Dans la dernière interview donnée par M. Levy Eshkol à la presse étrangère on peut lire :

Question : Si les Juifs ont droit à une patrie dans cette partie du monde, pour quoi les Palestiniens n’auraient-ils pas droit de leur côté à avoir leur propre pays ?

Réponse : Que sont les Palestiniens ? Quand je suis arrivé ici il y avait 250.000 non-Juifs, pour la plupart des Arabes et des Bédouins. Un désert. Pire que sous-développé. Rien. C’est seulement après que nous ayons fait fructifier le désert qu’ils ont commencé à être intéressé à nous le prendre. (Newsweek, & Jérusalem Post. 17 février 1969).

Cette déclaration officielle de feu le premier ministre d’Israël (la version publiée au Jérusalem Post a été approuvée auparavant par l’office du premier ministre) est une représentation erronée, et à dessein, du passé. Nous allons prouver qu’il s’agit en effet d’une déformation, et en expliquer la logique.

Le philosophe juif Ahad Haam visita la Palestine en 1891/92. Il publia ses impressions dans deux longs articles intitulés « La vérité sur la Palestine ». Ahad Haam était connu pour son honnêteté, son sérieux et sa compréhension des problèmes. Son jugement n’a jamais été attaqué par qui que ce soit à l’intérieur du mouvement sioniste. Voici un passage de son premier article :

« Nous, de l’extérieur, nous avons tendance de croire que la Palestine d’aujourd’hui (1891 !) est un pays presque entièrement vide ; un désert aride où tout un chacun peut acheter autant de terres qu’il le désire. La réalité est toute autre. Il est difficile de trouver dans ce pays des terres arables qui ne soient pas cultivées (…) Ce ne sont pas seulement les paysans, mais également les grands propriétaires terriens, qui hésitent à vendre la bonne terre arable. Nombreux sont nos frères qui sont venus ici pour acheter de la terre, qui sont restés dans le pays pendant des mois, qui l’ont parcouru en long en large, sans pour autant trouver ce pourquoi ils sont venus. »

Il est certainement vrai que la colonisation sioniste, avec son savoir-faire technique et son enthousiasme nationaliste, a transformé beaucoup de terres non-arables en beaucoup de terres arables. Mais cela constitue seulement une partie de la vérité. Une autre partie, par exemple, est de savoir comment Le Fond National Juif était-il arrivé à posséder toutes les terres qu’il n’a jamais achetées ?

Monsieur Eshkol affirme également qu’au moment de sa venue en Palestine (au tournant du siècle) le pays n’était habité que par « 250.000 non-Juifs, pour la plupart des Arabes et des Bédouins ». Cette affirmation est contredite par une estimation faite par Sir Herbert Samuel il y a 64 ans de cela.

Herbert Samuel a rempli un rôle important dans l’histoire sioniste. En tant que membre d’une grande famille de banquiers de la City de Londres, il a exercé une influence considérable sur certains membres du Cabinet britannique pendant la première guerre mondiale. Tout en étant juif et ayant des sentiments prosionistes, sa loyauté à l’Empire l’emportait. C’est bien pour cela qu’il a été nommé en 1920 premier Haut-commissaire britannique en Palestine. Déjà en 1915, quand le Cabinet britannique discutait de l’avenir des territoires que la Grande-Bretagne devait posséder après la guerre, Herbert Samuel envoya un mémorandum au Cabinet, traçant les lignes de la politique britannique en Palestine. En voici un passage :

