Il y a quelques semaines j’ai reçu une lettre d’un ami personnel qui vit en Israël.

« Ces derniers temps », écrit-il, « la presse se répand en attaques sur vous. Ces attaques sont fort irritantes : on n’y trouve, par exemple, même pas une seule citation de vos écrits ou paroles. Sans expliquer exactement vos activités, ils déterminent que vous êtes des ‘traîtres’. Le journal du soir Maariv, par exemple, écrit sous la manchette ‘Juifs au service d’El Fatah’ : ‘Le Dr. Machover sera sûrement furieux que je le désigne comme Juif’. Tu sais très bien que j’ai d’autres idées que les vôtres, mais l’atmosphère de persécution me rend malade. Après avoir lu l’article, le lecteur a envie de lyncher ce Dr. Machover – ou peut-être se contentera-t-il de hausser les épaules – sans pour autant savoir ce que le Dr. Machover a fait exactement. »

L’article en question – l’un des nombreux articles qui vont dans le même sens – a été rédigé par Gavriel Strassman, Correspondant du Maariv à Londres. Il a été publié le 6 juin 1969. Et en effet : quiconque essayera d’analyser cette ‘œuvre’ attentivement comprendra tout de suite que rien n’y est dit sur les propos vraiment tenus à Londres par « le Dr. Machover et ses compagnons du Groupe Matzpen ». Cet article, comme tant d’autres de ce genre, est très pauvre sur le plan des faits.

Mais je dois ajouter quelque chose que mon ami ne pouvait pas savoir : même les quelques ‘informations’ contenues dans cet article sont fausses. Il mentionne, par exemple, une réunion de l’Organisation des Etudiants Arabes de Londres en prétendant que j’y ai prononcé un discours. La vérité est que j’ai participé à la discussion qui suivait leurs discours, comme l’ont fait d’autres Israéliens qui étaient dans la salle. Mais tandis que ceux-ci défendaient la position officielle du gouvernement d’Israël, je tenais des propos tout à fait différents.

Même si je le voulais, il m’est impossible de discuter avec M. Strassman et le reste des marchands de calomnies. Il n’y a par sur quoi discuter. On peut à la rigueur faire une liste des mensonges et des plus importantes falsifications. Mais les mensonges même ne sont que l’accessoire. Dans la meilleure tradition démagogique, ils ne sont que le camouflage destiné à créer une confusion dans les esprits crédules, afin d’exécuter mieux la sale besogne.

Une lecture détaillée et critique a fait remarquer à mon ami très justement que les attaques contre nous viennent sous forme de généralités déformantes, telles que les gens de Matzpen à l’étranger « distillent du ‘poison’ qui est de nature à servir les agitateurs d’El Fatah », etc.

La discussion est impossible à ce niveau. Il suffit de lire ce que nous écrivons – à l’étranger et en Israël – car nos déclarations sont identiques ici et là. Mais je voudrais tout de même poser la question : pourquoi la presse israélienne est-elle tellement furieuse ?

La réponse est claire. La campagne de diffamation et d’incitation est un symptôme, un cri de douleur poussé par l’Establishment d’Israël atteint dans son point faible.

L’Etat d’Israël n’est pas le seul pays à maintenir un régime d’oppression qui détruit les droits d’un peuple (ou d’une ‘race’) jugé ‘inférieur’. Il n’est pas non plus le seul pays, situé géographiquement dans le Tiers Monde, qui sert de partenaire et de contrefort aux puissances impérialistes mondiales. On pourrait citer d’autres cas, tel l’Afrique du Sud. Mais le régime d’apartheid n’espère point obtenir la sympathie du monde (et certainement pas celle de la gauche internationale). Les leaders Sud-Africains ont accepté, il y a belle lurette, la répudiation mondiale de leur politique.

Ils peuvent se le permettre. Ils règnent sur un pays riche et industrialisé, qui n’existe pas grâce à l’aide américaine ou à celle du fonds d’aide juif international (la Magbit Hameuhedet d’Israël). Au contraire : les énormes capitaux américains et britanniques investis dans l’économie sud-africaine rapportent de gros bénéfices. C’est pourquoi ces racistes ne sont pas effrayés outre mesure par l’antipathie que leurs actions provoquent à l’extérieur, et le monde connaît depuis longtemps le visage réel du régime sud-africain.

La presse de ce pays apparaît en langues européennes ; elle est diffusée à l’extérieur. Le monde peut, donc, apprécier à sa juste valeur la décrépitude morale et politique de l’idéologie de ceux qui y sont au pouvoir.

