Lettre de Nathan Weinstock aux Amis d’Israc

Chers amis,

Tout d’abord, je tiens à exprimer mon vif regret de n’avoir pu assister, comme je l’avais espéré, au Colloque organisé par les Amis d’Israc. La lecture des interventions et des débats ont achevé de me persuader, si besoin en était, que j’ai manqué une expérience aussi passionnante qu’instructive, et d’un niveau remarquable.

Je déplore d’autant plus d’avoir été retenu à Bruxelles que j’aurais voulu confronter mes propres vues aux positions des autres participants dans le feu de la discussion et non, comme à présent, sur la base d’un compte rendu sténographique des débats qui exclut la dialectique de l’échange intellectuel et me contraint, en quelque sorte, à un commentaire post factum.

Voici néanmoins la synthèse de ce que j’aurais souhaité exposer au cours de la soirée.

I – Malgré les objections pertinentes soulevées par Rodinson et Vidal-Naquet, je considère que le concept de « peuple-classe » est un instrument d’analyse extrêmement fertile pour l’interprétation de l’histoire juive et qui mériterait d’être étendu à d’autres minorités socio-religieuses ou allogènes assumant des fonctions économiques intermédiaires au sein de sociétés précapitalistes.

C’est dire qu’à mon sens il y aurait lieu de généraliser l’application de cette théorie de manière à y inclure d’autres communautés ethniques, telles que celles des Chinois de l’Asie du Sud-Est. J’ai l’impression que le problème de la survie des Juifs dans la Diaspora prend un éclairage nouveau lorsqu’on le confronte à l’histoire d’autres communautés nationales marginales.

II – Sans vouloir entrer dans des querelles d’historiens – ne serait-ce qu’en raison de mon incompétence en la matière –, il me semble que le schéma du « peuple-classe » énoncé par Léon est certainement l’axe de recherche le plus adéquat dont nous disposons actuellement pour une interprétation d’ensemble du problème qui nous occupe. Malgré son caractère lacunaire et un certain schématisme, cette hypothèse permet une périodisation de l’histoire juive conçue au travers de la fonction spécifique assumée par les Juifs au cours de leur histoire. C’est en analysant successivement le rôle économique rempli par la communauté juive durant la période précapitaliste, celle du capitalisme médiéval, celle du capitalisme manufacturier et industriel et, enfin, au cours de l’impérialisme, que Léon fournit la clé de leur conservation en tant que groupe social, dégageant aussi la correspondance entre les variations de la condition juive et ses divers modes d’existence.

III – En ce qui concerne les principales objections soulevées contre La Conception matérialiste de la question juive, je me suis efforcé d’y répondre en esquissant une typologie de la structure sociale spécifique des Juifs, particulièrement dans les pays méditerranéens (« L’interprétation marxiste de la question juive », Quatrième Internationale, n° 38, juillet 1969, p. 52 à 57).

Ne désirant nullement revenir en détail sur cette analyse, je me bornerai à souligner l’importance du groupe des artisans juifs parmi lesquels je discerne trois strates principales : la couche des corporations dont les membres pourvoyaient directement aux besoins internes des communautés ; le groupe des métiers dérivant directement des activités commerciales spécifiques du peuple-classe, et les basses professions dont l’existence reflétait la dégradation de la condition marchande antérieure.

J’en conclus que ces communautés juives restaient centrées autour de l’activité commerciale et que la composition d’ensemble de la couche des artisans corroborait la thèse marxienne de la nature interstitielle de la fonction remplie par les Juifs, peuple-classe ancré dans « les pores de la société ».

IV – Cela dit, il est certain que le schéma explicatif dégagé par Léon ne recouvre pas tous les cas évoqués au cours de la discussion. L’importance du secteur agricole dans la vie juive marocaine (Juifs de l’Atlas) ou dans la Mésopotamie au Moyen Age ne pourrait pas correspondre à la thèse de la communauté juive comme incarnation du capital dans une société à prédominance agraire.

Je pense également ici au cas des Juifs de l’Inde évoqué par Vidal-Naquet. J’ajouterai que l’existence de villages d’agriculteurs coptes en Egypte pose à mes yeux un problème de même nature dans la mesure où je tiens également les minorités chrétiennes du Proche-Orient, du moins par leur genèse, pour des peuples-classes.

Toutefois, les quelques recherches empiriques que j’ai entreprises m’ont permis d’arriver à la constatation que les cultivateurs juifs n’étaient fréquemment pas des paysans ordinaires mais, comme l’a montré Baron, des viticulteurs et des spécialistes de la production laitière, maraîchère ou fruitière, formes d’agriculture intensive, étroitement liées à l’économie urbaine, exigeant d’importants investissements en capital et orientées vers l’échange. Il s’agissait donc dans ces cas d’une agriculture s’intégrant à l’économie monétaire contrairement à l’agriculture féodale fondée principalement sur les valeurs d’usage (art. cit., p. 56 à 57).

V – De manière générale, je crois qu’au cours de l’histoire les Juifs en tant que peuple-classe ont tour à tour étendu leurs gammes d’activités, débordant ainsi le concept au sens strict, ou restreint leur fonction économique à un domaine nettement délimité. C’est ainsi que l’émancipation bourgeoise a considérablement élargi la sphère d’activités économiques des Juifs en engendrant notamment une classe ouvrière juive aujourd’hui disparue en tant que telle.

Toutefois, on assiste aujourd’hui, paradoxalement, dans les pays capitalistes avancés à un nouveau processus de prolétarisation des couches moyennes juives dans la mesure où des cadres, chercheurs et techniciens en majorité salariés ont tendance à se substituer à la petite bourgeoisie et aux professions libérales.

Un problème qui n’a guère été abordé est celui des Juifs soviétiques. Indépendamment de l’indiscutable discrimination nationale existant à leur égard, à la suite de la perversion stalinienne du régime, il est certain que la révolution socialiste entraîne des problèmes particuliers pour la communauté juive dans la mesure où l’élimination des activités marchandes devient pour elle un problème général. J’aimerais citer à cet égard un appel du gouvernement soviétique remontant à 1919 et dont le texte est le suivant :

« Le pouvoir soviétique lutte obstinément contre la spéculation et le commerce libre et inflige ainsi, contre son gré, un coup dur aux masses juives qui en raison de la politique tsariste ont été forcées jusqu’à présent de vivre du petit commerce et d’autres occupations précaires. Mais tout en vous privant de vos affaires honteuses et non profitables, il vous donne en même temps le droit et l’occasion de vous engager dans du travail sain, honnête et productif, y compris l’agriculture qui vous était interdite sous le régime du tsar ; rejoignez les rangs des travailleurs et le pouvoir soviétique vous viendra en aide. »

VI – En conclusion, je voudrais souligner qu’à mon sens toute l’expérience historique, y compris et spécialement la dénaturation bureaucratique de l’U.R.S.S. (sans parler de la situation actuelle en Pologne et en Tchécoslovaquie) démontre que seule la révolution socialiste sera en mesure d’apporter une solution au problème juif que le capitalisme dans sa phase déclinante ne saurait résoudre.

Nathan Weinstock

Bruxelles, décembre 1970.

[voir le suivant : Chronique Israëlienne : La Scission à L’Intérieur du Matzpen]