Elections ou pas élections, la torture est un fait horrible qui laisse sa marque de façon durable sur toute société dans laquelle elle est pratiquée. Si une parcelle de vérité se dégageait dans une campagne électorale, la dénonciation de la torture, la lutte constante et quotidienne contre cette pratique infamante et la demande de punition des responsables auraient dû être une préoccupation centrale. Il n’en est rien.

Le dossier que nous publions dans ce numéro nous a été envoyé par les camarades de MATZPEN. Le matériel en question a été porté à la connaissance de tous les ministres, tous les membres du parlement israélien et aux principaux journaux. Les destinataires se dénoncent – comme il arrive si souvent, hélas – par leur silence éloquent, à une ou deux exceptions prés.

Lettre aux ministres, aux membres de la Knesset et à la presse

Les soussignés, citoyens israéliens, attirent votre attention sur le document ci-joint qui est une traduction d’arabe en hébreu de faits relatés dans le journal clandestin ‘El Watan’, diffusé dans les territoires occupés.

Après avoir reçu le matériel, nous avons décidé de précéder sa publication présente par une investigation des faits relatés. Mais étant donné que personne d’entre nous n’appartient à l’appareil gouvernemental, nos possibilités d’investigation sont forcément limitées. Nous avons néanmoins pu vérifier et constater l’exactitude des deux cas ci-dessous :

  • Le cas no. 3, contenu dans le numéro 8 du journal – sur l’incendie de l’usine de clous à Kalandia ;
  • Le cas no. 2, contenu dans le numéro 14 du journal – sur l’interrogatoire et le décès du jeune Hassan Issa el-Betat.

 C’est alors que, choqués par la véracité des faits relatés dans ‘El Watan’, nous sommes décidés à nous adresser à vous, dans le cadre d’un appel plus large destiné à tous les députés, les rédacteurs de journaux et les responsables des partis.

Notre but : vous demander de faire usage de votre position afin d’investiguer les autres faits relatés, d’agir pour empêcher leur répétition et de les dénoncer par les voies jugées appropriées par vous.

Nous pensons que notre appel, limité dans ses dimensions, constitue un devoir humanitaire élémentaire. Nous vous demandons donc de nous faire savoir le plus tôt possible quelles sont les démarches que vous pensez entreprendre, et si nous pouvons être d’une utilité quelconque à cet égard. Nous tenons à souligner en même temps, que nous ne sommes pas responsables d’expressions violentes contenues dans ce document comme « les nouveaux fascistes d’Israël », etc. Ces expressions ne changent pas les faits et ne diminuent pas leur horreur, de même qu’elles ne nous absolvent pas de procéder à la vérification des cas que nous n’avons pas pu investiguer. Au contraire – ce sont justement ces expressions qui démontrent le danger que la continuation de la situation actuelle recèle et qui nous obligent d’agir, dans le sens du présent appel.

Dans l’espoir d’une réponse et avec le respect qui vous est dû,

Rami Livneh, Uri Davies, Haïm Hanegbi (MATZPEN).

Février 1969.

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‘EL WATAN’ ACCUSE

‘EL WATAN’ – QUI SIGNIFIE ‘LA PATRIE’ – EST EDITE PAR ‘LE FRONT DE LUTTE DE LA RIVE OCCIDENTALE DU JOURDAIN POUR LA LIQUIDATION DES SUITES DE L’AGRESSION’.

Le no. 8, paru en mai 1968, relate les faits suivants :