« Une alternative souvent mise en avant, est l’établissement en Palestine d’un Etat juif autonome. Quelques soient les mérites ou les défauts d’une telle solution, il est certain que le temps n’est pas encore venu pour une telle solution. Si la population de la Palestine s’est accrue ces dernières années, ce fut essentiellement à cause de l’immigration juive. Les nouvelles colonies agricoles juives sont habitées par environ 15.000 âmes. La population de la ville de Jérusalem elle-même est composée des 2/3 de Juifs ; mais dans le pays tout entier, ils ne constituent, probablement, qu’environ 1/6 de la population. Si on essaie de placer les 500.000 ou 600.000 musulmans de race arabe sous un gouvernement appuyé sur les 90.000 ou 100.000 habitants juifs, il n’est pas sûr qu’un tel gouvernement, même s’il est établi par les autorités des Puissances, pourrait se faire respecter. Le rêve d’un Etat juif prospère, avancé, qui soit le foyer d’une civilisation brillante, pourrait s’évanouir dans une série de conflits sordides avec la population arabe. Et même si un tel Etat établi de cette manière réussit à empêcher, ou à réprimer, les désordres intérieurs, il est douteux qu’il puisse être assez fort pour se protéger contre l’agression extérieure venant d’éléments turbulents qui l’entourent. Si on essaie de réaliser l’aspiration d’un Etat juif un siècle trop tôt, on risque de retarder la réalisation effective durant des siècles et des siècles. Le mouvement sioniste reconnaît entièrement le bien fondée de ces considérations. » (John Bowle, « Viscount Samuel », Gollancz 1957, p. 177).

En langage contemporain, cela signifie tout simplement que le mouvement sioniste n’a pas voulu instaurer un régime de gouvernement par une minorité juive en Palestine, et – naturellement – s’est employé à empêcher les Arabes palestiniens à accéder à l’indépendance, tant que les Juifs étaient minoritaires. Samuel a attiré l’attention du Cabinet britannique sur ces considérations, qui faisaient aligner la politique sioniste en Palestine sur celle de l’impérialisme britannique. La déclaration Balfour de 1917 n’était rien d’autre qu’un traité entre deux partenaires qui ont partagé, entre 1915 et 1945, un intérêt politique commun en Palestine. Samuel ne pouvait pas prévoir, en 1915, que les sionistes seraient plus tard dans la nécessité de nier l’existence d’une population palestinienne indigène. Les chiffres cités par lui sont en réalité les mêmes que ceux donnés par le Dr. Loewe au premier congrès sioniste tenu en 1897.

La présentation déformée du passé récent de la Palestine par M. Eshkol n’est pas le résultat de son ignorance (sa génération connaissait les données du problème mieux que la plupart des autres Israéliens), il ne s’agit pas non plus de son opinion privée ou personnelle. C’est l’opinion courante parmi les sionistes ; quelques-uns – tel M. Ben-Gourion – l’exprime encore plus clairement. Dans une polémique récente avec un autre dirigeant sioniste (M. Meir Yaari du Mapam) M. Ben-Gourion déclare :

« En parlant des Arabes, j’ai toujours fait cette distinction par rapport à la Palestine : j’ai fait la différence entre les droits du peuple juif en Palestine et les droits des Arabes qui y habitent, et non pas les droits du peuple arabe en Palestine… Mes camarades et moi-même n’avons jamais accepté que ‘la Palestine appartienne au peuple juif et au peuple arabe’. J’ai toujours insisté dans mes articles et dans mes discours sur le fait que ‘la Palestine appartient au peuple juif et aux Arabes qui y habitent’. Je continue à le réaffirmer aujourd’hui, et la majorité des sionistes a toujours insisté sur ce point. » (Haaretz, 15 mars 1968)

La différence sur laquelle insiste Ben-Gourion est effet capitale ; si les Palestiniens ne sont rien d’autre qu’une population ils ne peuvent demander autre chose que des droits civiques, tandis qu’en tant que peuple ils ont des droits politiques sur la Palestine, même selon la conception de Ben-Gourion. Pour les sionistes, qui ont toujours insisté avec véhémence que du point de vue moral leur cas est irréprochable, il importe de nier l’existence des Palestiniens en tant qu’entité nationale dont les droits à l’indépendance furent usurpés par eux.

