Polémique : Des pièges de l’hystérie et des erreurs de la déformation ; Réponse à Israël Shahak — par Irène L. Gendzier

30 June 1977

in Articles, Khamsin 4

La polémique menée contre moi par Israël Shahak dans les pages de cette revue au sujet de ma préface au livre de Noam Chomsky Paix au Proche-Orient ? ne lui fait guère honneur et mérite d’être montrée pour ce qu’elle est : une attaque très personnelle fondée sur une interprétation délibérément déformée de mon texte.

Voici quelques exemples de déformation de mon texte, par Shahak :

a) Shahak se réfère à « tous ces sionistes, objet des louanges d’Irène L. Gendzier» et note qu’ils travaillaient en fait pour le Fonds national juif; que ce que je qualifie de tentatives de négociations avec les Arabes étaient des « opérations frauduleuses ». Tout lecteur de mon texte verra qu’il n’y est pas question de louanges mais qu’il est, en effet, fait mention de tentatives de négociations diplomatiques. Ont-elles eu lieu ou non? Telle est la question que je pose. Le fait qu’elles aient été des opérations frauduleuses nous apprend quelque chose d’important sur les motifs cachés de ces négociations, mais n’enlève rien à leur réalité.

b) Dans le même paragraphe, il est fait référence à mon « acceptation » des contacts qui ont lieu entre Weiz mann et Abdullah. Shahak insinue évidemment que j’approuve ces contacts, alors que la simple vérité est que je rapporte les événements pour démontrer que des négociations entre sionistes et Arabes autres que Palestiniens étaient souvent possibles, mais entre sionistes et Palestiniens apparemment pas. Qu’est-il arrivé au respect de Shahak pour les faits historiques, a-t-il décidé que l’histoire du sionisme devait être sélective ?

c) Shahak fait de nouveau référence aux « plans sionistes visant à la destruction des Palestiniens par l’exil » et à « celui de Weizmann en 1930, qui ont eu droit aux louanges d’Irène L. Gendzier ». Je suppose que cela fait allusion à ce que je cite en (b), c’est-à-dire au fait que Weizmann était prêt à négocier avec Abdullah. Si rapporter ce point de l’histoire du sionisme peut être interprété comme une louange, j’en appelle au lecteur, car rien ne permet d’avancer une telle accusation.

d) Un autre exemple de déformation : Shahak suggère que je semble « regretter que la “solution” [le transfert des Palestiniens] n’ait pas été réalisée en 1967». En fait, j’ai comparé les événements de 1948 à ceux de 1967. Ma relation des événements de 1967 laisse peut-être à désirer mais de là à conclure, comme le fait Shahak, que je « regrette » qu’un transfert de population n’ait pas eu lieu manifeste davantage sa volonté délibérée de m’attribuer une telle opinion qu’une lecture attentive de ce que j’ai écrit.

e) Shahak ironise sur le fait que j’ai qualifié Moshé Dayan a « honnête ». Voici ce que je dis dans ma préface : « Les “faucons” les plus convaincus en Israël, des hommes tels que l’ancien chef des services de renseignements Yehoshofat Harkabi et l’ancien ministre de la Défense Moshé Dayan, sont plus honnêtes dans leurs explications des fondements de l’hostilité entre Israéliens et Palestiniens que nombre de leurs partisans aux Etats-Unis. » Shahak lui-même parle des « sionistes honnêtes — ceux qui proclament ouvertement, du moins en hébreu, leurs intentions véritables». Est-ce que l’« honnête sioniste » de Shahak est plus honnête que Dayan ? Est-il vrai que ses « honnêtes sionistes » ne disent que la vérité, ne justifient jamais leurs actes, se faisant passer pour des êtres justes et vertueux ?

f) Shahak m’accuse de ne rien dire sur « les conditions où vit actuellement la minorité arabe au sein de l’Etat d’Israël ». N’a-t-il pas lu la page 21 de mon texte ? Je ne me suis pas limitée « à la politique d’immigration et aux expropriations du passé », comme Shahak le prétend. Ces questions ont été uniquement traitées dans les pages 32-34.

g) Shahak fait allusion à mes citations de Eliav « qu’Irène L. Gendzier loue tant ». Eliav est mentionné une seule fois, à la page 18 de mon texte, où je cite deux passages de son livre afin de mettre en évidence le contraste existant entre la conception populaire des Palestiniens aux Etats-Unis (ou l’absence de toute reconnaissance des Palestiniens) et la démarche d’une personnalité appartenant à l’establishment telle que Eliav et qui trouve convenable d’en parler dans son livre. Je termine mon paragraphe ainsi : « Ces constatations sont édifiantes si on les compare aux vérités édulcorées publiées sur les Palestiniens que nombre d’Américains acceptent. »

Je voudrais d’abord dire que j’accepte certaines critiques de Shahak d’ordre historique ainsi que ses justes remarques sur certains passages de mon texte, plus précisément ceux traitant du binationalisme. Ce que je rejette, c’est son appréciation hystérique et les grossières déformations de ce que j’ai écrit, les insinuations politiques mêlées à des accusations personnelles qui n’ont pas leur place dans une critique de cet ordre. Ceux qui auront pris la peine de reprendre mon texte s’apercevront que cette attitude entraîne Shahak à des attaques d’ordre personnel, à des erreurs de jugement politique, et révèle incidemment le caractère foncièrement anti-historique de son discours.

