Placée sous le signe « In Minor Keys », la 61e Exposition internationale d’art de la Biennale de Venise (du 9 mai au 22 novembre 2026) présente les œuvres de 110 artistes, y compris une installation du cinéaste israélien Avi Mograbi. Intitulée « Entre le fleuve et la mer », cette installation s’inspire en partie du film de Mograbi « Dans un jardin je suis entré » (2012), particulièrement de l’édition de 1938 d’un guide intitulé « L’Indicateur Gédéon » (« Dalil Jad’oun » en arabe).
Le « Dalil » est un ouvrage volumineux de 878 pages, rédigé en deux langues (français et arabe). Il contient des informations sur les villes et villages, les sites touristiques, l’économie et les entreprises de trois pays voisins : la Syrie, le Liban et la Palestine. À l’époque, les frontières entre ces pays permettaient la libre circulation des personnes et des marchandises. Ainsi, alors même que la « Grande Révolte arabe » (1936-1939) contre les autorités oppressives du mandat britannique se déroulait en Palestine, la section arabe du guide fournit des informations sur des villes arabes, juives et mixtes telles que Jérusalem, Tel Aviv, Jaffa, Haïfa, Acre, Bethléem, Gaza, Hébron, Lydda, Naplouse et Ramat Gan. La section française inclut également des lieux tels que Petah Tikva, Nazareth, Jéricho, Hadera, Rehovot, Ramallah, Bnei Brak, Safed et Ramle.
Le film « Dans un jardin je suis entré » dépeint un voyage mi-imaginaire à travers l’espace et le temps, qui englobe ces trois pays voisins. Avi Mograbi se lance dans ce périple en compagnie de son ami (et professeur d’arabe) Ali Al-Azhari. Dans l’une des premières scènes du film, Ali sort un exemplaire du guide Jad’oun de 1938 qui appartenait autrefois à son père. Les deux amis feuillent le livre, à la recherche des mentions des entreprises de la famille Mograbi. Le père d’Avi, Gabriel Mograbi, né à Beyrouth, était copropriétaire de l’« Opera Mograbi » à Tel-Aviv. Inauguré en 1930, ce lieu comprenait un cinéma et un théâtre. Le bâtiment a brûlé en 1986 et a ensuite été démoli, mais s’il avait survécu à l’incendie, il aurait été détruit par un missile iranien qui a frappé cet emplacement même en juin 2025…
Ali Al-Azhari (à gauche) et Avi Mograbi feuilletent le Dalil
Opera Mograbi, Tel-Aviv
Le voyage emmène les deux amis sur les traces de la vie de la famille d’Avi, de Damas à Tel-Aviv en passant par Beyrouth, ainsi que de la vie d’Ali, de son village natal de Saffuryya, occupé par l’armée israélienne en 1948 et dont tous les habitants (y compris le petit Ali) ont été expulsés, jusqu’à Tel Aviv et Jaffa, où il vit depuis le début des années 1970. Dans le film, ce voyage imaginaire vers la société multiconfessionnelle et multiethnique qui existait dans cette région avant la Nakba et la création de l’État d’Israël est sans cesse brisé face à la dure réalité, tout en rappelant les aspirations inassouvies à un avenir commun pour tous les individus et tous les peuples qui y vivent.
Matzpen – une organisation à laquelle Ali a adhéré au milieu des années 1970 – ne visait pas seulement à faire reconnaître les droits légitimes du peuple palestinien, y compris le droit au retour des réfugiés palestiniens, elle aspirait également à un changement révolutionnaire dans l’ensemble du Moyen-Orient, qui renverserait tous les régimes en place pour les remplacer par une union socialiste régionale, où les droits individuels et collectifs de toutes les minorités, y compris le peuple juif israélien, seraient respectés.
Dans son installation présentée à la Biennale, Mograbi met en parallèle la consultation du « Dalil » de 1938 et son équivalent contemporain : une recherche dans l’annuaire professionnel numérique de Gaza de 2023. Ce dernier est lui aussi un mémorial dédié aux vies anéanties et ensevelies sous un déluge de bombes israéliennes et sous les chenilles de leurs bulldozers.
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Cliquez pour regarder le film « Dans un jardin je suis entré » (Sous-titres francais).
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