverture devant le capitalisme israélien, libre accès au canal de Suez pour les bateaux israéliens, etc.) en compensation des pertes économiques subies par Israël à cause du retrait de certains territoires occupés. S’appliquant également à préserver la Jordanie et le Liban — pays arabes traditionnellement pro-occidentaux — étayant l’entreprise sioniste, la stratégie impérialiste va avant tout chercher à liquider le mouvement palestinien pour l’autodétermination nationale, qui se trouve en opposition directe avec le caractère exclusif du sionisme et avec le rétablissement du régime jordanien sur la Cisjordanie. En regardant de plus près le déroulement des opérations qui se préparent actuellement pour la mise en œuvre de la stratégie impérialiste (Le terme de « stratégie impérialiste » n’est pa utilisé ici dans le sens d’un plan préétabli mené unilatéralement par les agents de la politique américaine manipulant délibérément le sionisme et la réaction arabe pour réaliser leur propre dessein. Bien que façonné par de nombreux facteurs subjectifs souvent contradictoires — pas seulement les efforts diplomatiques de Kissiger, mais aussi des attitudes telles que la croyance aveugle du gouvernement Sadate dans la capacité de la technologie et du capital américains à résoudre les problèmes égyptiens, ou encore le racisme anti-arabe acharné de la vieille garde sioniste, ou enfin la détermination de Hussein à sauvegarder son royaume, quand même il faudrait pour cela passer sur le cadavre de ses sujets palestiniens — la stratègie impérialiste est, en dernière analyse, déterminée par des facteurs objectifs résultant de la dynamique de l’exploitation impérialiste du Moyen-Orient) :

1) C’est l’Égypte, principale force combattante dans n’importe quelle confrontation entre Israël et ses voisins arabes, qui doit être neutralisée en premier lieu. Un désengagement des troupes du front de Suez est alors assuré dans ce but et une zone tampon, contrôlée par les troupes de l’O.N.U. placées sous le commandement direct du Conseil de Sécurité (l’Égypte ne peut demander leur retrait sans approbation préalable du Conseil de Sécurité, c’est-à-dire, en fait, des super-puissances), supprime l’arme la plus efficace que l’Égypte possède contre ses envahisseurs : la menace d’une guerre d’usure prolongée. Et cela sans autre contrepartie : pas d’évacuation autre que celle d’une parcelle symbolique du Sinaï, pas même la promesse d’une évacuation totale du Sinaï.

2) Une fois la menace égyptienne enrayée, une fois le front commun Égypte-Syrie brisé, plaçant de la sorte cette dernière dans une situation quasi désespérée, la stratégie impérialiste pouvait, dans une seconde phase, réitérer un désengagement semblable dans le Golan — ici encore sans aucun retrait substantiel et sans promesse de retrait total.

3) Bien que la Jordanie et le Liban n’aient pas été directement engagés dans la guerre d’Octobre, la stratégie impérialiste réclamera ensuite un « désengagement des fronts jordaniens et libanais ». Il s’agit d’entourer Israël d’un cordon sanitaire, occupé et contrôlé par l’O.N.U. et qui devra : a) empêcher toute reprise des hostilités ; b) éloigner le conflit de toute intrusion des masses dans les salles de conférences de Genève ; c) surtout, isoler les Palestiniens sous occupation israélienne de ceux qui se trouvent sous autorité hachémite ou libanaise, divisant ainsi leur mouvement de libération, puis le localisant pour enfin le supprimer.

4) Craignant la puissance israélienne et las des répercussions de l’activisme palestinien sur ses propres masses ouvrières, lé gouvernement libanais a proposé depuis longtemps déjà que les troupes de l’O.N.U. stationnent sur le sol libanais le long de la frontière israélienne. Jusqu’à présent cette proposition a échoué, du fait des pressions conjuguées du mouvement palestinien et de la gauche … ; libanaise. Si besoin est, l’armée israélienne envahira le Sud-Liban, en prétendant que les autorités libanaises sont ; incapables de contrôler les guérillas palestiniennes, et justifiant de la sorte un « désengagement » en bonne et due forme ainsi que l’établissement d’une zone tampon de 1’O.N.U.

5) Bien que la monarchie hachémite se soit toujours montrée favorable à un modus vivendi avec l’État sioniste, en partageant avec lui le butin palestinien, un désengagement de la Cisjordanie s’avérera être une importante pierre d’achoppement pour la stratégie impérialiste. D’une part, de puissantes factions de l’« establishment » sioniste sont opposées à l’abandon de toute parcelle de l’« Eretz-Israël », tandis que le mouvement palestinien est aujourd’hui probablement assez fort pour empêcher un retour de la Cisjordanie sous la coupe hachémite. D’autre part, si un retrait partiel de la Cisjordanie n’est pas effectué par les Israéliens, le roi Hussein verra s’effondrer un peu plus les bases sur lesquelles il s’appuie pour se proclamer un représentant du peuple palestinien.

6) La dernière phase de la stratégie impérialiste sera les pourparlers de Genève, qui vont traîner pendant des mois, pour ne pas dire des années (rappelons les pourparlers de Paris à la fin de la guerre du Vietnam — ils ont duré cinq ans). Au cours de cette phase, l’« establishment » sioniste va poursuivre sa politique expansionniste dans les territoires occupés depuis juin 1967, avec l’avantage supplémentaire de disposer de la protection du cordon sanitaire de l’O.N.U. Il y aura une pression américaine sur le gouvernement israélien pour une évacuation partielle des territoires occupés dans la mesure où la pression populaire croissante à l’intérieur des pays arabes sape à a fois l’arrangement tout entier et les régimes arabes en place. Le moment venu, si les « droits légitimes » d’Israël dans le Sinaï, le Golan et la Cisjordanie se sont suffisamment consolidés pour justifier une présence permanente dans ces territoires, la concession optimale accordée sera la démilitarisation après un retrait substantiel (mais non total). En échange, l’État d’Israël sera reconnu par les États arabes et de nombreux traités diplomatiques et économiques viendront inscrire cette reconnaissance dans les faits. Pendant ce temps, de l’argent et des armes seront fournis pour extirper une bonne fois pour toute le ferment révolutionnaire palestinien. Cet objectif final ne requerra pas moins que fa liquidation physique du peuple palestinien. Mais, avant que le projet ne vienne à exécution, un flot de forces invincibles aura certainement surgi.