  1. Les forces de Tsahal [armée israélienne, NDT], ont arrêté au mois de mai de cette année M. Abdel-Aziz Mansour, âgé de 60 ans, à son domicile à Um-Saffa dans la région de Ramallah. Il a été rendu à sa famille trois jours plus tard, en état de folie et avec des traces de coups sur son visage tuméfié et sur sa tête. Il est actuellement hospitalisé à l’asile pour malades mentaux de Bethlehem.
  2. Au mois de mai de cette année a été libéré, après un internement de deux mois, M. Mohamed Abdel-Rahman Arman, originaire du village Halhul, en état de folie. Son ventre porte des traces d’une opération qui a été rendue nécessaire à cause d’une grave infection. L’opération a dû être entreprise par suite des tortures cruelles infligées par les nouveaux fascistes d’Israël.
  3. Les forces d’occupation israéliennes, après avoir participé au défilé organisé à Jérusalem le 2 mai 1968, ont pillé une usine pour la fabrication de clous à Kalandia et l’ont incendié ensuite. Les dégâts sont estimés à plusieurs dizaines de milliers de dinars. Quand le propriétaire de l’usine s’est rendu aux bureaux des autorités responsables à Jérusalem, il y a trouvé une longue queue d’artisans de la zone industrielle de Wadi-Jus, qui se sont également présentés pour se plaindre d’autres cas de pillage intervenus le même jour.
  4. Dans la nuit du 15 mai de cette année des soldats israéliens se sont présentés devant le domicile de M. Moustapha Abdel-Rahman Hilwah du village de Beithunia, en vue d’effectuer une perquisition. Celui-ci demanda la présence du Mokhtar [chef de village, NDT], pendant la perquisition. La réponse des soldats : tir de mitraillette et jets de grenades. L’homme a été tué. L’explication fournie : il s’était opposé aux forces israéliennes.

Le no. 13, paru au mois d’août 1968, relate, entre autres choses, le cas suivant :

Les forces d’occupation israéliennes ont imposé ce mois-ci une taxe de 7000 dinars [environ 10 millions d’anciens francs français, NDT] aux habitants du village d’el-Hadar dans les environs de Bethlehem. La justification : rupture d’une ligne téléphonique qui passe dans les champs du village.

Le no. 14, paru au mois de septembre 1968, relate les faits suivants :

  1. Le 20 août de cette année fut enlevé par un Hélicoptère de l’armée israélienne M. Kassem Abdel-Malkh el-Jabary, pendant qu’il travaillait avec deux amis dans son verger à el-Rama du côté de Hébron. Il fut amené à un endroit inconnu. Après avoir subi des tortures inhumaines l’homme fut ramené à la prison de Hébron. A la suite des tortures et des soins inadéquats, il mourut. Le délégué de la Croix Rouge Internationale a examiné le corps.
  2. A 16.30 de la même journée, le jeune Hassan Issa el-Betat, âgé de 14 ans, prit l’autobus du village pour aller à Daharia. Le gosse était élève de première année du lycée. Une patrouille de Tsahal arrêta l’autobus et fit descendre tous les voyageurs pour vérification d’identité. Quand on lui demanda ses papiers, le jeune Hassan el-Betat répondit que les autorités lui avaient refusé la délivrance de papiers à cause de son âge. Cette réponse n’a pas dû satisfaire les forces de l’ordre et elles le prirent avec eux. Il fut rendu à ses parents à 11 heures de la nuit, sans connaissance et mourant. Il n’a pu dire à sa mère qu’une seule phrase – « ils m’ont frappé sur le cou ». Il cracha du sang, fut amené à l’hôpital et décéda en route.
  3. Au mois d’août 1968, l’armée israélienne avait détruit 1000 dunams [un dunam = 1/10e hectare, NDT] de champs semés d’orge, en les retournant par des tracteurs, comme vengeance contre les fellahin du village de Bardala dans les environs de Toubas.
  4. Le même numéro du journal contient une longue liste d’instituteurs et d’institutrices, arrêtés pour leur activité dans le cadre du Syndicat d’instituteurs. Parmi les noms on trouve ceux de Missre Abou Shawish, Soleiman Karaj’a, Riffat Abd el-Jawad et autres noms. Tous ces détenus ont subi des tortures cruelles, pratiquées par les forces d’occupation.

Le no. 15, paru en septembre 1968, relate les faits suivants :