Quant aux Palestiniens, ils ont exprimé leurs aspirations politiques dans une grève générale de toute la population en 1936, qui dura six mois et qui aboutit finalement à une révolte armée, connue dans les annales de l’impérialisme britannique comme « La Révolte Arabe de 1938-1939 ». L’attitude sioniste envers ces luttes est le mieux illustrée par les incidents suivants. Lorsque les dockers palestiniens du port de Haïfa se joignirent à la grève générale, la « Fédération des Travailleurs Juifs en Palestine » sioniste, connue ainsi sous le nom de « Histadrouth », envoya des émissaires au port de Salonique en Grèce et ramena toute une communauté de dockers juifs pour travailler comme ‘jaunes’ et ainsi réaliser leur projet du « travail juif exclusif » dans le port de Haïfa. Nombreux furent les dockers palestiniens qui ne purent plus jamais reprendre leur travail au port. Quand des saboteurs palestiniens ont fait sauter le pipe-line de l’IPC [Iraq Petroleum Company] menant le pétrole de l’Irak à Haïfa, les Britanniques mobilisèrent la jeunesse sioniste pour les combattre, sous le commandement d’officiers britanniques tel C.O. Wingate. Moshé Dayan en faisait partie, ainsi que beaucoup d’autres qui sont devenus par la suite des officiers supérieurs de l’armée israélienne. Wingate a fait école en Israël et son influence sur la pensée militaire de ce pays subsiste jusqu’à nos jours.

L’affirmation sioniste que les Palestiniens ne constituent pas une entité nationale n’est pas uniquement le produit d’un expédient politique. Elle a des racines psychologiques profondes. L’idéologie sioniste sort de l’idée que la discrimination et la persécution des minorités nationales sont un trait de caractère permanent de la nature humaine, indépendamment des facteurs politiques, sociaux ou économiques. Elle considère l’antisémitisme comme un phénomène qui ne peut pas être dépassé par des changements de la société. L’idéologie sioniste est fondée sur une historiosophie pour laquelle l’histoire juive est séparée ou, au mieux, est parallèle à l’histoire mondiale. Son interprétation de l’histoire peut être résumée par cette phrase : « Chaque génération s’emploie de nouveau à nous détruire ». Il est important pour les tenants de cette idéologie d’interpréter le conflit avec les Palestiniens comme un « désir irrationnel d’exterminer les Juifs ». C’est pour cette raison que les sionistes préfèrent appeler le conflit « israélo-arabe », plutôt que « sioniste-palestinien » ; qu’ils accusent « les Arabes » en général, ou « les gouvernements arabes », comme étant les responsables du conflit. En outre, quand les sionistes parlent d’une « menace d’extermination », cela ne signifie pas pour eux extermination physique, mais en premier lieu la négation des droits spéciaux des Juifs en Palestine. Pour un sioniste, Israël ne saurait être l’expression politique de sa propre population, mais l’expression politique des Juifs du monde entier. La seule loi avec valeur constitutionnelle en Israël est la « Loi du Retour », selon laquelle tout Juif a le droit automatique d’immigrer en Palestine et d’en devenir citoyen. On ne considère pas ces Juifs comme des immigrants mais comme des « revenants », tandis que la plupart des Palestiniens, bien que nés dans le pays, sont privés en principe de ce droit. Un sioniste ne peut accepter le principe d’ « un homme – un vote » que pour autant que la majorité juive soit assurée. Curieusement, les sionistes ne peuvent pas donner une définition du terme « Juif » sans avoir recours aux notions antisémites. Quand des Israéliens avancent le slogan « transformons Israël d’un État des Juifs en un État des Israéliens », les sionistes voient en cela une incitation à la destruction. L’officier en charge des services éducatifs de l’armée israélienne, le général Mordekhai Bar-On, exprime l’idéologie sioniste à sa manière :

« De simples déclarations sont sans effet pour ce qui concerne la paix. Nous n’avons pas besoin de l’approbation des autres pour exister. La paix présuppose un changement dans l’attitude des Arabes, qui doivent reconnaître non seulement l’existence d’Israël mais également son droit d’être un État juif, avec le droit d’accueillir les revenants juifs, qui aura une orientation juive et non pas une orientation arabe. Les Arabes doivent reconnaître la spécificité de notre caractère. Ceux qui demandent qu’Israël devient un État moyen-oriental désirent sa destruction. » (Allocution lors d’un séminaire pour les étudiants israéliens en Europe, Arnhem, Hollande, décembre 1967).