Israël n’a pas de réserves naturelles importantes. L’Establishment israélien n’est pas soutenu par l’exploitation de mines de diamant et de fer ; elle exploite la sympathie de l’opinion publique mondiale (plus précisément : l’opinion publique mondiale est secondaire en importance ; le facteur essentiel est la communauté d’intérêts entre le sionisme et l’impérialisme ; mais cela est hors de notre sujet). Le déficit de la balance du commerce extérieur d’Israël est relativement le plus important du monde. Il est comblé par un flux énorme de fonds venant de l’étranger – sans pareil pour l’étendue relative et la continuité du flux. La plupart de ces fonds arrivent sous forme de dons déductibles d’impôts : un Juif new-yorkais, par exemple, qui donne mille dollars au fonds d’aide à Israël déclare au fisc américain avoir contribué à une œuvre ‘charitable’. Le gouvernement américain accepte cet ‘arrangement’ et le contribuable n’a perdu que 230 dollars, tout au plus (sachant qu’en 1969, le taux maximal de l’impôt fédéral américain sur le revenu était de 77%). Ainsi sa contribution s’élève à 230 dollars, celle du gouvernement américain à 770 dollars et Israël en reçoit 1.000.

Ce système existe dans d’autres pays occidentaux. Pour qu’il puisse fonctionner, deux conditions préalables sont nécessaires :

  1. Le fisc du pays en question doit reconnaître le fonds d’aide à Israël comme un ‘organisme de charité’.
  2. Les Juifs doivent contribuer plutôt à ce fonds qu’à d’autres qui leur demandent de l’argent.

Si l’opinion publique internationale n’était pas favorable à l’Etat d’Israël, les deux conditions risqueraient de faire défaut. Le fisc des pays en question ne serait pas toujours en état de résister à la pression de son opinion publique et ne reconnaîtrait pas toujours le fonds d’aide à Israël comme une œuvre charitable, cependant que beaucoup de donateurs juifs – qui font partie de l’opinion publique, qui l’influencent et en sont influencés – préfèreront peut-être contribuer à d’autres fonds, comme par exemple à l’Association pour la Protection des Animaux.

Depuis la guerre de juin ’67 les masques sont tombés. La sympathie internationale disparaît peu à peu. On préfère naturellement accuser « l’insuffisance de la propagande officielle d’Israël », ou encore « la propagande d’El Fatah et de Matzpen qui l’aide », au lieu de s’arrêter aux faits eux-mêmes.

Le fait, par exemple, qu’Israël joue à fond le rôle de conquérant, (le monde n’a, disons-le en passant, qu’un sourire amer pour le ‘libéralisme’ pieux de divers conquérants) et qu’il se découvre un appétit dévorant pour les annexions des territoires occupés.

Tout cela a créé un climat international différent, comme en témoigne le cas d’un certain Piet Nak, ouvrier hollandais, brave homme et très courageux, de ceux qui ont reçu en Israël la désignation officielle de ‘Justes parmi les Nations’. Pit Nak organisa, pendant l’occupation nazi, un mouvement de grèves et de manifestations contre la déportation des Juifs aux camps d’extermination allemands. Aujourd’hui il est le secrétaire général du ‘Comité Hollandais de Soutien à la Résistance Palestinienne’. Il apparaît en public, en déclarant qu’il y a quelques années, quand il accepta d’être citoyen d’honneur d’Israël, il ne se rendait pas compte des implications de la politique israélienne. Il déclare que maintenant, Moshé Dayan n’est à ses yeux qu’un nazi.

Est-il étonnant que l’Establishment israélien soit fou de rage ? Mais le changement de l’opinion publique internationale n’est pas tant le résultat d’une ou de l’autre propagande dirigée. C’est une bêtise que de croire qu’une poignée de dissidents Israéliens à l’étranger est capable – même s’il faisait tout leur possible – d’aboutir à de tels résultats.

Mais nous, qui appartenons à ce groupe, nous sommes capables de faire quelque chose de bien plus facile : de traduire les pensées des dirigeants d’Israël publiées en hébreu dans la presse israélienne. Cela détruit tout naturellement les barricades du silence derrière lesquelles les dirigeants d’Israël se cachent. Car qui lit l’hébreu hors d’Israël ? Quel journal international d’importance fera l’effort de traduire un commentaire détaillé publié dans la presse hébraïque ?

On comprend qu’Israël pouvait se permettre, jusqu’à présent, un luxe inouï pour les autres états de sa trempe : enflammer sa propre opinion publique dans un sens militariste et ultra-nationaliste avec l’aide d’une presse chauvine – une presse qui considère ‘tout naturels’ des faits à faire frémir tout individu honnête – et en même temps déclencher à l’extérieur une offensive de propagande piétiste enrobée de propos humanistes.

Ces deux mondes de propagande divergente sont séparés par la barrière de la langue hébraïque, cependant que les correspondants étrangers en Israël – souvent des Juifs de tendance sioniste – n’ont jamais vraiment essayé de détruire cette barrière.

Et voilà qu’un petit groupe d’Israéliens se met à publier, sans compromis, ce que la presse israélienne écrit tous les jours. Cela fait très mal au régime, et il réagit de façon hystérique.

Nous n’avons pas tendance à exagérer l’importance de notre campagne publique d’information. Nous la considérons non seulement justifiée quant à sa légitimité publique, mais également utile pour ce qui est de l’hygiène de la vie politique en Israël. Que les responsables de la campagne raciste et chauvine en Israël sachent que leurs paroles seront entendues partout au monde. Oui messieurs les responsables sionistes, nous continuerons !