Au lendemain de la grave défaite subie par la résistance palestinienne en septembre 1970, face aux troupes jordaniennes, un silence pour le moins étonnant a régné sur toutes les organisations. Sous l’effet du coup reçu, celles-ci étaient occupées à « régler » leurs problèmes intérieurs et à fixer les responsabilités de chacun dans ce qui s’est passé. Il a fallu deux mois pour que le premier texte sur la « guerre de septembre » paraisse. C’est le rapport du FPDLP (publié par ISRAC n° 51).

Depuis une série de textes ont été publiés par les différentes organisations palestiniennes ou par des révolutionnaires arabes pour essayer de « tirer les leçons » de la bataille d’Amman. Nous voulons ici, sans prétendre à l’exhaustivité, passer en revue les principaux d’entre eux et faire ces quelques remarques qui s’imposent à leur propos, sans par ailleurs entrer dans la polémique ; celle-ci nécessitant une analyse à part.

Naji Allouche : Publiciste, Palestinien d’origine, nationaliste arabe (nasséro-baasiste), Allouche a commencé à se réclamer du « marxisme-léninisme » depuis la guerre des six jours. Il fut l’un des rares  « gauchistes » arabes à avoir rejoint El Fath. Là, il anima la revue Révolution palestinienne et la commission d’orientation de cette organisation. De retour à la revue Dirasat Arabiya2 (Etudes Arabes) de Beyrouth, depuis la fin de l’année précédente, il représente l’opposition de gauche au sein d’El Fath, utilisant cette tribune pour développer ses propres idées et celles de tout un courant au sein de l’organisation palestinienne la plus importante.

Nous nous limitons ici à son article de fond « Pour une nouvelle stratégie de la révolution palestinienne » (Dirasat Arabiya, février, 1971) et à sa polémique avec le FPDLP.

Allouche commence par poser le problème de la coexistence avec les régimes arabes et constate que beaucoup de responsables « étaient convaincus que les régimes arabes n’interviendraient pas dans nos affaires si nous n’intervenons pas dans les leurs ». Ce qui était en contradiction flagrante avec le développement du second pouvoir qu’était la résistance en Jordanie, qui « en est arrivé même à éliminer pratiquement les fonctions de l’appareil répressif en Jordanie, en 1969 et en 1970 ». Mais aveuglés par leur position initiale, les milieux dominants de la résistance étaient restés hostiles à « l’unité nationale » et « n’accordaient aucune importance à la question de l’armement des masses et de leur entraînement et refusaient de donner des armes aux masses déjà organisées ».

Ensuite de quoi l’auteur passe en revue ce qu’il considère comme les erreurs de la gauche (FPLP et FPDLP) pour en arriver aux régimes arabes. « Certains s’employèrent à convaincre El Fath de la nécessité d’un instrument unique pour la révolution palestinienne, dirigé par cette organisation, et de la nécessité de mettre fin à la fragmentation et à la surenchère par tous les moyens, y compris la violence. D’autres ont essayé de montrer à El Fath qu’il y avait en son sein une gauche et une droite. Il y en avait même qui encourageaient cette droite et la pressait de liquider la “gauche”. »

Constatant l’échec de la résistance après septembre, Allouche écrit « il ne nous reste plus qu’à choisir l’une des trois voies suivantes :

  1. Se soumettre et s’effacer. C’est là une issue éventuelle ;
  2. Coexister à l’intérieur de la stratégie des régimes arabes et du régime jordanien en particulier ;
  3. Coexister d’une façon “provisoire” et “tactique”, à condition de rejeter catégoriquement la « coexistence stupide qui cherche à convaincre l’ennemi qu’on peut vivre à ses côtés, celle qui cherche à allier les contraires en toutes circonstances et à résoudre les conflits politiques de manière tribale ». C’est exactement ce que cherche la direction d’El Fath qui est allée à Djeddah à la fin de septembre 1971,

Critiquant les dirigeants du mouvement national palestinien et leur incapacité « de faire une analyse sérieuse de la situation », Allouche invoque « la peur qu’ont ses dirigeants de la critique et de leur certitude que la critique les touche personnellement ». Leur « volonté de conserver leur situation acquise au sein des organisations » et « la menace que fait peser sur eux la critique » les poussent à « refuser aux militants et aux cadres inférieurs le droit de critique » … « Pour toutes ces raisons aucun débat sérieux n’a été engagé au sein des organisations palestiniennes et aucune analyse scientifique de la situation n’a été entreprise ».