Cela peut paraître comme une interprétation bizarre du terme « destruction », mais pour un sioniste il ne s’agit pas d’hypocrisie ou d’une simple astuce ; c’est son identification psychologique, et non pas son existence physique, qui lui paraît être menacée.

Quant aux Palestiniens, ils ont été réunifiés par l’occupation israélienne, cependant que leur résistance a restructuré leur entité nationale. Deux courants émergent – l’un, plus nationaliste, subordonne les problèmes sociaux à la libération nationale ; l’autre, plus révolutionnaire, se rend compte que le problème national ne pourrait avoir une solution en dehors d’une révolution sociale. Dans le cas de la Palestine, il est inconcevable qu’on puisse imposer une solution nationaliste ; de ce fait on peut s’attendre à ce que le courant nationaliste subisse une modification dans une série de luttes internes, aboutissant à l’émergence d’une direction révolutionnaire non-nationaliste, qui contribuera à bouleverser toute la société arabe au Moyen Orient. La résistance palestinienne est déjà en train de détruire les relations d’autorité dans la société arabe. Il ne s’agit pas seulement du roi Hussein, mais également de l’autorité du président Nasser, de celle des U.S.A., de l’U.R.S.S., de I’O.N.U. et de toute autre autorité établie – toutes sont en train d’être minées et défiées par la résistance, que ce soit sur le plan politique ou sur le plan moral. Au niveau des relations sociales, c’est-à-dire sur un plan bien plus significatif encore, les enfants qui se déclarent être des « guérilleros » défient l’autorité de leurs parents, les élèves lancent un défi à leurs enseignants, les femmes à leurs maris, les gens libres attaquent l’autorité religieuse. Toute la structure de l’autorité de la société arabe s’écroule sous l’impact palestinien. Washington est conscient de la menace potentielle contenue dans la résistance palestinienne. Henri A. Kissinger, le conseiller spécial du président Nixon pour les affaires étrangères, reconnaît et craint cet état de choses :

« Ils sont fait de l’étoffe révolutionnaire, c’est la force dynamique dans une structure stagnante par ailleurs, et l’opinion publique les soutient. Les gouvernements arabes manquent de stature et de support populaire. Les dirigeants arabes, comme Nasser, n’admirent pas forcément les terroristes – ils se sentent plutôt menacés par eux. Ils doivent se ranger du côté des terroristes, sinon ils seront balayés de la scène politique. »

Les Palestiniens luttent pour leur libération d’un type spécifique de discrimination et de persécution, mais ils ne peuvent pas réussir dans leur lutte sans dépasser en même temps toute discrimination sociale à l’intérieur de la société arabe. Il dépend de la lutte consciente des révolutionnaires à l’intérieur du mouvement que celle-ci dépasse le cadre national. Le triomphe des Palestiniens dans cette lutte interne amènera non seulement leur propre libération mais également celle de tous les peuples du Moyen Orient. A la différence du sionisme pour qui la discrimination entre êtres humains est éternelle, et qui s’est adapté à cet état des choses, voulant à son tour le conserver, les Palestiniens ne peuvent pas tout simplement changer de rôle avec ceux qui sont aujourd’hui leurs oppresseurs. Leur but primaire, qui consiste à abolir la discrimination dont ils sont actuellement les victimes, pourrait alors être transcendé par l’abolition de toute discrimination nationale et sociale dans le Moyen Orient, se transformant ainsi d’un objet de l’histoire en son sujet.