
Echange de lettres entre Mme Anne-Marie Hertz et le camarade Eli Lobel, de la rédaction.
Nous publions cet échange de lettres tel quel, et contrairement aux habitudes de la presse – mais qui a dit que nous sommes un journal ? – nous laissons à notre correspondante le dernier mot. Nous précisions que Mme Hertz est la première à nous avoir envoyé une LETTRE CRITIQUE, et à avoir accepté que celle-ci soit publiée. Nous invitons tous nos lecteurs à participer à cette discussion.
Dernière remarque : Mme Hertz nous accuse d’être des “UTOPISTES”. Nous sommes un petit groupe mais la liste de nos appellations et de celles de MATZPEN, est longue : utopistes, rêveurs, trotskistes, maoïstes, trotskistes-maoïstes, anarchistes, traîtres, psychopathes, fous, idéalistes, masochistes, hippies, yippies, antisémites, gauchistes, agents d’El Fatah etc… parfois, souvent même, on nous appelle REVOLUTIONNAIRES ISRAÉLIENS.
1. Lettre
Le 25/9/1969
J’ai bien reçu votre bulletin CARISE (Comité d’action révolutionnaire Israélien à l’étranger) no 2. Je ne souhaite pas le recevoir – du moins tel qu’il existe actuellement. Considérant qu’Israël est entouré de nations préconisant le pogrom, je ne vois pas comment, pratiquement, on peut exiger une action unilatérale de la part d’Israël. Cela relève de l’utopie la plus dangereuse. Le nationalisme arabe me fait horreur. (PS) Je ne pense pas que la Jordanie de Hussein soit un exemple de socialisme… (allusion à un article du bulletin d’information no. 2 р. 3-4 : “Des enseignants arabes de Jérusalem congédiés” – voir ci-après).
Des enseignants arabes de Jérusalem (est) congédiés
(L’article suivant est traduit du journal Haaretz du 2/6/69).
“Le Conseil Municipal de Jérusalem est sur le point de démettre de leur fonction une douzaine d’enseignants des deux écoles secondaires municipales de la partie est (c’est-à-dire de la ville arabe annexée par Israël – note du traducteur). Le but de cette action est d’uniformiser l’éducation dans les deux parties de la ville.
Sous l’Etat jordanien, les écoles secondaires étaient gratuites, contrairement à Israël. Le département de l’éducation du Conseil Municipal a décidé que l’école secondaire ne serait plus ouverte à tous ceux qui le désirait mais seulement aux élèves qui réussiraient un examen général (la scolarité en Israël, au stade secondaire, est subventionnée pour les enfants des familles pauvres sur la base de ces examens – note du traducteur). Cela a causé une certaine amertume parmi les enseignants et les parents de la partie arabe de Jérusalem où l’on craint que quelques 150 élèves inscrits dans les écoles secondaires municipales ne seront pas à même d’étudier l’année prochaine.” (Extrait de CARISE, no. 2. pp. 3-4.)
Eli Lobel est un vieil ami à moi, mais je ne suis pas d’accord avec lui sur bien des points.
Anne-Marie Hertz
PS La position du gouvernement réactionnaire français vis à vis d’Israël me répugne également…
2. Réponse d’Eli Lobel
Paris, le 2/10/69
Chère Anne-Marie,
Je réponds à votre lettre du 25/9/69 à ISRAC-CARISE. Il me semble, presque, qu’un malentendu subsiste, malgré les discussions que nous avons pu avoir sur le sujet. Pour votre information, et non pas pour ma justification, je précise : “je ne pense pas que la Jordanie de Hussein soit un exemple de socialisme…” C’est votre phrase, elle aurait pu être la mienne. Nulle part, dans notre journal, et dans mes écrits, vous ne trouverez, une phrase ou une allusion laissant entendre le contraire. Vous donnez comme exemple de notre partialité à l’égard des pays arabes, un article sur les Enseignants arabes de Jérusalem. Or, le passage en question est une traduction mot à mot d’un article paru dans le premier quotidien israélien HAARETZ, ainsi qu’il est précisé dans notre bulletin. Nous avons poussé l’honnêteté intellectuelle jusqu’au point de préciser dans une “note du traducteur” que bien que la scolarité secondaire ne soit pas gratuite en Israël, elle est subventionnée pour les enfants de familles pauvres sur la base d’un examen d’entrée.