Le maximum que la stratégie impérialiste puisse jamais accomplir, si elle parvient à se déployer sans entraves majeures, est de différer pendant des années la résolution de la crise actuelle. Il est cependant fort douteux qu’elle n’échoue pas avant d’être menée à terme — et cela malgré tous les indices actuels. En fait, depuis la guerre d’Octobre, les événements se sont déroulés dans le sens d’un renforcement et d’une expansion de l’hégémonie impérialiste au Moyen-Orient. Alors que, juste après la guerre, une coordination des efforts des pays arabes aurait pu forcer un retrait des territoires occupés sur tout le périmètre israélien, l’Égypte fut écartée de la confrontation moins de trois mois plus tard et la Syrie sept mois plus tard (premier et second pas de la stratégie impérialiste). Et cela en dépit des déclarations de Sadate selon lesquelles il n’y aurait aucun désengagement sans les garanties préalables du retrait total des Israéliens des territoires occupés, de même qu’il n’y aurait pas de désengagement séparé des fronts syrien et égyptien. Simultanément, par suite d’une pression américaine, l’embargo arabe sur le pétrole fut levé, contredisant encore de manière flagrante es affirmations antérieures des chefs d’État arabes (« l’acheminement du pétrole à destination des pays occidentaux ne reprendra pas tant que les troupes israéliennes n’auront pas évacué la totalité des territoires occupés pendant la guerre de juin 1967 »). Affirmer que les États-Unis et les pays de l’alliance Atlantique puissent être « soumis au chantage des gouvernements arabes actuels pour abandonner Israël » s’avère encore être une médiocre invention de toutes pièces des moyens d’information (reprise souvent par les milieux de gauche, malheureusement). Les faits réduisent à néant l’idée que les régimes arabes établis pourraient participer à la direction du mouvement arabe de libération et de la lutte pour l’autodétermination nationale des Palestiniens. Le mécontentement et les griefs des vastes masses populaires sont traînés plutôt qu’entraînés par leur position anti-impérialiste/antisioniste et ses fluctuations ; et, s’il arrive que ces régimes soient soumis de nouveau à une pression par le bas, leur premier geste sera de la supprimer, puis, en cas d’insuccès, de la récupérer.

En fait, par suite de développements internes à l’Égypte, centre de gravité du monde arabe, la situation actuelle du Moyen-Orient est plus propice à l’impérialisme qu’on n’aurait jamais pu le prévoir il y a un an. En l’espace de quelques mois, il y a apparemment eu un abandon total de l’« anti-impérialisme » et du « socialisme » de Nasser, et les masses égyptiennes appauvries sont leurrées par la perspective d’une prospérité, placée sous le signe de l’investissement et de la technologie américaine. On peut, et c’est monnaie courante dans les média, fournir une explication psychologique : Sadate est un réaliste qui a tiré la leçon des conséquences désastreuses de la politique de Nasser. On ne peut répondre à ce type de falsification que par une analyse approfondie du nassérisme, ce qui a été fait ailleurs. Ce que l’on doit garder présent à l’esprit c’est qu’il y a une nécessité historique entre ce qui s’est passé en Égypte sous Nasser dans les années 1950-1960 et ce qui se passe aujourd’hui. Étant donné les intérêts de classe qu’il représente actuellement, Sadate, ou quiconque portera la même veste, réaliste ou non, aurait agi à peu près de même. Mais la particularité du gouvernement Sadate, celle qui lui assigne une place à part dans les courants du mouvement nassérien, c’est la fascination de la technologie américaine, qui lui fait prétendument sauter les étapes. Il est une décision du gouvernement Sadate plus importante encore en termes de rapports de forces immédiats — celle d’acquérir de l’équipement militaire occidental. Cette décision fut prise en avril 1974, avant le retrait israélien des territoires occupés et avant même la certitude qu’une conférence de Genève aurait lieu. Selon les experts en logistique, l’armée égyptienne devra « faire face à des problèmes effroyables si elle recherche l’indépendance totale à l’égard des fournitures militaires soviétiques ou, si elle diversifie ses sources en achetant à la fois des armes occidentales et communistes… ces deux votes conduiraient à un cauchemar logistique » (New York Times, 28 avril 1974). La conversion totale ou partielle de l’équipement de fabrication soviétique, comprenant l’apprentissage poussé de l’utilisation et de l’entretien des nouvelles armes, « prendrait au moins dix-huit mois — et ce dans le meilleur des cas », dix-huit mois pendant lesquels l’armée égyptienne serait neutralisée comme force dissuasive contre l’expansionnisme sioniste.

