Le gouvernement israélien pose des conditions à celui des U.S.A. – La hantise de l’opposition radicale en Israël – Nixon-Kissinger jouent à la guerre par l’intermédiaire des militaristes israéliens.

La décision du gouvernement de retourner aux négociations Jarring et son comportement au cours de celles-ci – que d’aucuns présentent comme des « concessions » – dénoncent à la fois la faiblesse et la force de sa position.

La force réside dans l’armée et dans le sentiment de sécurité qu’elle procure ; fausse sécurité, peut-être, mais le sentiment est réel. En effet, dans un pays comme Israël il est facile pour le gouvernement de prendre telle ou telle position politique à condition qu’elle garantisse plus de canons, plus de tanks et surtout plus de Phantoms pour l’armée de l’air. Sur ce plan le gouvernement d’Israël a obtenu de « réels succès ». Même le dirigeant d’extrême droite Menahem Begin, ne peut nier que les « greniers à armes » sont pleins à craquer, et les armes sont de toute première qualité, parmi les meilleures que possède l’impérialisme américain.

Sur les autres conditions posées par le gouvernement israélien avant son retour aux négociations Jarring, il n’a obtenu qu’une satisfaction partielle. L’impérialisme US veut garder sa liberté de manœuvre. Quelles étaient les conditions :

  • abandon par les Américains du plan Rogers ;
  • garantie par les Américains de se servir de leur droit de veto au Conseil de sécurité pour toute décision qui ne plairait pas à Israël ;
  • déclaration d’un engagement militaire de la part des USA en cas d’intervention armée soviétique ;
  • accord de fournitures d’armes à l’armée israélienne, à long terme.

Ces exigences, si elles étaient satisfaites intégralement, auraient donné aux dirigeants israéliens une liberté de manœuvre presque illimitée. Les négociations Jarring n’avaient plus grande signification. Pourquoi ?

Au moment d’arriver au stade de la délimitation des frontières Israël pouvait insister sur des larges annexions (la bande de Gaza, Jérusalem, une partie du plateau du Golan, Charm el-Cheikh, des morceaux substantiels de la Cisjordanie). Les USA ayant abandonné le plan Rogers ne devaient plus intervenir pour faire pression sur Israël. Le résultat : nouveau gel des conversations.

Si Jarring et/ou U Thant s’adressent alors au Conseil de sécurité en exigeant que celui-ci interprète plus explicitement la fameuse résolution de novembre 1967, afin d’obliger Israël à retourner aux frontières d’avant la guerre de juin 1967, les USA interviendraient alors en interposant leur veto.

Ensuite, si comme conséquence du gel des négociations et du veto américain, un nouveau danger de guerre apparaissait, alors la troisième exigence israélienne s’appliquerait: les USA déclarant publiquement que les forces armées américaines interviendront en cas d’engagement actif des Russes aux côtés des Egyptiens. Israël se serait retrouvé seul en face de l’Egypte.

Les exigences israéliennes n’ont été satisfaites qu’en partie. L’engagement formel requis par les Israéliens aurait enlevé une partie de la liberté de manœuvre de l’impérialisme nord-américain, non pas seulement au Proche-Orient, mais sur un plan mondial. Or, le gouvernement israélien était quand même amené à engager le processus de négociations. La presse mentionne à cet égard la pression américaine et l’isolement international d’Israël. Bien sûr, ce sont là des données permanentes, qui amènent les dirigeants sionistes à présenter leur cas avec le plus d’habileté. Si seuls les facteurs extérieurs pesaient de leur poids sur le gouvernement, l’éventualité d’une nouvelle guerre d’agression de la part d’Israël aurait été très proche, car au fond les intérêts israéliens et nord-américains concordent sur ce point ; le tout pour les dirigeants sionistes consiste à trouver la bonne ouverture.

Mais la situation intérieure en Israël n’est pas comparable en 1971 à ce qu’elle était en 1967. Yaakov Hazan, le numéro deux de Mapam (l’aile dite de gauche du front travailliste) a dû l’avouer lors du débat à la Knesseth sur le retour aux négociations Jarring : « La décision de ne pas retourner aux négociations influencera également la situation intérieure en Israël. On remettra en question la justesse de notre cause ; on se demandera si vraiment “nous n’avons pas le choix” dans cette guerre et le sentiment que nous en sommes les responsables risque de se répandre. »

N’oublions pas que les dirigeants sionistes ont besoin d’un cli mat d’unité nationale, je dirais même d’unanimité nationale, pour s’embarquer dans une aventure à grande échelle. Cette unanimité risque de lui faire défaut, et de plus en plus. Les répercussions de l’affaire Goldmann du printemps dernier ont étonné nos ci devants. Pour la première fois depuis 1967 une partie non négligeable de l’opinion publique israélienne, et notamment parmi la jeunesse, se détache de la sacro-sainte unanimité nationale – même si ce n’était que temporaire – et met en cause l’establishment sioniste. Parallèlement, la persistance de la résistance palestinienne dans la bande de Gaza et les répercussions de la répression israélienne dans ce territoire, ont eu des répercussions inattendues, même à l’intérieur de l’armée israélienne. Le haut commandement a été obligé de procéder à une enquête officielle.

Israël a donc été obligé de s’engager dans une phase de négociations. Toutefois ce retour ne signifie pas que l’éventualité d’une nouvelle guerre soit écartée. « Faucons » et d’accord pour dire que le retour pur et simple aux frontières d’avant « colombes » sont juin 1967 doit être évité, même si le prix en est une nouvelle guerre. Le retour aux négociations Jarring est accompagné paradoxalement de rumeurs sur l’éventualité d’une nouvelle guerre, conséquence – disent-ils – de l’intransigeance arabe exigeant l’abandon de toute conquête territoriale.

La menace d’une nouvelle guerre-éclair menée par les Israéliens ne déplaît pas forcément à un des courants dominants de la scène politique nord-américaine. Henry Kissinger, le conseiller de Nixon, passe pour affirmer que la voie de coexistence avec les Russes est pavée de coups de poing épisodiques, et il n’existe pas de meilleurs endroits pour cela qu’au Proche-Orient. Les revers américains en Indochine peuvent et doivent avoir leur rétablissement au Moyen-Orient, sans exiger un engagement physique de la part des Américains – telle semble être la théorie de ce courant américain. Mais on n’est pas sûr de la supériorité absolue des Israéliens. Même un demi-échec israélien renforcera singulièrement la position des Russes au Proche-Orient. Entre-temps on assure à Israël son armement ultra-moderne, en profusion et non pas chichement comme dans le passé, afin de mettre le maximum des atouts de son côté. Tout cela se traduit aussi par une nouvelle dénonciation de la prétendue « intransigeance du système soviétique » au Proche Orient contenue dans le « message sur l’état du monde » annoncé par Nixon le 25 février 1971.

On doit donc s’attendre à voir les choses traîner, sans exclure la possibilité d’une nouvelle flambée de guerre. Cette situation nous dicte notre ligne politique : défense sans défaillance des droits nationaux palestiniens, lutte contre l’occupation et la répression, préparation des conditions pour que s’engage la lutte commune des révolutionnaires du Proche-Orient.

Aleph Israéli, Février 1970.

[voir le suivant : Sur les procès de Léningrad – Déclaration de l’Organisation Socialiste Israélienne – Matzpen]