
Uri Avnery
Uri Avnery, rédacteur en chef et propriétaire de Haolam Hazeh (« Ce Monde »), un hebdomadaire israélien largement diffusé, a récemment publié un livre intitulé Israël sans sionisme.
D’une part, il critique la politique israélienne ; d’autre part, il y expose la solution qu’il préconise (l’Union sémitique). Aux récentes élections pour le parlement israélien, il a présenté sa propre liste et obtenu deux sièges (sur 120). Monsieur Avnery a aussi une certaine audience parmi la presse libérale de gauche en Occident. C’est pourquoi il nous semble utile de réunir un minimum d’informations sur l’homme et la tendance politique qu’il représente en Israël.
Avnery est né en Allemagne en 1924. Il émigra en Palestine avec ses parents en 1933, peu après que les Nazis aient accédés au pouvoir. En 1939, il rejoignit les rangs de « Irgun Tsevai Leumi » (« Organisation militaire nationale »), une organisation paramilitaire nationaliste d’extrême droite, dont le slogan était : « Le Jourdain a deux rives, l’une est la nôtre, l’autre aussi. »
Avnery quitta l’organisation tout au début de la seconde guerre mondiale ; il a également abandonné la plupart des opinions qui étaient les siennes à cette époque et critique maintenant ses leaders qui, sans renoncer à leurs options premières, ont récemment accepté des postes de ministres dans le cabinet de Mme. Golda Meir. Néanmoins, Avnery n’a jamais renoncé à son idéologie nationaliste. Dans son livre, Israël sans sionisme, il expose ainsi ses convictions : « Je suis un nationaliste hébreu qui désire traiter avec des nationalistes arabes. Je veux leur dire : les cinquante dernières années ont prouvé que nos aspirations nationales réciproques ne peuvent être réalisées tant que durera le combat entre nos deux grands mouvements nationaux, tant que nous n’aurons pas uni ces deux mouvements dans un grand mouvement régional de libération et de progrès. J’appelle l’idée [d’une union, NdT] sémitique un idéal auquel chacun d’eux pourrait s’identifier » (p. 187).
Il résume ainsi son opinion sur les conflits internes de la société israélienne « Ni à gauche, ni à droite, mais en avant ». Ses opinions historiques et politiques sont déterminées par sa conscience nationaliste et n’incluent pas des phénomènes non nationalistes, tels que bouleversements sociaux et révolutions. L’idée mème d’une révolution sociale, tant en Israël que dans les pays arabes, est tout à fait étrangère à son système de pensée et même lui répugne. Haolam Hazeh, qui comporte d’habitude un éditorial politique critiquant le gouvernement, est basé principalement sur trois ingrédients : les scandales sexuels, les ragots et la corruption financière. La critique que porte Avnery sur l’économie se limite essentiellement aux questions de finances et d’impôts.
Dès qu’il eut rejoint les rangs du parlement en 1965, il s’engagea dans le parlementarisme. Détestant toute action politique extra-parlementaire, il plaît surtout aux Israéliens de la seconde génération qui critiquent la politique officielle, tout en ignorant la perspective de classe. Avnery exprime parfaitement cette tendance de radicalisme petit-bourgeois constamment renaissant au sein de la société israélienne. Dans le contexte d’une communauté qui a vu le jour grâce à la colonisation et qui est continuellement en conflit avec la population indigène, ce radicalisme obligatoirement conduit à une vie politique schizophrène. Ainsi, Avnery lance des avertissements contre la militarisation et la « spartanisation », et ne cesse en même temps de glorifier l’armée israélienne (l’armée est la seule institution de la société israélienne contre laquelle il n’émet aucune critique). II proclame et répète sans cesse son désir de paix (que nous croyons sincère), et aussitôt qu’une guerre éclate se transforme en chauvin acharné. (Durant la guerre de juin 1967, il publia un quotidien dégoulinant de chauvinisme). Alors même qu’il fait la critique du sionisme (c’est à dire du nationalisme juif), il approuve le nationalisme israélien localisé, plaide la loyauté au patriotisme et accuse ses adversaires de porter préjudice à « l’intérêt national ».
Le titre de son livre est un exemple type de cette attitude. En français : « Israël sans sionisme » ; en hébreu : « La guerre du septième jour ». Qui plus est, l’édition anglaise se termine sur une longue citation de l’Ecclésiaste : « … un temps pour la guerre, et un temps pour la paix » etc., actualisée par Avnery qui ajoute : « Voici venu le temps de la paix ».