Allouche dit ensuite que toutes les mesures prises par El Fath après septembre en vue du soi-disant retour à la clandestinité restent superficielles et ne changent fondamentalement rien.

Exposant sa propre stratégie il écrit :

« La révolution palestinienne est le mouvement des masses palestiniennes aspirant à la libération et au retour. En conséquence, elle est le fait de toutes les classes ayant intérêt au retour : la bourgeoisie commerçante, la petite bourgeoisie, les travailleurs et même les anciens propriétaires fonciers et l’ancienne bourgeoisie comprador, bref tous ceux qui rêvent de retourner dans leur patrie, sans distinction de classe. » Cependant « l’unité nationale doit revêtir un caractère démocratique et progressiste », et Allouche de passer aux détails de cette unité qu’il préconise et qui en général ne fait que préciser les structures actuelles de la résistance, celles-là même qui ont prouvé leur inefficacité et leur inanité.

Comme on le voit, Allouche ne dépasse pas les généralités et reste enfermé dans le cadre restreint de la droite de la résistance même s’il prétend constituer l’extrême gauche « marxiste-léniniste » d’El Fath. Et c’est ce que n’a pas manqué de relever Thahit Aboullil dans sa réponse à Allouche, faite au nom du FPDLP, mais aussi avec les mêmes préoccupations « autojustificatives » publiées dans Al-Hourriya et dans Dirasat Arabiya.

Al Fath : Abou Iyad :

(Interview dans le n° spécial consacré par Dirasat Arabiya à la résistance palestinienne.)

Présentant le point de vue officiel d’El Fath, Abou Iyad (dit numéro 2 du Fath) commence par décrire « l’état d’émiettement » où se trouvait la résistance – quant à ses directions, ses courants et ses centres de décisions – à la veille de septembre. « Il y avait une partie de la résistance, dit-il, qui ne sentait pas que ce régime stipendié pouvait attaquer la révolution, alors qu’une autre partie voulait accélérer l’affrontement avec lui d’une façon et avec des slogans infantiles. »

Et après le massacre ?

« Le mouvement de résistance n’a fait aucune tentative de tirer profit des erreurs commises avant septembre. Par exemple – et je le dis en toute franchise –, le CCOLP a continué à tenir des séances de torture (sic !) d’où la raison et la logique étaient exclues […] D’où les décisions dénuées de tout sérieux […] dont la plus grave, à mon avis, a été l’accord sur le désarmement de la milice. »

Ainsi en quelques semaines, « les centres de la milice se sont transformés en musées d’armes », et « a tout ce qui a suivi n’a été que la conséquence naturelle de ce premier pas ».

Qui en est responsable ?

Abou Iyad est catégorique : toutes les organisations sans aucune exception. « Je défie quiconque, dit-il, de prétendre le contraire. »

Et l’Etat palestinien ?

« Les USA veulent donner aux Palestiniens un Etat où se réaliserait tout ce qui existe en Transjordanie, c’est-à-dire doté d’un appareil de répression capable de mâter tout mouvement palestinien futur. » Abou Iyad ajoute que ce projet a été proposé à la résistance par plus d’un responsable arabe.

Pour terminer, le responsable de Fath parle de la relation « stratégique » entre le mouvement palestinien et le mouvement de libération arabe, et de la nécessité de « réduire tant que possible les relations avec les régimes et développer de plus en plus ses rapports avec les masses ».

Mais est-ce là la voie cherchée par les négociations de Djeddah ?

FPLP

Le FPLP n’a publié aucun document officiel présentant son analyse de la situation au lendemain de septembre. Certes plusieurs articles ont été publiés par la revue Al Hadaf (organe de l’organisation), mais aucun texte officiel avant la publication, en juillet 1971, d’une étude présentant le point de vue du FPLP dans le livre consacré à la résistance par la revue Dirasat Arabiya.