Si la stratégie impérialiste a connu un certain essor depuis la guerre d’Octobre 1973, c’est sans aucun doute dû à un calme relatif d’importantes sections du mouvement arabe de libération dans le Mashrek. Par exemple, les manifestations de masse, les grèves et les soulèvements populaires qui ont caractérisé la spectaculaire réapparition du mouvement de masse en Égypte entre 1967 et 1973, et qui ont finalement forcé le gouvernement Sadate d’affronter l’État sioniste en octobre dernier, se sont relâchés pendant les mois cruciaux qui ont suivi la guerre d’Octobre. Si le mouvement de masse égyptien avait maintenu ses attaques sans rémission contre son gouvernement immédiatement après la guerre, le régime n’aurait pas pu : 1) récupérer les succès relatifs de la guerre en les présentant comme étant de son propre fait et 2) comme conséquence de la baisse de la pression populaire, chercher un rapprochement tant désiré avec l’impérialisme américain et un compromis avec le sionisme. Ce n’est pas par hasard que, dans la période qui a suivi la guerre d’Octobre, un mouvement de masse pouvait garder sa combativité et sa cohésion tant qu’il s’exprimait dans le cadre d’une organisation indépendante. L’illusion des gouvernements arabes pourrait être démasquée et les sentiments populaires recevoir une expression militante s’il y avait une organisation de masse avec un programme défini et qui se poserait comme une alternative aux politiques défaitistes des classes arabes dominantes. En ce qui concerne les masses palestiniennes, l’O.L.P. a joué et continue de jouer ce rôle d’une organisation de masse indépendante intimement liée à leurs aspirations et à leurs besoins. Tandis que, pour les masses égyptiennes, le fait est qu’il y a eu et qu’il y a encore absence de parti révolutionnaire ou d’une quelconque organisation de masse. Le mouvement de masse égyptien a, il est vrai, réapparu après 1967, mais il n’a pas su, ou n’a pas pu développer des moyens d’organisation nécessaires à la canalisation de ses soulèvements fréquents mais isolés en des attaques coordonnées et rendant possible la libération progressive de l’emprise de l’idéologie dominante. Systématiquement privé de toute liberté, de toute initiative et de tout commandement révolutionnaire de 1952 à 1967, le mouvement va seulement, durant les six prochaines années, se réaffirmer sans, d’une certaine manière, avoir le temps de construire ses propres organisations populaires indépendantes. Sans les moyens de mener une lutte idéologique et de faire pression contre la politique du gouvernement Sadate qui dispose de tous les appareils d’État (répressif comme la police ou idéologique comme les média), et qui par conséquent freine l’initiative juste au moment de la crise, le mouvement de masse égyptien s’est effondré pendant la période critique qui a suivi la guerre d’Octobre. En réalité, l’incapacité d’exercer une pression concertée fut évidente lorsque l’opposition populaire au cessez-le-feu du 22 octobre ne put dépasser le stade de manifestations spontanées, malgré l’ampleur du mouvement. Il faut surtout souligner la marche sur Le Caire du 23 octobre par les ouvriers contestataires d’Hélouan (Hélouan, dans la banlieue industrielle du Caire, possède une longue tradition de luttes révolutionnaires) qui reste isolée et fut réprimée en quelques jours. Il est impossible de prévoir maintenant le moment de reprise de la lutte par les masses laborieuses d’Égypte ; il serait pourtant insensé de croire qu’elles resteront tranquilles indéfiniment. Les problèmes de la société égyptienne ne peuvent être résolus par des injections massives de capitaux étrangers et de technocrates américains.

La situation des masses palestiniennes est assez différente ; l’O.L.P. représente parfaitement leur volonté d’autodétermination nationale. Le premier objectif d’une stratégie révolutionnaire est de préserver cette relation entre l’O.L.P. et ses masses, pour atteindre ensuite un niveau idéologique et politique plus élevé. Cela suppose la défaite de la stratégie impérialiste, dont le but ultime est l’élimination du ferment révolutionnaire palestinien. Le mouvement palestinien est impuissant à affecter directement les phases 1 et 2 de la stratégie impérialiste ; seuls les mouvements de masse égyptien et syrien pouvaient les mettre en échec. Les Palestiniens sont en meilleure position pour intervenir dans les phases ultérieures. Peuvent-ils empêcher l’aboutissement final de la stratégie impérialiste ? Ici, de nouveau, intervient le programme de transition, la revendication d’une autorité nationale indépendante dans toute partie de la Palestine affranchie du joug sioniste ou hachémite.

2. Un programme de transition pour le mouvement de libération palestinien

La guerre d’Octobre a mis fin à une impasse de six ans entre Israël et ses voisins arabes. La question prédominante posée au mouvement palestinien était : comment intervenir effectivement dans la situation politique qui s’ensuivit ?

Avant octobre 1973, lorsque la conjoncture ne permettait pas d’entrevoir la possibilité d’un retrait israélien des territoires occupés — à moins d’accepter les conditions imposées par l’État sioniste —, l’effort des Palestiniens avait pour but d’empêcher tout d’abord que les gouvernements arabes acceptent ces termes. Cette action de freinage n’était jamais un but en soi. Mais, à moins d’une prise de pouvoir révolutionnaire dans l’un ou plusieurs États entourant Israël — ce qui aurait changé entièrement la base du conflit arabo-israélien —, cette action était la limite effective de toute intervention des mouvements de masse arabes. Le dépassement de cette limite, soit par la prise de pouvoir révolutionnaire ou en forçant les régimes arabes à affronter l’occupation sioniste, fut la grande tâche du mouvement national arabe entre juin 1967 et octobre 1973.

