Dans un article publié dans la revue Black Dwarf de Londres (14 juin 1969), signé par nos camarades A. Said et M. Machover, les auteurs adoptent une attitude critique envers la notion d’un Etat Palestinien (« Si l’on pense à un Etat binational, il s’agira alors d’une création artificielle séparant les Arabes palestiniens du reste du monde arabe et du processus révolutionnaire qui s’y déroule »). Or, dans le numéro 1 d’ISRAC, (mai 1969) sous la signature de nos camarades M. Machover et E. Lobel, il est question d’une solution judéo-arabe dans le cadre d’une patrie commune (« La création d’une Palestine démocratique, sans discrimination ethnique ou religieuse, quel que soit le groupe ethnique qui en détient la majorité, est la seule solution permettant une expression libre des droits des deux peuples »).

Cette apparente incohérence résulte de la nécessité dans laquelle nous nous trouvons de combattre en permanence deux types d’illusions. L’une consiste à croire qu’une solution puisse être trouvée au problème palestinien, indépendamment et isolément de la lutte révolutionnaire et anti-impérialiste de toute la région. L’autre qui lui est opposée et que nous devons combattre en même temps : croire que le socialisme au Moyen-Orient résoudra automatiquement tous ses problèmes nous devons nous élever contre une telle conception dans la mesure où elle implique que la lutte doive être ajournée jusqu’à ce qu’elle puisse être menée de façon concertée à l’échelle de la région. L’une et l’autre de ces conceptions ne tiennent pas compte des réalités du Moyen-Orient ni de la dynamique de la lutte.

Au stade actuel de la lutte, il s’agit d’approfondir l’analyse, d’affirmer les principes et de tracer les perspectives générales de la lutte révolutionnaire au Moyen-Orient, bien plus que d’avancer une solution détaillée qui, elle, dépendra de la forme que prendre la lutte. Cela signifie également que tout notre effort doit être dirigé vers le dégagement d’une force révolutionnaire commune qui, tout en luttant contre toute forme d’oppression nationale, dépasse, en même temps le cadre national et devienne un facteur révolutionnaire à l’échelle de la région. Un tel développement est d’autant plus nécessaire qu’il correspond aux conditions du Moyen-Orient où les forces impérialistes interviennent en permanence pour maintenir leur domination et où, en conséquence, l’affirmation des libertés nationales et sociales ne pourrait être réalisée de façon isolée.

C’est en tenant compte de cette réalité à l’échelle du Moyen-Orient tout entier que nous avançons nos analyses, perspectives et principes que voici :

1. Le conflit israélo-arabe n’est pas en premier lieu un affrontement entre les Etats arabes et l’Etat d’Israël, mais ta lutte de tout un peuple spolié de ses droits et libertés par la colonisation sioniste. La négation des droits des Arabes palestiniens à la liberté nationale précédait la création de l’Etat d’Israël. Ceci était inhérent à la colonisation sioniste dès le début et ne pouvait avoir lieu qu’en collusion avec l’impérialisme dominant dans la région.

A l’heure actuelle, le maintien de la domination de la région par l’impérialisme à la tête duquel sont les U.S.A. présuppose le maintien d’un statu quo global, légèrement modifiable, mais pas quant au fond. Cela suppose en particulière la continuation de l’oppression nationale des Arabes palestiniens et le maintien de l’alliance entre l’impérialisme nord-américain et le régime sioniste, quelles qu’en puissent être les frictions temporaires.

2. Le rôle des Etats arabes après la création de l’Etat d’Israël était, entre autres choses, de contenir le peuple palestinien, de lui faire accepter le statu quo. Ceci correspondait à leurs propres intérêts étatiques, comme à ceux du sionisme et de l’impérialisme, dont ils étaient les frères ennemis. L’échec des Etats arabes dans ce domaine est devenu évident à partir du moment où le peuple palestinien a créé ses propres organisations de lutte nationale, que les régimes arabes en place essaient à chaque étape de récupérer. En outre, l’expansionisme inhérent au sionisme et son rôle dans le maintien de la domination impérialiste sur la région, a aggravé le conflit entre le régime sioniste et l’ensemble du monde arabe. Dans cette situation la lutte du peuple palestinien contre l’oppression nationale, et sa résistance à l’occupation israélienne, écartera progressivement toute illusion de nature petite-bourgeoise et bureaucratique. Elle devient rapidement une lutte populaire, et, de ce fait, constitue une menace pour les régimes arabes au pouvoir. La lutte palestinienne contient un potentiel révolutionnaire pour l’ensemble du Moyen-Orient, car tout en étant un ennemi implacable de l’établissement sioniste et de l’impérialisme, elle dévoile aussi l’opportunisme des divers régimes arabes – même des plus radicaux – leur collusion avec l’impérialisme, ou les limites de la lutte anti-impérialiste menée par certains d’entre eux. Elle indique en même temps aux masses opprimées des pays arabes le chemin de la révolution, à savoir la lutte populaire des masses. La mobilisation du peuple palestinien, d’une grande importance révolutionnaire pour toute la région, ne peut se faire de façon abstraite mais seulement à partir des objectifs immédiats de ce peuple.

3. Les Arabes palestiniens luttent pour la cessation de l’état d’occupation dans lequel ils vivent, pour l’affirmation de leurs libertés nationales et le renversement du régime sioniste oppresseur. Il est du devoir de nous tous, révolutionnaires d’Israël et des pays arabes, de situer la lutte palestinienne dans son contexte du Moyen-Orient et de lutte anti-impérialiste et socialiste. Cela ne pourrait être fait qu’avec les Palestiniens et à partir de leurs buts.

4. En tant que révolutionnaires israéliens, nous soutenons le droit des Arabes palestiniens à résister à l’occupation et à lutter contre l’oppression nationale. Nous sommes d’avis que la lutte actuellement engagée doit devenir une lutte commune des révolutionnaires des deux peuples. Pour qu’elle le devienne, il est nécessaire d’écarter toute ambiguïté : le but de la lutte n’est pas de renverser les rôles et de remplacer l’oppression nationale existante par une autre oppression nationale.

Le fait que le peuple israélien soit issu d’un processus de colonisation ne change rien au fait qu’il constitue maintenant une entité nationale.

Bien qu’il y ait des divergences dans notre Comité sur les éventuelles étapes intermédiaires, nous sommes tous d’accord sur le but final, qui est la constitution d’un Moyen-Orient révolutionnaire et socialiste. C’est dans ce cadre plus large que les conflits nationaux trouveront leur solution sur une base internationaliste. Quant aux étapes intermédiaires, quelle que soit la forme qu’elles prennent, elles doivent déjà être la préfiguration de l’objectif à long terme, comprenant la région toute entière.

5. C’est la tâche de nous tous, révolutionnaires de la région, d’œuvrer pour la formation d’une avant-garde révolutionnaire. Une telle force sera l’instrument pour la mobilisation des masses de tous les peuples dans une direction révolutionnaire. De cette manière la phase nationale de la lutte pourra être dépassée.