  • « Résumé des vues politiques du FPLP pour la période d’après septembre » commence par une analyse générale de l’ensemble de la situation au lendemain de la guerre civile : attitude de la résistance vis-à-vis « du régime réactionnaire en Jordanie » et critique de l’idéalisme» de cette partie de la résistance qui a cru que ce régime pouvait être un « ami » ou même « neutre » ; attitude vis-à-vis des masses jordaniennes caractérisée par l’absence de toute perspective révolutionnaire ; attitude vis-à-vis des « régimes patriotiques » et des « masses arabes » ; absence de la « science militaire » dans la pratique de la résistance, et enfin la faiblesse organisationnelle générale à tout le mouvement.
  • Pour le FPLP, la « gauche de la résistance » ne s’est pas clarifiée en tant que telle dans la pratique et n’a pris aucune initiative unitaire vis-à-vis de la droite ; au contraire une « partie de cette gauche a pris des positions arrivistes », bref elle est loin d’être au niveau de ses prétentions théoriques.
  • La « bataille de septembre » a été une « victoire » (sic) pour la résistance. [Cette façon de considérer la bataille d’Amman comme une « victoire » a été constante chez le FPLP depuis septembre 1970. Les articles d’Al Hadaf, notamment ceux d’Abou Houmam.]
  • L’«Etat palestinien » sera un « Etat patriotique », seule perspective possible pour qu’il puisse survivre ; c’est-à-dire de « la même nature que les régimes arabes pro-soviétiques ». Et comme la résistance n’a pas encore défini une attitude claire et nette à propos de cette question cruciale, toutes les forces dominantes vont œuvrer en vue de « liquider la gauche » par la transformation de la résistance en armée classique et « la fusion de toutes les autres organisations sous sa bannière, et même s’il le faut réaliser cette fusion par la force et par la lutte contre les organisations de gauche ».
  • Le programme d’action pour la nouvelle période doit consister en ceci :

1) Construction du parti révolutionnaire capable de diriger la révolution.

2) Un front national conforme à la nouvelle situation.

3) Mobilisation des masses (approfondissement de la relation quotidienne entre leurs problèmes vitaux et la lutte politique).

4) La « violence révolutionnaire » (développer les capacités techniques et organisationnelles de la lutte armée).

5) Organisation du mouvement révolutionnaire arabe.

6) Définition des alliances de la nouvelle période (à l’échelle arabe et internationale).

7) La résistance dans les territoires occupés (la réanimer, la réorganiser et la développer pour en faire un mouvement « historique »).

8) Nécessité d’abattre le régime jordanien.

9) Nécessité de lutter contre la « solution pacifique » et contre « l’Etat palestinien » préconisés.

10) Tâches de la résistance en dehors de la Jordanie et des territoires occupés.

Relevons les remarques suivantes qui montrent l’hésitation du FPLP lui-même vis-à-vis des « régimes patriotiques » :

– « La résistance tombera dans l’erreur si elle mélange sa lutte contre Israël et la réaction avec sa lutte contre toutes les forces qui cherchent à réaliser un compromis pacifique » ;

– Ou encore « le mouvement de résistance doit chercher à s’allier avec ces forces [celles du compromis politique !] et ne les affronter que pour défendre sa cause et sa liberté d’action politique et militaire. »

Lafif Lakhdar : Après le massacre. Que faire ?

(Dirasat Arabiya, n° avril 1971.)

Lakhdar aborde la crise de la résistance du point de vue de la « critique radicale » et impitoyable. A vrai dire, il n’a jamais été « tendre » pour les responsables du mouvement palestinien, et dès novembre 1969, dans un article publié par Al Hourriya – « Une issue à la résistance palestinienne ?» –, il proclamait la nécessité de « liquider les directions rétrogrades » et de les remplacer par une « direction révolutionnaire » digne de ce nom.

Après la défaite de la résistance, il va plus loin. « Tous ceux qui ont écrit sur la résistance, dit-il, ont grosso modo mélangé la vérité avec la demi-vérité et la contre vérité, et ont défié le lecteur arabe théoriquement désarmé de les démêler […]. » Aussi analyse-t-il sommairement les causes profondes, historiques et politiques, qui ont enfanté le mouvement palestinien armé (crise de la « nouvelle classe » militaire arabe ; faillite des partis staliniens ; défaite de juin 1967, etc.) et le décrit-il comme la relève possible de tout ce qui existait sur la scène arabe au lendemain de la défaite.