Outre le nouveau rapport des forces, dans un climat politique nouveau, la guerre d’Octobre a eu également pour résultat le rétablissement partiel de l’initiative des régimes arabes qu’elles avaient perdue durant les six années précédentes. A vrai dire, la nouvelle situation, plus favorable pour les régimes arabes, était de nature précaire et limitée dans le temps. Entre-temps, toutefois, ils ont pu faire le premier pas vers un règlement avec l’État d’Israël. Si la tendance actuelle se maintient, on aboutirait au moins à un retrait partiel d’Israël, à des conditions arrêtées par les deux grandes puissances et en principe acceptables pour les pays du Proche-Orient, c’est-à-dire dans le cadre de la résolution 242 de l’O.N.U. Bien que les Palestiniens rejettent la résolution 242 qui ne reconnaît pas le principe d’autodétermination nationale du peuple palestinien dans son propre pays, la possibilité d’un retrait israélien de certaines parties de la Palestine est à l’ordre du jour. Il n’est pas sûr que les négociations de Genève aboutiront à un règlement. Il n’est pas exclu que la détérioration de la situation dans les pays arabes (conduisant, par exemple, à l’émergence d’un mouvement de masse en Égypte, ce qui affaiblirait le gouvernement de Sadate) les fasse échouer. Mais un tel développement est loin d’être certain, et, de plus, le mouvement palestinien n’a pas lui-même la force de l’imposer, bien que cela soit dans son intérêt.

Dans le cas où les troupes israéliennes seront forcées d’évacuer les territoires occupés, ou une partie, l’O.L.P. doit sérieusement envisager la question de qui contrôlera Tes territoires palestiniens occupés. On ne peut pas se débarrasser de la question a priori sous le prétexte que la dynamique reste toujours pour l’essentiel entre les mains des intérêts hostiles à la libération nationale palestinienne et que l’O.L.P. doit par conséquent ignorer les accords et changements de priorités entre ces intérêts en jeu. Cela, toutefois, ne signifie pas nécessairement que l’O.L.P. doit chercher à participer aux conversations de Genève. L’essentiel est que le mouvement de résistance palestinienne ait un programme de transition qui puisse répondre à toutes les éventualités, qu’un règlement inter’ ‘Vienne à Genève ou n’intervienne point.

Définir les demandes de transition

L’idée même d’un programme de transition contient la reconnaissance que la conjoncture impose des limites à l’action efficace. Les buts ultimes ne peuvent pas être atteints d’un seul coup. Le programme de transition a pour tâche de dépasser les limites actuelles. Prenant en considération ces limitations et leur localisation, les deux points suivants sont fondamentaux pour le succès du programme de transition du mouvement de résistance palestinienne :

1) La capacité de lier les revendications politiques de court terme aux besoins et aspirations immédiats des .masses palestiniennes, qui ne peuvent pas être satisfaits dans le cadre de l’ordre existant (maintien de la domination israélienne sur la majorité des Palestiniens ou retour a la domination jordanienne ou une éventuelle tutelle de l’O.N.U.). A cet égard, seules ces demandes de transition revêtent un caractère révolutionnaire déstabilisant, qui prépare la voie pour une conjoncture plus favorable.

2) Une évaluation réaliste de toutes les forces politiques et sociales en cause, nécessaire pour pouvoir estimer quelle est dans les conditions actuelles ta force relative du mouvement palestinien qui puisse lui permettre de réaliser les demandes de transition. Le niveau idéologique du mouvement palestinien, le degré de conscience des masses palestiniennes et la situation interne dans les États en opposition directe (Israël, Jordanie), autant de facteurs qui revêtent bien plus d’importance que l’efficacité des organisations de guérilla palestiniennes. Une surestimation des possibilités recèle le risque d’échec et de démoralisation.

Ces deux points préalables font ressortir clairement que les demandes de transition dépendent entièrement de la conjoncture et varient en fonction d’elle. Il ne peut être question d’inconsistance, d’opportunisme ou de position sans principe, puisque tout varie en fonction de la situation. Définies par rapport aux conditions et possibilités existantes de la lutte, les demandes de transition doivent être critiquées ou acceptées sur cette base.

Où est le mouvement palestinien de libération nationale ? Il y a à peine dix ans, il ne s’était pas encore relevé du choc de la défaite de 1948. Il ne nous est pas possible de dresser ici un bilan détaillé de ces dix dernières années. Nous pouvons seulement énumérer quelques-uns des succès qui permettent aujourd’hui au mouvement palestinien d’affronter dans de meilleures conditions les forces voulant préserver le statu quo. Soulignons surtout qu’en dépit des occasions manquées et des fautes commises par sa direction le mouvement palestinien a assuré son existence indépendante, avec un soutien de masse à l’intérieur et à l’extérieur des territoires occupés, et une structure organisationnelle (l’O.L.P. et les organisations affiliées) qui lui permet de mener une activité politique publique, organiser des syndicats, s’occuper de l’éducation et de la santé des réfugiés, etc. Ce sont des succès qui renforcent le mouvement palestinien et qui doivent être préservés dans un programme de transition.