L’édition hébraïque contient un épilogue intitulé : « Gloire à l’Armée israélienne », alors que dans l’édition française il a pour titre : « Deux ans après ». Dans le livre lui-même Avnery affirme : « Nous avions fortement protesté contre la guerre du Sinaï en 1956 » (p. 21). Néanmoins, quiconque prendra la peine de feuilleter de vieilles copies de Haolam Hazeh trouvera la déclaration suivante (éditorial du 12 décembre, 1955) :
« La guerre nous fait face et ses yeux sont rouges et chauds… Il est de notre devoir d’anéantir les forces combattantes de notre ennemi le plus puissant, l’Egypte, avant qu’il ne soit trop tard. »
Immédiatement après la campagne du Sinaï, lorsque les U.S.A. firent pression sur Israël pour que soient évacués les territoires occupés, Avnery insista pour que ne soit pas évacuée la bande de Gaza : « D’un point de vue politique l’absorption de Gaza renforcera énormément l’Etat ; il sera élargi. Cela résoudrait une partie du problème des réfugiés, principal instrument de la diffamation d’Israël à l’étranger » (Haolam Hazeh, 26 décembre 1956, p.3). Quant à la guerre de juin 1967, la situation était quelque peu différente. Le 24 mai 1967, Avnery autorisait son co-rédacteur, Shalom Cohen, à publier un éditorial se terminant ainsi : « Dans une telle guerre les intérêts israéliens sont secondaires et n’ont aucun rapport réel avec les sabotages du Fatah dans le nord. Même entreprendre une telle guerre ne garantit aucunement que les Syriens ne renouvelleront pas leurs raids. En fait, c’est le contraire qui est juste. Les intérêts primordiaux pour cette guerre sont des intérêts étrangers. L’armée israélienne ne doit pas les servir. »

Uri Avnery (à droite) et Shalom Cohen
Une fois que le « Cabinet d’Union nationale » eut décidé, ayant reçu le feu vert de Washington, de bombarder l’Egypte et de commencer « la guerre de survie », Avnery changea d’avis et soutint vigoureusement la guerre. Dans son livre, il la définit comme « la guerre dont personne ne voulait », et dans un récent discours prononcé devant le parlement israélien, il va plus loin et la qualifie de « guerre de défense » (Supplément de Haolam Hazeh 3.12.69). Mieux encore, quand la « guerre de défense » fut terminée et que le parlement israélien décida l’annexion de la Jérusalem Orientale, qu’on ne peut guère qualifier de mesure de défense, Avnery vota pour l’unification. Il s’en est justifié dans son livre : « Jérusalem, cité unifiée, deviendrait alors la capitale des deux Etats. C’est à mon sens la seule solution raisonnable à ce problème lourd de passions et d’émotions religieuses et nationalistes » (pp. 165-166).
Après la « guerre préventive » de 1956 – insistance sur « l’absorption » de la bande de Gaza ; après la « guerre de défense » de 1967 – vote pour « l’unification » de Jérusalem, les deux annexions étant rationalisées comme « un nouveau point de départ pour la paix », « la seule solution raisonnable à ce problème lourd de passions et d’émotions religieuses et nationalistes ». La vérité est que si l’on est attaché à la paix sans arriver à surmonter son nationalisme, on est obligatoirement amené à des rationalisations hypocrites.
La haine d’Avnery pour Matzpen et le « Comité d’Action Révolutionnaire Israélien à l’Etranger » (C.A.R.I.S.E.), s’est déjà manifestée dans deux éditoriaux bourrés d’épithètes relevant de la chasse aux sorcières, depuis « charlatan » jusqu’à « traître ». Avnery est allé jusqu’à déclarer que le programme socialiste révolutionnaire non nationaliste de Matzpen constitue « un programme qui conduit nécessairement à la guerre nucléaire, car MM. Tzabar et Machover [deux membres éminents de Matzpen, NdT] savent pertinemment qu’aucun d’entre nous n’abandonnerait l’existence d’Israël sans lutte » (Haolam Hazeh, 4 juin, 1969). Avnery, en utilisant la formule anonyme « aucun d’entre nous » au lieu du simple « je », évoque la menace d’une guerre nucléaire comme argument contre notre programme qui constitue un défi au nationalisme israélien ; c’est pourtant la même personne qui s’oppose à l’armement nucléaire israélien.
Les faits montrent que le nationalisme israélien d’Avnery est dépassé. Le nationalisme arabe exposé et vaincu durant la guerre de juin (et après), est entré dans la période de son déclin historique. Le monde arabe est plus mûr pour le soulèvement des forces sociales révolutionnaires que pour le soulèvement de forces nationalistes ; mais un nationaliste comme Avnery ne considère pas les premières comme des partenaires valables. D’autant plus que le conflit permanent entre une communauté colonisatrice et les forces populaires indigènes oblige les petits bourgeois radicaux soit à transcender leur conscience nationaliste et à devenir des révolutionnaires internationalistes, soit à être absorbés dans « l’establishment » colonisateur.
Bien qu’Avnery soit sensible à la critique libérale et de gauche à l’étranger, il cède constamment aux pressions exercées sur lui par « l’establishment » et par une grande partie de son public. En Israël, comme en Afrique de Sud et en Rhodésie, le radicalisme et le libéralisme petit-bourgeois sont incapables de résister aux pressions d’un conflit extrême. Seuls ceux qui sont déterminés à libérer complètement la société israélienne du régime sioniste et à la transformer radicalement, peuvent résister aux pressions politiques et émotionnelles d’une telle société. Ils sont aussi les seuls à pouvoir engager la lutte commune avec les révolutionnaires arabes.