Je répondrai peu de choses aux attaques d’ordre personnel qui colorent et entachent la polémique de Shahak. Il est surprenant de voir un homme si souvent calomnié et en conséquence si critique à l’égard des autres pour l’emploi de tels arguments utiliser en fin de compte les mêmes méthodes. Ceux qui apprécient Shahak pour son travail courageux déplorent depuis longtemps en privé ses outrances irrationnelles. Peut-être le moment est-il venu de souligner que ces expressions excessives contribuent davantage à affaiblir son argumentation qu’à la renforcer.

Shahak prétend qu’il a choisi ma préface afin de montrer l’hypocrisie collective des défenseurs du sionisme. Mais à aucun moment de son discours il ne cite d’autres travaux ou d’autres auteurs de cette catégorie. Ceux parmi nous qui ont l’habitude de la plume empoisonnée que Shahak utilise contre ses cibles seront surpris de l’amalgame constitué par ceux qu’il considère comme de « dangereux ennemis ». Si Shahak pense que cette préface est l’œuvre d’un apologiste du sionisme, s’il n’arrive pas à faire une distinction entre la critique et l’expression déchaînée d’une hystérie paranoïaque, on peut se poser des questions sur ses jugements et ses déclarations, non pas ceux d’ordre moral, mais ceux d’ordre politique.

Il y a une différence fondamentale entre la manière dont Shahak aborde l’ensemble du problème du sionisme ainsi que l’époque de son apparition et mes propres préoccupations. Cette différence est la matière même de la préface, qui a été écrite pour un public américain. Son but était de traiter d’abord le problème essentiel auquel on se heurte lorsqu’on soulève simplement aux États-Unis la question du sionisme et de la position d’Israël au Proche-Orient ; cela avant toute discussion sur la complexité et sur les amères réalités de la lutte entre Palestiniens et Israéliens. Ne pas comprendre la nature de ce problème aux États-Unis, et l’importance qu’il y a à l’affronter (et non pas de la manière suggérée par Shahak), c’est perpétuer la vision actuelle du problème. Je suis prête à démontrer que les arguments polémiques utilisés par Shahak ne contribueraient guère à la réalisation de ce but. La première partie de ma préface avait pour objet de souligner les difficultés que soulève immédiatement une discussion sur le conflit du Proche-Orient et d’insister, même brièvement, sur les différences considérables qui existent entre les déclarations des Israéliens en Israël et leurs déclarations aux États-Unis, ainsi que sur le contraste frappant entre les officiels israéliens qualifiés de « faucons » et les sionistes américains partisans d’Israël. Le fait que cela conduise Shahak à cette absurde polémique sur l’utilisation du terme « honnête », mot qu’il utilise abusivement lorsqu’il sert ses desseins, montre qu’il n’a rien compris au problème. Ce n’est pas pour nier la juste colère qui inspire la critique de Shahak du racisme sioniste, mais pour montrer que dans sa colère il a ignoré le but recherché par une partie de cette préface. Étant donné la nature de ses attaques, j’en conclus qu’il n’a pas compris le problème que soulève aux États-Unis toute discussion du conflit, ou bien qu’il l’écarté, le jugeant sans importance et estimant que ce problème relève de l’exposé du sionisme tel qu’il le développe. La même indifférence devant la question de savoir pourquoi un tel problème existe aux États-Unis apparaît à plusieurs moments de la critique de Shahak. Déjà, dans un entretien avec Eli Lobel et Maxime Rodinson paru dans le numéro 1 de Khamsin  sous le titre de « Judaïsme et Sionisme », Shahak nous a dit qu’il n’était pas intéressé de savoir le « pourquoi » d’une situation.

En effet, si on écarte la question « pourquoi » de l’étude d’un problème historique, tel que le problème israélo-palestinien par exemple, on reste confronté à une série de faits isolés dont le lien et la relation fondamentale deviennent, obscurs, voire absents. Inévitablement, une telle attitude conduit à une polarisation sur des événements individuels et parfois sur des individus mêmes. Ainsi le rejet par Shahak de mon exposé de la situation américaine est fondé sur son indifférence devant le « pourquoi » d’un problème qui mérite d’être évoqué, indifférence qui rendrait Shahak plus qu’inutile s’il devait traiter ce sujet d’un point de vue tactique et non d’un point de vue moral.