Nous n’allons pas entrer non plus dans les détails d’un programme de transition, mais concentrer notre attention sur une demande de transition — la plus importante, celle dont dépend tout le programme de transition et qui reflète la différence de la situation avant et après Octobre. (Rien d’étonnant que ce soit aussi autour d’elle qu’aient eu lieu les débats les plus virulents dans les rangs de la résistance palestinienne.) Prenant en considération la discussion ci-dessus et surtout notre appréciation que le mouvement palestinien a maintenant la capacité d’élever la résistance à l’occupation israélienne en Cisjordanie et à Gaza, et qu’il peut en même temps mener une lutte couronnée de succès contre le retour de la domination hachémite, il ne reste à l’O.L.P. qu’une seule voie: demander le droit d’autodétermination pour les Palestiniens de la Cisjordanie et de Gaza. L’autodétermination dans ces territoires, ou dans n’importe quelle partie de la Palestine évacuée par Israël et qui ne tombe pas sous la coupe hachémite, conduira selon toute vraisemblance à l’établissement d’un État palestinien sous les auspices de l’O.L.P. D’où la demande de l’O.L.P. pour la constitution d’une autorité nationale palestinienne indépendante sur toute partie de la Palestine qui sera arrachée au règne sioniste ou hachémite. Le point essentiel ici est que, lorsque le statut futur des territoires palestiniens est à l’ordre du jour, l’O.L.P. doit se poser comme le candidat pour la constitution d’une autorité nationale sur ces territoires — la seule alternative à la monarchie Hachémite, la domination sioniste et l’administration de l’O.N.U. En cas de succès, cette autorité nationale marquera la fin d’une étape importante dans la lutte du peuple palestinien pour recouvrer ses droits nationaux et répondra partiellement aux aspirations nationales d’environ un million de Palestiniens. Étant donné que cette demande ne peut pas entrer en conflit avec les buts stratégiques de la lutte palestinienne, cette autorité nationale verra le jour en opposition aux termes sionistes (le plan Allon, par exemple) ou aux termes hachémites (le Royaume arabe uni, par exemple). Cela signifie, en particulier, qu’elle aura le droit de disposer de son armement propre, condition essentielle pour la préservation du mouvement palestinien de libération. En résumé, ni Israël ni la Jordanie n’accepteront volontiers la demande d’établir une autorité nationale palestinienne armée sur la terre de Palestine. Il faudra l’arracher dans la lutte.

Dire que le mouvement palestinien est capable de mener avec succès la lutte sur le mot d’ordre d’un gouvernement national indépendant en Cisjordanie et à Gaza ne signifie point qu’il aura la force de défendre un tel gouvernement dans le long terme, à savoir de l’empêcher de subir graduellement l’hégémonie israélienne et/ou jordanienne. Toutefois, si un tel gouvernement était établi, il pourrait déclencher un nouveau processus dans lequel le mouvement palestinien sera en position renforcée pour affronter ses adversaires. Avant d’analyser cette question, il nous faut examiner les effets immédiats de la réalisation éventuelle de la demande transitoire qu’on vient de décrire.

Pour une autorité nationale palestinienne en Palestine

La première chose à prendre en considération, c’est que cette revendication devra en fin de compte faire échouer toute tentative d’arriver à un règlement définitif. Elle ne pourrait certainement pas empêcher que les premiers pas soient faits en vue d’un tel règlement, comme le prouvent les accords de dégagement sur les fronts égyptien et syrien, mais elle s’avérera être le dernier obstacle, et le plus difficile. La revendication palestinienne ne pourra être satisfaite que dans les termes exigés par l’O.L.P. ; dans le cas contraire, tout l’échafaudage patiemment érigé depuis la guerre d’Octobre s’écroulera. Les raisons en sont que : 1) aucun gouvernement arabe n’osera prendre publiquement une position contre l’O.L.P. (même la monarchie Hachémite, qui est pourtant, autant que la structure sioniste, en butte aux attaques palestiniennes, cherche constamment à se montrer dans des positions soi-disant conciliantes), et 2) tous les gouvernements arabes ne peuvent demander moins que le retour de la Cisjordanie et de Gaza, sinon ils seront accusés de collusion avec le sionisme. En d’autres termes, en avançant la demande que le peuple palestinien puisse exercer ses droits nationaux dans toute parcelle de la Palestine évacuée par les troupes israéliennes, l’O.L.P. impose le choix suivant : ou bien les États arabes soutiennent sa demande de constituer une autorité nationale armée en Cisjordanie et Gaza, lorsque l’avenir de ces territoires sera finalement décidé, ou bien aucun arrangement ne sera conclu. Il est possible qu’une modification intervienne au cours des négociations quand, vers la fin de celles-ci, les États-Unis et Israël abandonneront leur exigence, que seul le règne hachémite pourra être rétabli dans (une partie de) la Cisjordanie, et acceptent à sa place une entité palestinienne démilitarisée. Si la tendance actuelle d’apaisement mutuel entre les États du Moyen-Orient ne vole pas en éclats en cours de route, il n’est pas impossible que plusieurs États arabes puissent alors rallier les États-Unis et Israël et appuyer la constitution d’une telle entité démilitarisée. Ce sera l’épreuve décisive pour l’O.L.P., le mouvement palestinien et les mouvements de masse dans les pays arabes du champ de bataille : pourraient-ils s’opposer à cette pression et faire échouer la capitulation d’un projet d'” État palestinien démilitarisé ” ?

A partir du moment où l’O.L.P. avance le mot d’ordre d’une autorité nationale dans toute partie de la Palestine, elle entrave déjà le processus de régularisation sous la houlette américaine. Étant donné les relations cordiales de longue date entre les sionistes et les Hachémites, et leur intérêt commun de préserver un statu quo sous l’hégémonie américaine, et avec le roi Hussein comme seul prétendant pour l’autorité arabe ” légitime ” sur la terre de Palestine, il ne fait pas de doute qu’il eût été plus facile d’arriver à un arrangement. Le danger réel, en l’occurrence, serait de confiner le mouvement palestinien à une seule grande base ouverte, le Liban, ce qui irait dans la ligne de la stratégie américaine en vue de localiser le mouvement palestinien et le forcer à la clandestinité.