Nous avons précisé, à plusieurs reprises, que le conflit du Moyen-Orient, est en premier lieu un conflit israélo-palestinien. Nous n’identifions pas la lutte des résistants palestiniens contre l’occupation, avec les visées politiques du roi Hussein. Nous croyons que la lutte palestinienne, pour autant qu’elle prend la forme d’une lutte populaire, constitue en danger non seulement pour le régime sioniste, mais aussi pour les régimes réactionnaires arabes.
Le nationalisme arabe vous fait horreur. Tout nationalisme, compris dans le sens de la domination d’un peuple sur l’autre, nous fait horreur, y compris le nationalisme israélien. Comme c’est le peuple palestinien qui est dominé, et dont les droits nationaux sont niés, nous devons dans ce cas précis dénoncer tout d’abord le nationalisme israélien. Nous précisons en même temps, que toute solution qui signifierait la négation des droits nationaux du peuple israélien, comme c’est le cas dans le programme d’El-Fatah, est rejetée par nous de manière catégorique.
La position du gouvernement réactionnaire français vis à vis d’Israël vous répugne. La politique des grandes puissances et des moins grandes, des USA, URSS, Grande-Bretagne et France, nous répugne. Nous pensons que c’est la lutte révolutionnaire commune, des Israéliens et des Palestiniens, des Arabes et des juifs, qui fermera la porte à l’intervention des puissances extérieures. Nous travaillons dans cette perspective.
Bien à vous, Eli
3. Lettre de Mme Hertz
Mon cher Eli,
6/10/69
J’ai reçu votre lettre et vous remercie d’avoir pris la peine d’avoir répondu longuement à mes quelques lignes. Je ne vois aucune objection à ce que vous publiez ma lettre ; toutefois, la vôtre, longue et mûrie, a été conçue dans le but de répondre à la mienne dans le cadre d’une publication. La mienne a été brièvement rédigée et est loin d’exposer toute ma pensée, en admettant que je sois même capable d’exprimer ma pensée d’une façon claire et publiable.
Je crois qu’il serait fou et nocif de la publier telle quelle. En effet je voudrais au moins préciser ceci : il me semble que l’on fasse un abus extrème du mot “nationalisme”. Et il me semble qu’il y ait entre les formes du nationalisme arabe et de l’israélien une différence fondamentale. Israël, est, qu’on le veuille ou non, une nation. Une nation jeune, et en formation, mais une nation si l’on s’en réfère à tous les essais de définition de cette entité. Le nationalisme arabe est par essence autre chose puisqu’il s’agit d’un courant supra-national ou pluri-national, sans référence à la formation d’une nation unique et rassemblant en fait dans son cadre des états totalement différents. Nous savons qu’il s’agit là d’un opium supplémentaire, qui, s’il a grosso modo trouvé sa source dans l’anti-colonialisme est, vis à vis d’Israël, purement agressif. Bon.
Si nous prônons l’antinationalisme pour toutes les parties concernées, nous nous trouvons donc dans l’obligation de demander à Israël de renoncer à son armée. Or vous savez comme moi que si Israël n’avait pas d’armée, ou pas l’armée qu’elle a, ce serait demain le pogrom. C’est là le dilemme. Vous savez bien que l’Egypte et la Syrie fondraient sur Israël immédiatement. Entre le “nationalisme” israélien (qui n’est pas un idéal mais la condition de survie de l’heure présente) et le pogrom, je choisis le nationalisme israélien. Le reste est un vœu pieu. Nous pouvons dans nos esprits et dans nos cœurs souhaiter une solution pacifique du problème de la Palestine, il faut que les conditions de cette solution soient réalisées localement, c’est-à-dire que les conditions du pogrom cessent.
Vous dites que “c’est la lutte commune des Israéliens et des Palestiniens, des Arabes et des Juifs, qui fermera la porte à l’intervention des puissances extérieures. Nous œuvrons pour cette perspective.” Cette formule de conclusions est l’expression même de ce vœu “pieu”, utopique, que je vous signale. Les israéliens semblent assez unanimes. Comment œuvrer sans eux ?
Bien amicalement
Anne-Marie Hertz