Mais la résistance n’a pu jouer ce rôle pour des raisons à la fois objectives et subjectives, et sa « critique est maintenant la condition de toute critique, car notre passé et notre présent s’y sont concentrés, avec leur manifestation et leur essence négative et positive ». « Parce qu’elle s’est séparée des masses arabes éparpillées, la résistance a vu son orchestre isolé se transformer en gémissements d’agonie. »

De par les structures ultra-bureaucratiques de la résistance, ses dirigeants restent les principaux responsables de sa déconfiture. « Ayant tiré le principe même de leur existence de la conservation de toutes les illusions et médiocrités, ces directions sont devenues elles-mêmes la médiocrité et l’illusion faites direction. » Chacune d’entre elles défend avec acharnement « sa propre sottise » et la présente comme le dernier mot de la « science révolutionnaire ». Quant aux « vieilles chansons idéologiques » des directions palestiniennes, elles n’étaient même pas écoutées par les masses ; « c’est qu’elles n’étaient ni l’expression ni a fortiori la réalisation de leurs besoins réels ».

Passant à la critique de la gauche de la résistance (le FPDLP), Lafif Lakhdar considère que son apparition – en février 1969 – est au moins aussi importante que l’existence de la résistance même.

Le développement de cette gauche avait pour condition « sa transformation, en actes et non en paroles, en négation de toutes les idéologies et les pratiques qui dominaient au sein de la résistance ». Mais malheureusement, « non seulement les slogans ne sont pas passés dans les faits », mais la direction du FPDLP a opéré, dès le début de 1970, un véritable recul stratégique à tous les niveaux (théorique, organisationnel et politique), et a fini par tomber dans les erreurs fondamentales des autres organisations et partager leur sort.

Constatant la défaite générale du mouvement, Lakhdar esquisse une « réponse globale au massacre ». Pour lui, seule la révolution arabe, donc l’abolition de tous les régimes arabes existants, peut fournir un début de solution à la fois à la question palestinienne et aux problèmes sociaux et politiques qui le dominent. Mais la nature de cette révolution ne peut dépasser les possibilités concrètes de la société arabe : elle ne peut donc être que « une révolution intermédiaire », dont les tâches immédiates sont : « mettre fin au sous-développement économique et construire « l’Etat » unitaire arabe libre » et « l’Etat est d’autant plus libre que sa liberté est limitée » (Marx). « Le socialisme, c’est-à-dire, la fin du gouvernement de l’homme par l’homme…, n’est pas une tâche actuelle. » De toute façon le socialisme n’existe nulle part dans le monde ; et seule une « révolution socialiste aux Etats-Unis ou en URSS peut inaugurer une nouvelle ère radicale » dans l’histoire de l’humanité.

Lakhdar expose ensuite les grandes lignes du programme de la future « organisation révolutionnaire conseilliste arabe » dans le cadre de la contre-révolution qui domine à l’échelle mondiale (le pouvoir des conseils, sa nature et ses tâches ; le « double pouvoir permanent » et ses problèmes, etc.) et termine son article en évoquant les possibilités d’une révolution en Amérique et en Europe.

Cet article a soulevé une grande controverse parmi les bases de la résistance et une désapprobation générale de la part de ses dirigeants. Le FPLP a même publié une réponse où se mêlent les attaques ad hominem avec la « falsification grossière des faits » (Lakhdar dixit dans sa contre-réponse).

La polémique palestinienne est loin d’être terminée ; mais hélas elle atteint rarement le minimum requis pour une discussion d’une telle importance.

A.B.

[voir le suivant : La situation au Moyen-Orient depuis le plan Rogers – Ibn Alwalid]

  1. Dans l’exposé qui suit nous laissons de côté volontairement le point de vue du FPDLP, largement développé dans le numéro précédent.
  2. Revue mensuelle théorique publiée à Beyrouth par la maison d’édition DAR AL TALIA, où s’affrontent les différents courants de la gauche arabe.