Et si la revendication palestinienne est acceptée selon les termes de l’O.L.P. ? Quelques-uns des avantages d’une base ouverte sur le sol palestinien ont été analysés ailleurs. Le plus important de tous est la double conséquence politique : pour la première fois forcer le sionisme e se retirer d’une parcelle d’ ” Eretz Israël ” ; affaiblir l’emprise de la monarchie Hachémite sur la population de la Jordanie. Les autres effets importants immédiats sur le mouvement palestinien lui-même sont d’ordre quantitatif et qualitatif :

1) Étendre autant que possible la superficie à la disposition des organisations palestiniennes où elles peuvent agir publiquement, comprenant cette fois une partie de la Palestine (des activités ouvertes, qu’un mouvement révolutionnaire ne peut mener qu’en s’imposant ou en évinçant le pouvoir « legal » établi, sont essentielles pour acquérir une base populaire solide et pour mener une lutte idéologique couronnée de succès. Ce point n’est pas suffisamment compris dans certains milieux de la gauche en Occident, où on entend souvent des remarques faites à la légèreet même des conseils futiles sur l’activité clandestine et la nécessité d’y avoire recours. Un mouvement révolutionnaire ne doit pas seulement chercher à mener autant que possibke ses activités ouvertement ; il doit aussi chercher à s’assurer les meilleures conditions pour le faire). A l’heure actuelle elles peuvent assurer une existence qui ne soit pas clandestine au Liban, et à moindre mesure en Syrie. Ni l’un ni l’autre des deux pays, bien que les organisations palestiniennes y aient pris pied, ne peuvent constituer indéfiniment l’arrière-base nécessaire pour la survie du mouvement palestinien de libération.

2) Implanter le mouvement palestinien en Palestine même, et cela pour la première fois depuis 1948. Implantées en dehors du territoire national, les organisations palestiniennes ont été tenues jusqu’à présent de trouver leur soutien populaire d’abord parmi les réfugiés palestiniens, qui ont effectivement fourni le gros de leurs troupes. Vivant le plus souvent en marge de l’économie des pays d’accueil, les réfugiés ont développé une conscience où se reflète leur état de déracinés — ce sont des « réfugiés palestiniens » Cet état a en quelque sorte estompé ou s’est superposé à leur conscience de classe d’origine. L’implantation sur son sol natal et l’activité parmi les masses palestiniennes non réfugiées, autant de faits qui auront une grande influence sur le caractère du mouvement palestinien organisé. Les masses palestiniennes non réfugiées, qu’elles aient été sous domination sioniste ou hachémite, dont la résistance à l’oppression et à l’exploitation a varié selon les circonstances, seront alors en position de consolider leur combativité et, qui est de plus, prendre la tête du mouvement palestinien. En un sens, elles se prolétariseront.

L’importance de ces points ne saurait être soulignée avec trop d’insistance. Suffit-il de rappeler comment le processus révolutionnaire dans le Mashrek, et par conséquent partout dans le monde arabe, est conditionné par l’existence d’un mouvement palestinien durable ; comment l’apparition d’un mouvement de libération palestinien autonome après la bataille de 1967 changea radicalement les facteurs intervenant sur la scène ?

Restent à examiner les conditions à long terme pour la survie d’un gouvernement palestinien indépendant dans une partie du territoire palestinien. Disons tout d’abord, et très clairement, qu’il n’est nullement réaliste de se livrer à des spéculations sur la situation future d’une telle entité palestinienne, et en même temps de considérer qu’aucun changement n’interviendrait dans les conflits politiques et sociaux des alentours. Bien des choses se passeront à l’intérieur et autour de la Palestine et en relation avec elle — parfois à l’avantage de la révolution et parfois à son détriment. De même que la création d’un État sioniste en 1948 a eu des répercussions profondes sur la vie politique du Mashrek, l’émergence d’une entité palestinienne aura également des conséquences d’une grande portée, fût-elle créée sur une partie aussi minime de la Palestine et ne dût-elle durer que quelques années. Néanmoins, juste pour le besoin de la discussion, supposons la situation la plus défavorable, que ni la structure du pouvoir sioniste et ni la monarchie Hachémite (maintenant réduite à la rive orientale) ne subissent de boule’ versements intérieurs, et que les autres États de la région .. soient bien engagés dans le giron américain pour un nombre indéfini d’années — situation complètement irréaliste pour quiconque connaît l’histoire contemporaine du monde arabe.

L’État palestinien est-il viable économiquement ? Si on se réfère à la pauvreté des ressources naturelles des territoires où l’État national des Palestiniens sera érigé, alors l’objection tombe d’elle-même. Les parties de la Palestine qui sont toujours habitées par les Arabes peuvent produire plus qu’il ne faut pour parer aux besoins du paysan et de l’ouvrier moyen, à vrai dire leur assurer une meilleure existence qu’ils ne l’ont à présent. La Cisjordanie laissée à elle-même, si elle n’est pas soumise au « sous-développement » économique hachémite, peut ‘; nourrir sa population. A cet égard, il est intéressant de se pencher sur la situation d’un autre pays du Proche-Orient, bien plus pauvre en ressources naturelles que ne l’est la Cisjordanie par exemple. C’est la république populaire du Yémen du Sud, qui a également survécu aux bombardements aériens et aux raids armés répétés des régimes hostiles avoisinants, et cela pendant plus de cinq ans. La véritable question à soulever, en relation avec la viabilité économique d’une entité palestinienne indépendante, a trait à sa structure socio-économique et aux relations économiques extérieures. Cette structure et ces relations, qui n’existent pas encore, devront être mises en place; tâche extrêmement difficile qui exigera une longue lutte avec tous les échecs et les victoires qui s’ensuivent. C’est ici que les communistes révolutionnaires auraient à jouer un rôle décisif : le succès de l’entreprise dépendra de leur capacité de prendre l’initiative et de diriger le mouvement de masse palestinien qui se débattra désormais dans des conditions nouvelles. (Ne l’oublions pas, la réussite ne dépendra pas uniquement de la question de viabilité économique. Elle dépendra surtout de l’émergence d’un gouvernement révolutionnaire qui saura lier, inspirer et aider les masses en dehors de ses frontières, spécialement les masses jordano-palestiniennes de la rive orientale sous domination hachémite.) Il n’existe pas de plan prédéterminé selon lequel ces choses peuvent être faites. Il n’y a que des lignes directrices générales et des principes qu’il faudrait suivre. En particulier, il faut être conscient du danger de l’économisme, dans le sens d’une glorification du développement économique. La percée révolutionnaire déstabilisante que constitue la création d’une autorité palestinienne indépendante ne sera préservée que pour autant qu’on évitera l’erreur de l’« accumulation socialiste » et du « rattrapage économique » nécessaires. La relation entre le facteur idéologique et la base économique devrait reposer sur la lutte ininterrompue par la masse des producteurs pour dominer les conditions de production — et non point sur la primauté des stimulants économiques, de l’industrialisation intensive, de la prospérité économique, etc. (qui, dans le cas d’un petit pays pauvre comme la Palestine, risque de conduire à la pénétration d’investissements capitalistes de l’étranger et mettre un terme à toute forme d’indépendance). Le bien-être des masses et le développement économique devront résulter du développement des relations de production, avec l’élément humain et non point la technique comme force motrice. Pour suivre la voie de l’expérience chinoise, « la politique doit commander l’économique », et non l’inverse.

