sur la conception matérialiste de la question juive – Pierre Vidal-Naquet

2024-01-21T11:48:36+02:00February 28, 1971|Categories: Articles, Français, ISRACA janvier-mars 1971 (français)|Tags: |

Personnellement, j’ai aussi centré mon très bref exposé sur le livre de Léon et, à vrai dire, la tâche m’a été un peu facilitée, puisque la deuxième édition de ce livre de Léon (qui est la seule que je possède, pour ma part) a été préfacée de façon intéressante et souvent convaincante par Rodinson.

Le livre de Léon (La conception matérialiste de la question juive) me paraît poser trois ordres de problèmes : les uns sont des problèmes proprement historiques. Il y a toute une partie de l’histoire du judaïsme pour lequel, manifestement, la théorie de Léon ne colle pas (et Rodinson d’ailleurs le dit dans sa préface). Il me paraît évident que pour toute l’histoire médiévale qui va en gros de la fin du IVe siècle à l’époque de la première croisade (1096), la théorie de Léon ne colle pas, parce que Léon se sert d’instruments historiques inadéquats. Je prends un exemple très bref et j’ouvre le livre pas tout à fait au hasard à la page 65 et voici ce que je lis :

«  Au VIe siècle, Grégoire de Tours parle des colonies de Juifs à Clermont-Ferrand et à Orléans. Lyon possédait également, à cette époque, une nombreuse population de commerçants juifs. L’archevêque de Lyon, Agobard, dans sa lettre de Insolentia Judaeorum, se plaint que les Juifs vendent des esclaves chrétiens en Espagne. Le moine Aronius au VIIIe siècle [ça doit être un renégat !] mentionne un Juif habitant le pays des Francs qui rapportait des choses précieuses de Palestine. Il est donc évident qu’en France, dans les premiers siècles du Moyen Age, les Juifs sont essentiellement commerçants. »

Eh bien non, ce n’est pas évident du tout et justement ce « donc » est manifestement de trop. En fait la thèse de B. Blumenkranz a démontré, je crois d’une façon définitive, qu’il n’y avait pas de spécialisation juive dans le commerce et que ce n’est pas à partir de quatre textes pris à droite et à gauche et rassemblés de façon inadéquate, que l’on peut démontrer une chose pareille. Ce qu’a démontré Blumenkranz c’est qu’au contraire, il y avait des Juifs qui étaient propriétaires terriens, qui étaient paysans, qui étaient éventuellement guerriers dans les armées féodales ou préféodales de l’époque, et, par conséquent, la thèse de Léon ne correspond pas aux faits.

J’ajoute que si, effectivement, il y avait des Juifs commerçants à l’époque, c’est pour une raison très claire que Léon a oubliée : c’est la supériorité sur le plan des techniques commerciales non pas des Juifs sur les non-Juifs, mais, en général, des Orientaux sur les Occidentaux. Quand on nous parle des commerçants en Occident, on les appelle souvent – y compris chez Grégoire de Tours – les Syri : les gens qui viennent de Syrie. Certains d’entre eux étaient des Juifs, sans le moindre doute, d’autres ne l’étaient pas et, par conséquent, toute cette analyse est à récuser.

Elle doit être contestée aussi pour une deuxième raison historique : c’est que Léon ne s’est pas interrogé sur les lieux – où cette survivance juive s’est manifestée – avec, dans un certain nombre de cas, une spécialisation tardive dans les activités commerciales, bancaires, etc. (Rodinson a dit tout à l’heure ce qu’il avait à dire à ce sujet). Or, c’est un fait que si vous prenez les Juifs de l’Inde – il y en a toujours –, si vous prenez les Juifs de Chine – il y en a eu — eh bien, ces Juifs ne se sont pas trouvés en butte à un quelconque antisémitisme et, à vrai dire, leur survivance – leur prolifération – a été extrêmement modeste. Je sais bien qu’il y a eu ensuite, à un certain moment, une persécution des Juifs en Chine. Mais cette persécution des Juifs (qu’on appelait « Musulmans bleus », ô paradoxe ! en Chine) n’est intervenue, en réalité, que lorsque les jésuites sont arrivés en Chine. Et, si les jésuites ont poussé à la persécution des Juifs, c’est parce qu’ils étaient chrétiens et non pas du tout parce que les Juifs étaient plus ou moins commerçants ou tout ce que vous voulez. Quant à l’Inde, bien que, assez paradoxalement, une partie des Bani Israël de l’Inde aient gagné Israël (j’en ai moi-même rencontré récemment), ceux que j’ai vus m’ont dit : « Eh bien oui, nous sommes venus ici parce qu’Israël nous attirait », mais jamais ils ne m’ont parlé de la moindre persécution à leur égard, en Inde.