  1. M. Ahmed Odoan du village d’Orta dans les environs de Naplouse surveillait son troupeau de moutons, ensemble avec son fils, quand les forces de Tsahal ont ouvert le feu sur lui. L’événement a eu lieu le 6 septembre 1968, à 17.30. Le père fut blessé dans la région du bas-ventre et décéda aussitôt, tandis que son fils a pu s’enfuir et informer les habitants du village. Ceux-ci se sont adressés aux autorités, qui ont nié les faits, prétendant que Tsahal n’y est pour rien.
  2. Pendant qu’une unité de l’armée sioniste était occupée à dynamiter deux maisons à Naplouse, une autre unité fit un siège au village de Bilah dans la même région. L’action dura quatre jours sans désemparer. Des dizaines d’habitants furent amenées à la prison, arrosés de coups et d’humiliations.
  3. Une force armée a entrepris une action dans le village d’Aouj’a, au nord de Jéricho, qui dura quatre jours. Diverses actions de terreur et de répression furent exécutées. L’objectif : amener les villageois à abandonner leurs terres et à se replier sur la rive orientale [c’est-à-dire la Jordanie, NDT], comme l’ont déjà fait les membres de la tribu Arab el-Natsirath.
  4. L’expropriation des habitants de Jérusalem continue. Les conquérants ont confisqué 3000 dunams de terres arabes à Sheikh Jarakh et 116 dunams dans la Vieille Ville. Les forces d’occupation ont envoyé des avertissements aux habitants de Wadi el-J’us, les sommant à quitter leurs maisons en quelques semaines.

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SIX MOIS APRES L’ENVOI DU DOCUMENT, SEULEMENT CINQ REPONSES SONT PARVENUES AUX AUTEURS DE LA LETTRE. LES VOICI :

13-4-1969

« Merci à vous et à vos amis pour la copie du journal ‘El Watan’. J’ai soulevé la question lors d’une réunion du comité de rédaction [du quotidien ‘Haaretz’, NDT] et nous avons décidé de vérifier, pour autant que cela soit possible, les faits relatés dans le journal. Nous déciderons alors de la position à adopter. »

Signé
Dr. Amnon Rubinstein, avocat

(Remarque des auteurs de la lettre : Sans nouvelles de lui, n’a rien publié.)

 

30-3-1969

« Sur la base de votre lettre, nous avons présenté une question à la Knesset. »

Signé

P/ Uri Avneri,

Membre de la Knesset,

A. Zikhroni

(Remarque des auteurs de la lettre : N’a pas crié au scandale comme il aurait dû le faire, n’a pas présenté une question au parlement sur cette question, pour autant que nous le sachions, mais sur d’autres affaires, et dans une version édulcorée.)

 

18-3-1969

« J’ai reçu votre lettre circulaire de février 1969 avec la copie des publications du journal ‘El Watan’. Permettez-moi de vous poser la question : avant de publier l’affaire – bien que la publicité soit limitée – vous êtes-vous adressés au ministère de la défense, qui est le responsable de l’administration dans les territoires, pour savoir si les faits cités sont exacts, et dans l’affirmative, si les contrevenants ont été traduits en justice et avec quel résultat ? Il me semble que cela est la voie simple et naturelle de tout citoyen soucieux de sauvegarder la pureté des armes israéliennes et d’empêcher la répétition d’actes qui risquent d’approfondir le fossé existant entre les deux peoples. Je suis persuadé que si vous l’aviez fait, vous auriez obtenu une réponse qui vous aurait peut-être satisfaite.

« Il n’est pas trop tard, à mon avis… »

Signé

F. Zoaretz,

membre de la Knesset

(Remarque des auteurs de la lettre : sans commentaire...)

 

19-3-1969

« Nous avons reçu votre lettre concernant les événements dans les territoires occupés, et nous vous remercions.

« Nous avons déjà pris connaissance de cette affaire auparavant, comme de bien d’autres affaires. Chaque fois qu’une information de ce genre nous parvient, nous la publions dans notre presse, comme ‘Zo Haderekh’ et ‘El-Itikhad’, pour autant que la censure nous le permet. Concrètement, nous avons publié quelques-uns des cas cités par vous.

« En même temps, certains des cas cités par vous et bien d’autres ont été portés par nos soins à la connaissance de la Knesset sous diverses formes. Ainsi, pour le cas du jeune Hassan Issa el-Betat, je vous prie de lire dans ‘Zo Haderekh’ du 21-1-1969 la question que nous avons posée sur ce cas et la réponse du ministre de la défense.

« Nous vous félicitons pour votre action et vous souhaitons succès ».

Signé

Secrétaire du groupe parlementaire de RAKAН,

Joseph Elgazy

(Remarque des auteurs de la lettre : Sur ce point RAKAH fait le nécessaire.)