Mais on reste ainsi dans la spéculation sur l’avenir et on risque de négliger une considération plus importante touchant au long terme. Il est vrai, les parties de la Palestine habitées par les Arabes sont pauvres en ressources naturelles, et il sera extrêmement difficile de « mettre la politique au poste de commandement ». Un nouvel État dans une partie réduite de la Palestine présente beaucoup de risques politiques et économiques qui dépassent les risques habituels de n’importe quelle situation politique. Toutefois, il faut aussi prendre en considération l’alternative : elle est plus risquée. Car, en cas de retraite israélienne d’une partie quelconque de la Palestine, celle-ci retournera sous la domination hachémite ou sera administrée par l’O.N.U., éventualités contraires aux aspirations et aux besoins des masses palestiniennes. Cela signifie aussi que l’O.L.P. et ses organisations affiliées, qui ont déjà perdu une grande partie de leur base populaire en Cisjordanie et dans la bande de Gaza à cause de leur échec d’apparaître comme une alternative, seront obligées de survivre dans des conditions extrêmement difficiles dans les pays arabes avoisinants, sous la menace constante d’y vivre clandestinement (même au Liban). En effet, aucune évacuation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza n’est concevable sans une évacuation israélienne à la fois des hauteurs du Golan et du Sinaï. Avant qu’une évacuation quelconque de la Palestine puisse même être discutée, il faudrait que l’Égypte et la Syrie aient obtenu l’évacuation de leurs propres territoires occupés. Arrivés à ce point, non seulement les gouvernements arabes, forts de « leurs » succès contre l’expansionnisme sioniste, risquent de se trouver en meilleure posture pour supprimer le mouvement palestinien, mais les conditions économiques et sociales qui s’ensuivront (renforcement des tendances de droite dans les régimes arabes au pouvoir, renforcement des liens avec l’impérialisme nord-américain et le marché capitaliste mondial) risquent d’enrayer les mouvements de masse dans ces pays pour un certain nombre d’années.

En examinant les conditions futures d’une entité palestinienne, considérée comme une base pour la protection et le renforcement du mouvement palestinien, nous avons jusqu’ici ignoré les facteurs extérieurs en dehors de leur action de frein et de gêne (en supposant, par exemple, qu’Israël et les pays arabes avoisinants ne changeront pas de régime dans un laps de temps indéterminé). Une évaluation réaliste de l’avenir doit prendre en considération non seulement les développements favorables possibles dans le Moyen-Orient et dans le monde, mais aussi le fait que les forces extérieures antagonistes n’agiront pas nécessairement de concert et pourraient même s’opposer les unes aux autres. On peut en espérer des retombées favorables à l’éventuelle entité palestinienne. On s’arrêtera brièvement sur un seul aspect : le rôle de l’Union soviétique et de la Chine populaire. Qu’on reçoive de l’aide militaire et un soutien politique de ces deux pays ne signifie point qu’on soit nécessairement soumis à leurs politiques étrangères (qui ne sont pas d’ailleurs les mêmes). Le Vietnam du Nord en est un exemple, où un peuple en armes et une direction révolutionnaire ont su empêcher que les relations avec l’un ou l’autre des deux pays ne tournent à la subordination. Alors que la Chine populaire est quelque peu éloignée du Proche-Orient et n’est pas toujours à même d’y envoyer de l’aide matérielle, l’Union soviétique a la capacité d’intervenir directement. Il est parfaitement vrai que soutien politique et aide militaire de l’Union soviétique ne sont guère motivés par une position révolutionnaire de principe ou par l’identité d’intérêts ; elle n’en reste pas moins une super-puissance, avec des intérêts spécifiques au Proche-Orient, et qui s’efforce de nouer des alliances pour s’opposer à l’hégémonie des États-Unis. Tout en poursuivant sa politique de détente, l’Union soviétique a pour souci permanent de s’assurer des avantages qui puissent améliorer sa position de marchandage face aux États-Unis et leurs alliés, qui est aussi le jeu de ces derniers par rapport à l’Union soviétique. Étant donné cette réalité, l’éventuelle entité palestinienne, qui constitue la menace la plus sérieuse à l’ordre politique du Mashrek où l’influence nord-américaine a été rétablie aux dépens de l’U.R.S.S., sera soutenue par cette dernière. La nature de ce soutien, toutefois, doit être comprise dans ces limites : non seulement le soutien restera d’ordre tactique, mais il sera probablement limité par des considérations d’apaisement entre les deux super-puissances.