L’analyse de Shahak (si on peut lui appliquer ce terme) de l’impérialisme, vague complot des défenseurs du sionisme, est un autre exemple de cette démarche de sa pensée. Ses limites sont évidentes. Prenons sa réponse à mon exposé du problème. Dans l’évocation de la dépendance des Juifs, des Palestiniens et des Arabes à l’égard de la Grande-Bretagne durant l’entre-deux-guerres et dans l’esquisse de l’évolution de l’intérêt porté par les États-Unis au Proche-Orient depuis la Deuxième Guerre mondiale, et plus précisément durant la période postérieure à la guerre d’octobre 1973, le rôle des intérêts impérialistes et des politiques impérialistes est décrit assez longuement. A ce discours, Shahak répond avec violence que le sionisme est pire que n’importe quel impérialisme et insiste sur l’obligation de défendre les droits individuels des peuples et non leurs droits nationaux. Le premier argument démontre une lacune impardonnable dans la culture historique de Shahak, le second révèle une appréciation politique déficiente de la lutte qui oppose aujourd’hui Israéliens et Palestiniens. Dire qu’il faut choisir l’appui aux droits élémentaires de l’homme plutôt qu’aux droits nationaux ne fait qu’obscurcir le problème. Personne ne nie l’importance des droits individuels. Après tout, le but de toutes les nations et de tous les mouvements nationaux n’est-il pas d’améliorer et de protéger la situation de l’individu, but qui est loin d’être toujours réalisé ? Certains estiment même qu’il y a contradiction entre la recherche de ce but et l’existence d’un Etat. Sans entrer dans un débat sur les États nationaux, nous sommes fondés à nous demander si dans le problème palestinien aujourd’hui la création d’un Etat n’assurerait pas la protection des droits individuels qu’un mouvement de défense des droits de l’homme à lui seul ne peut garantir. Cela ne diminue en rien l’importance des activités déployées par Shahak pour défendre les Palestiniens en Israël et dans les territoires occupés. Mais il faut rappeler que la lutte qui oppose Israéliens et Palestiniens ne saurait être étudiée uniquement sous l’angle des maux dont sont victimes les Palestiniens de la part du sionisme, sans que soit également évoquée l’Organisation de libération de la Palestine, qui représente le mouvement palestinien en lutte et qui a des objectifs spécifiques. D’où l’absurdité de l’affirmation (je cite) : « Une chose doit être claire : un peuple se compose d’individus qui sont des êtres humains, et, quelle que soit l’importance des droits nationaux, les droits élémentaires de l’homme passent avant les droits nationaux. » L’application de cette affirmation à la situation palestinienne actuelle sape la cause que Shahak défend, c’est-à-dire la cause du peuple palestinien dont le sort est dépendant du sionisme. Il doit être clair pour ceux qui étudient ce conflit, ou d’autres situations comparables, que ce n’est pas seulement au niveau de la lutte pour les droits de l’homme que la présente situation peut être redressée. C’est pourquoi le discours de Shahak, avec la charge émotionnelle qu’il comporte, sur ceux qui expriment (je cite de nouveau) « leur “sympathie” pour les droits nationaux des Palestiniens en termes vagues et imprécis, sans jamais ouvrir la bouche pour dénoncer la discrimination raciale dont ils sont l’objet » et sa proposition finale selon laquelle ces gens-là « se font les artisans des véritables buts du sionisme » constituent une déclaration passionnée mais dénuée de toute valeur politique.