Par conséquent, je crois qu’il faut admettre que le maintien et la persécution des Juifs dans certains secteurs sont liés à ce phénomène massif, énorme, que Léon a totalement ignoré et qui a été l’existence de religions, filles du judaïsme : d’une part, le christianisme et, de l’autre, l’islam.

Le second point sur lequel il faut revenir un petit peu est la notion de peuple-classe de Léon. Je vais être bref car Rodinson a dit là-dessus des choses avec lesquelles je suis complètement d’accord. Je voudrais simplement faire remarquer que le grand paradoxe de la démonstration de Léon est que cette démonstration est du borokhovisme retourné, en ce sens que ce que dit Borokhov sur la pyramide renversée (« base » prolétarienne extrêmement étroite et « sommet » – les activités urbaines, bancaires et commerciales –  énormément développé) est, en somme, admis par Léon. Mais Léon retourne les conclusions de Borokhov pour dire que « c’est la raison de la crise ». Mais est-ce qu’il avait raison de l’admettre ? C’est là où on peut se poser des questions, et où il me semble que l’exemple de l’Amérique, où il a subsisté une communauté juive très importante, tend à infirmer cette thèse. J’entends bien qu’il y a peu de paysans, par exemple, dans cette communauté juive, mais il ne reste pas beaucoup de paysans non plus dans l’Amérique tout entière. C’est la société qui, pour reprendre l’expression de Marx, s’est judaïsée ! Cette judaïsation (sic) de la société n’a absolument pas empêché le maintien, l’évolution, la trans formation de la communauté judéo-américaine.

J’en arrive maintenant à un point que je juge beaucoup plus fondamental. C’est que Léon, au fond, a raisonné en marxiste classique, il a raisonné en termes historiques (ce qui est tout à fait bien de sa part), mais il y a une notion qui lui est fatalement totalement étrangère : c’est la notion apportée par les anthropologues, la notion de culture et de civilisation.

Dieu sait que je ne suis pas, sur le plan du travail historique, ce qu’on peut appeler un « culturaliste » (c’est-à-dire quelqu’un qui ne voit strictement que la culture et la civilisation). Mais, malgré tout, la notion de civilisation, la notion de culture sont des notions qui correspondent à un certain nombre de choses. Je pense ici au livre sur la civilisation juive de l’Europe de l’Est de Abraham Herschel qui s’appelait Les Bâtisseurs du temps et qui donnait un tableau très beau et très intéressant de ce qu’était la civilisation juive en Europe de l’Est. Or, c’est un fait que les Juifs de l’Europe de l’Est ne se distinguaient pas seulement de leur entourage chrétien par leurs professions, par leurs structures socio-professionnelles, mais ils se distinguaient aussi profondément par leur langue et par toute une série d’habitudes mentales, de traits que nous appelons culturels et qui les distinguaient bel et bien de leurs voisins ; l’expérience historique montre que c’est une chose difficile à détruire, bien que cela ne soit pas tout à fait impossible comme cette même expérience historique l’a montré.

Enfin, mes dernières remarques concernant le livre de Léon porteront sur sa conclusion. Car ce qui est frappant chez Léon c’est que, alors qu’il ignore la notion de culture (et l’opposition que tracent les ethnologues contemporains entre la « nature » et la « culture ») eh bien, il y revient à sa façon en imaginant que, une fois la révolution socialiste accomplie, tout sera résolu d’une façon – qu’il ne dit pas miraculeuse puisqu’il était trotskyste et qu’il savait par conséquent que la révolution socialiste en soi ne suffit pas – mais tout de même il a cette expression : « Il suffira de laisser agir la nature » : c’est une chose tout à fait frappante. Il a une sorte de vision catastrophique au sens des géologues si je puis dire et presque amusante : il dit en somme, après avoir critiqué avec de bons arguments et le sionisme et l’assimilationnisme : « Jamais la situation des Juifs n’a été aussi tragique mais jamais elle n’a été aussi près de cesser de l’être. » Autrement dit, une sorte de renversement dialectique se produit selon lui : c’est parce que nous sommes au sommet de la courbe dans un sens, que l’on va brutalement arriver à une solution qu’il faut bien appeler une « solution miracle ». Or, il me semble que cette conception apocalyptique de la révolution n’a plus guère de sens aujourd’hui. Et si, vingt-huit ans après Léon (après les circonstances dans lesquelles a écrit Léon), nous ne sommes pas capables de la mettre en question, eh bien, c’est, vraiment, que nous ne sommes pas des gens sérieux !

[voir le suivant : L’exposé d’Eli Lobel]

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