Conclusion

Aucun communiste ne peut s’opposer à l’établissement d’un État ouvrier, à l’accès au pouvoir du prolétariat, sur une partie aussi petite soit-elle de la Palestine. Mais un tel État ne s’établit pas automatiquement parce qu’on le désire. Si notre objectif avait été ici de plaider en faveur d’un pouvoir prolétarien immédiat dans une partie de la Palestine parce que les conditions y sont mûres, beaucoup de révolutionnaires autrement en désaccord avec la constitution d’une autorité nationale palestinienne n’auraient pas eu d’objections. Mais, assurément, la revendication d’une autorité nationale n’est pas une revendication pour le pouvoir prolétarien. Nous avons seulement tenté de démontrer que, dans l’éventualité d’un règlement politique entre Israël et les pays arabes, une entité palestinienne indépendante en Palestine même non seulement arrêterait une dispersion accrue du peuple palestinien, mais donnerait aussi aux communistes révolutionnaires une meilleure base pour assumer la direction du mouvement de libération palestinien. Le but de notre exposé était de démontrer que, dans le contexte d’une stratégie révolutionnaire, le mot d’ordre d’autorité nationale est plus opérant que celui de pouvoir prolétarien.

Il est tentant d’établir une comparaison avec les événements de 1917 en Russie, quand pour la première fois fut mis en avant avec succès le mot d’ordre d’un État ouvrier. De retour de son exil en Suisse, Lénine arriva à Petrograd en avril 1917. Aussitôt il publia les fameuses Thèses d’avril, dans lesquelles il appela à la création d’un État ouvrier en Russie. Ce faisant, il rejeta la position généralement acceptée selon laquelle la Russie n’était pas mûre pour une révolution socialiste, que la révolution de 1917 ne saurait être autre que bourgeoise-démocratique. Comment se fait-il que le programme demandant le pouvoir prolétarien apparut réaliste, ou disons plus réaliste qu’un programme appelant à l’établissement de la démocratie bourgeoise ? Une réponse à cette question exige une analyse concrète des conditions en Russie en 1917. Nous ne pouvons le faire ici, mais indiquons quand même :

1) La tâche première de la révolution n’était pas de résoudre un problème national.

2) Le but était de faire tomber l’alliance des classes au pouvoir, mais les conditions permirent d’aller plus loin.

3) Avec l’économie complètement arrêtée, le chaos à la campagne, avec les centaines de partis politiques concurrents immobilisant le gouvernement provisoire de Kérensky, plus de deux millions de déserteurs de l’armée tsariste parcourant le pays, et le danger d’une intervention des puissances européennes grandement réduit à cause de leur engagement dans la guerre — dans ces conditions il était effectivement possible pour un groupe relativement petit de révolutionnaires professionnels de prendre le pouvoir dans la capitale au nom du prolétariat, contre l’aristocratie et contre la bourgeoisie.

Ne pas appeler à la constitution d’un pouvoir prolétarien en Palestine ne signifie pas, pour autant, qu’on se prononce pour l’accomplissement en priorité de la révolution palestinienne bourgeoise-démocratique. (Ce concept est d’ailleurs dénué de sens dans le contexte de la société palestinienne actuelle, c’est donc une abstraction hors de propos, qu’on soit pour ou contre.) Une autorité nationale palestinienne en Palestine en 1974 n’est pas comparable à la démocratie bourgeoise en Russie en 1917. Outre les trois points mentionnés ci-dessus, il y a un autre aspect concernant la situation palestinienne qui la distingue de celle de la Russie en 1917. Il y a aussi la différence entre l’expérience coloniale du peuple palestinien et celle des autres peuples du Tiers monde. Cela est lié à la structure de classe de la société palestinienne d’aujourd’hui et à la composition sociale du mouvement de libération palestinien, changeant l’une et l’autre sous l’impact de la colonisation sioniste toujours expansionniste (avant pour mission l’expropriation de la population plutôt que son exploitation). La défaite de 1948 a eu pour résultat le déplacement forcé de la moitié de la population palestinienne ; elle a en même temps éliminé la direction traditionnelle du mouvement palestinien, composée de propriétaires terriens et de la bourgeoisie urbaine, soit en les dépossédant, soit en les dispersant hors de la Palestine. Ces éléments dirigeants finirent par s’allier aux classes dirigeantes des pays arabes avoisinants et prirent par la suite peu d’intérêt à une lutte risquant de nuire à leurs intérêts de classe. Ainsi, la vieille classe de propriétaires terriens et la classe possédante en général ne furent pas décimées par un processus de révolution sociale et la montée de classes nouvelles dans la société palestinienne, mais plutôt par la victoire du mouvement sioniste. Les couches sociales palestiniennes qui continuent toujours de vouloir retourner — ou rester — dans une Palestine dé-sionisée, ce sont les réfugiés, les ouvriers, les paysans et les petits bourgeois. Ce sont aussi ces couches sociales qui composent le mouvement national palestinien actuel et sa direction, et qui sont réellement capables de mener la lutte contre le sionisme.

Appeler à la constitution d’une autorité nationale palestinienne signifie créer les conditions d’une confrontation maximale avec les forces de la contre-révolution. C’est une priorité tactique qui prend le pas sur les objectifs stratégiques, sans les contredire. Qu’un règlement intervienne ou que les hostilités reprennent, ce mot d’ordre prépare la voie de meilleures conditions pour la libération nationale de la grande majorité du peuple palestinien — ouvriers, paysans, réfugiés — qui mène actuellement la lutte selon sa propre voie.

(D’après Merip Reports, n° 33, décembre 1974)

[voir l’article suivant : LE DÉBAT A L’INTÉRIEUR DU CAMP ARABE : 2. Pouvoir politique combattant ou État de libre-échange ?]

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