Revenons aux autres arguments de Shahak sur l’impérialisme. Dans sa critique de mon propos sur l’entre-deux-guerres, Shahak est très convaincant lorsqu’il avance des faits indéniables tels que le rôle du Fonds national juif, chose que je ne discute pas. Ici son réquisitoire ne porte pas sur ce qui a été commis mais sur ce qu’on a omis de faire. Par contre, il devient moins convaincant lorsqu’il traite du problème plus vaste de la dépendance des Juifs et des Arabes à l’égard de la Grande-Bretagne, problème qui par ses prolongements ultérieurs a entraîné l’intervention des États-Unis dans la région. Ce qui permet de dire à notre auteur que (je cite) « le “rôle de l’impérialisme”, les “grandes puissances”, ne sert alors que de prétexte pour faire oublier que le racisme du sionisme et ses plans de génocide sont pires que tout ce qui peut être attribué à l’impérialisme en soi ». Shahak trouve nécessaire d’ajouter qu’il ne cherche pas à faire l’apologie de l’impérialisme. Il poursuit en affirmant que la politique de la puissance mandataire était « nettement moins raciste que celle du mouvement sioniste et de l’État d’Israël »… Savoir qui était le plus raciste, des Britanniques en Palestine ou des sionistes, ne touche pas au fond du problème. Cette comparaison peut paraître étrange à ceux qui ont fait l’expérience du racisme britannique dans d’autres parties du monde et dans des circonstances suffisantes pour infirmer la thèse de Shahak. Le fond du problème réside dans le fait qu’au Proche-Orient le mouvement sioniste et ceux des dirigeants arabes qui ont eu affaire aux Britanniques pendant et après la Première Guerre mondiale ont dépendu de l’appui de la Grande-Bretagne pour la réalisation de leurs objectifs. Pour les sionistes, cela concernait la colonisation de la Palestine ; pour les Palestiniens, cela signifiait l’accord des Britanniques sur l’autodétermination de la Palestine — positions parfaitement inconciliables. Ignorer comment on en vint là, c’est déformer la réalité présente. Shahak, qui a beaucoup de mal à découvrir les véritables motifs des dirigeants de l’establishment israélien et qui veut montrer la fausseté de mes citations limitées des partisans du binationalisme, néglige de mentionner l’insistance avec laquelle Ben Gourion, entre autres, souligne la nécessité pour Israël de bénéficier de l’appui d’une grande puissance. Pourtant, cette thèse fut constamment reprise par d’autres dirigeants durant la période du mandat et constitua un dogme de la politique sioniste.

Vouloir ignorer l’ampleur de l’intervention étrangère au Proche-Orient après la Première Guerre mondiale, durant la période du mandat et depuis lors, constitue une erreur aussi grossière que de défendre un déterminisme mécaniste qui ignore les intérêts de ceux qui ont fondé leur action sur un appui extérieur, même lorsque celui-ci apparaissait préjudiciable dans l’immédiat. A moins de comprendre que ce lien est autre chose qu’un accident de l’histoire, on reste confronté à l’énumération par Shahak d’une suite d’événements malheureux qui surviennent sans raison apparente. Ce manque évident de compréhension d’une situation historique qui doit obligatoirement tenir compte de l’impérialisme permet à Shahak d’avancer l’affirmation suivante :

« Comme d’autres défenseurs du sionisme, Irène L. Gendzier se fait l’avocat d’une limitation de l’intervention des grandes puissances au Proche-Orient. Mais, comme elle n’accompagne pas cette plaidoirie d’une critique du racisme sioniste ou d’un avertissement quant aux plans de génocide, son action revient en fait à soutenir activement l’expansion sioniste, qui est pire que tout impérialisme des grandes puissances, non seulement pour les Palestiniens, mais pour tous les habitants du Proche-Orient, y compris les Juifs israéliens. »

Je ne sais comment Shahak arrive à cette conclusion dramatique, alors qu’il est  de notoriété publique que des armes et l’aide économique fournies à Israël par les États-Unis ont contribué à soutenir la politique israélienne. Shahak suppose-t-il qu’une intervention étrangère continuelle est favorable à la cause palestinienne, car elle limiterait l’expansionnisme d’Israël ? Que signifie exactement l’affirmation selon laquelle l’expansion sioniste est « pire que tout impérialisme des grandes puissances, non seulement pour les Palestiniens, mais pour tous les habitants de la région, y compris les Juifs israéliens » ? Pour celui qui étudie les problèmes politiques du Proche-Orient ou mondiaux, cela ne signifie pas grand-chose. Mais cette affirmation reflète plutôt l’émotion ressentie par Shahak devant les moyens utilisés par les sionistes envers les Palestiniens. Il faut prendre cette attitude pour ce qu’elle est : une démarche émotionnelle et un confusionnisme politique. Mais poursuivons. Ce qui est curieux dans la vision de Shahak, c’est qu’il n’arrive pas à concevoir qu’à certains moments,  sous le choc de l’impérialisme, les droits de l’homme et les droits civils sont annihilés. On ne lit pas son discours enflammé sans penser au Vietnam où il est évident qu’une lutte pour la défense des droits civils  des  Vietnamiens aurait été sans effet dans le contexte de la guerre qui s’y déroulait. L’opposition entre droits individuels et droits nationaux n’a aucune signification dans un tel cas. Pour ceux que n’intéressent ni les slogans ni une vaine rhétorique (et c’est à ceux-là que Shahak est censé s’adresser), les choix et les analyses politiques proposés par Shahak sont impitoyables. C’est pourquoi la polémique sur l’hypocrisie et sur les « ventres » et les considérations d’ordre moral qui colorent lourdement le dernier paragraphe de son texte constituent un piètre succédané pour une réflexion moins légère et plus pondérée.

[voir le suivant : Revue des livres : Y. Leibovitch, « Judaïsme, peuple Juif, État d’Israël » — par Avishai Ehrlich]

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