Marché mondial, sionisme et violence — par Dan Dîner

30 June 1977

in Articles, Khamsin 4

Thèses sur l’intégration capitaliste du Mashrek et ses conséquences politiques

L’appréciation des événements actuels au Proche-Orient — faute de se cantonner dans l’économie et rester dans le domaine de la description pure — doit s’insérer dans une perspective historique, c’est-à-dire dégager les tendances dominantes du processus social global. Une telle interprétation risque de paraître plutôt abstraite, puisqu’il s’agit d’aller au-delà de l’état réel des événements actuels pour apprécier l’avenir autant que possible à l’aide de la théorie marxiste. Cette démarche est néanmoins nécessaire pour tout exposé qui se situe politiquement dans le champ du devenir. Nous allons donc apprécier de manière critique la portée économique des bouleversements qui parcourent le Proche-Orient et dont nous sommes témoins, en tirer les conclusions générales et les rapporter à la problématique palestinienne. Notre exposé, qui se situe à l’intérieur du débat sur la stratégie de la révolution socialiste au Proche-Orient, ne peut guère avoir la prétention de traiter de l’ensemble des données théoriques et pratiques d’une telle stratégie. Ses énoncés seront donc présentés sous forme de thèses.

I. Conditions générales et formes particulières de l’intégration du Mashrek dans le marché mondial

Voici l’énoncé de notre thèse : avec le progrès du capitalisme parmi les pays exportateurs de matières premières du Proche-Orient, et aussi les autres pays de la région liés les uns aux autres, ceux-ci sont incorporés dans le marché mondial en tant que pôles d’échange, avec des degrés variés de subordination allant du néocolonialisme brutal à l’échange presque équivalent. Le changement des relations entre les pays exportateurs de matières premières et les pays industriels de la métropole entraîne un changement des formes de rapports inter-étatiques, où les relations d’échange tendent à remplacer l’intervention de la violence directe. De ce point de vue, l’État sioniste d’Israël est un instrument de la violence directe, ou tout au moins de la menace permanente et omniprésente de son emploi vis-à-vis des tendances émancipatrices dans le monde arabe.

Le caractère violent de la pénétration sioniste au Proche-Orient était en soi un des piliers de la domination impérialiste ; et cette fonction avait ses compensations. Le tournant que constitue l’intégration capitaliste croissante de la région fait nécessairement perdre au sionisme sa position privilégiée aux yeux de l’impérialisme, puissance dominante sur le marché mondial. Sa propre dynamique colonisatrice exclusive pourrait constituer un danger sérieux pour le processus d’intégration capitaliste. Deux conséquences en résultent : d’abord, un affaiblissement de la cote sioniste auprès de l’impérialisme et de son rôle extérieur ; ensuite, remise en question de la base à long terme de la structure interne du sionisme, garant de l’État exclusivement juif, qui se survit grâce aux dons en capitaux et n’a donc jamais correspondu clairement à la logique et à la rationalité capitalistes.

Il s’agit pour nous d’exposer ici les grandes lignes de la thèse selon laquelle le capital impérialiste tend à éliminer l’emploi de la violence directe dans ses relations inter-étatiques avec la région, alors que cette violence directe représente la fonction objective du sionisme. La structure sioniste matérialisée dans l’étatisme israélien est du coup remise en question. Notre argumentation concernant les formes de violence de l’État israélien procède par un raisonnement abstrait en plusieurs étapes. Il faut d’abord esquisser brièvement le caractère de violence inhérent aux types de rapports du marché mondial (guerres, échanges) ; ensuite, examiner les formes d’exploitation et les modes de production qui y correspondent. Cette démarche nous permet de saisir dans l’ordre les changements intervenus dans la région.

1. La violence économique et les formes de violence extra économique

« On a dit souvent, et à tort, qu’à certaines périodes on ne vivait que de pillage. Mais encore faut-il avoir quelque chose à piller, c’est-à-dire une production. Au demeurant, le mode de pillage lui-même est déterminé par le mode de production » (Karl Marx, « Grundrisse », 1. Chapitre de l’argent, collection 10/18, 1973, p. 55). Chaque mode de production qui a pour base l’exploitation du travail est fondé sur la violence. Celle-ci n’est pas toutefois un phénomène historique universel, même si elle a pu être présente dans tout mode de production et l’était effectivement. C’est la forme d’exercice de la violence qui est décisive dans chaque cas. Ainsi, contrairement aux modes de production antérieurs, dans le capitalisme avancé des métropoles, le caractère de violence global de la société se retrouve dans la production, à savoir l’économie, alors que la politique et les formes de relations sociales et de domination sont formellement exemptes de violence. Seul pendant le fascisme, « état d’exception » de la société bourgeoise, la violence est réintroduite de la sphère de la production vers celle de la politique — expression du bouleversement engendré par le passage de l’extraction de la plus-value relative vers la plus-value absolue.

Ce qui est vrai pour les différentes manifestations des rapports de domination et de violence à l’intérieur d’une société donnée, l’est également sur le plan du marché mondial, quoique de manière différente. Cela nous amène à dire : l’exemple historique du passage du capitalisme marchand au capitalisme industriel est significatif pour la comparaison des diverses formes de violence sur le marché mondial. D’autant plus que la forme spécifique de la pénétration capitaliste au Proche-Orient, à savoir la rente foncière capitaliste se substituant à la rente pré-capitaliste, a entraîné des modifications dans la forme de domination qui sont comparables, sans y être identiques, à celles qui avaient suivi le passage du capitalisme marchand au capitalisme industriel. Capital marchand et propriété foncière ont en effet de par leur position de monopole des formes de domination comparables, et qui s’expriment par l’exercice de la violence extra-économique. Le monopole de l’un s’étend sur le commerce, celui de l’autre sur la terre.

Dans le but de préserver une meilleure vue de l’ensemble du sujet nous ne voudrions pas entrer ici dans les détails concernant les particularités quant aux conditions sociales de l’extraction du pétrole, par exemple, qui se répercutent sur la rente foncière. Nous y reviendrons brièvement plus loin. Mais d’abord, explicitons la différence entre les formes de domination fondées sur l’exercice de la violence extra-économique (concrètement par la position de monopole) et celles fondées sur la violence économique, et cela à l’aide de l’exemple des capitaux marchand et industriel.

Le capital industriel se distingue du capital marchand en cela qu’il a pour base la production de la plus-value relative. Le capital marchand se procure la plus-value non pas par l’exploitation de la force de travail et par l’élévation continue du taux d’exploitation en réduisant sans cesse le temps de travail nécessaire pour la reproduction de la classe ouvrière, mais par la spoliation et le pillage. L’essence du capital marchand réside dans le fait, entre autres choses, qu’il tire la plus-value non pas du domaine de la production mais de celui de l’échange non-équivalent, à savoir la spoliation. Le capital marchand ne s’occupe guère de la production. Pour augmenter le taux de profit dans des formations sociales produisant des valeurs d’usage, ou encore pour augmenter le volume des biens échangés, le capital marchand a recours à l’expansion territoriale. Il a la tendance innée d’élargir le marché mondial. Celui-ci, dominé donc par le capital marchand, est régi par un type de relations où la violence directe — spoliation, pillage, extorsion — est la règle et non plus l’exception. Elle devient une force économique.

Avec l’expansion du mode de production capitaliste et le passage du capital marchand au capital industriel, le type des rapports se modifie également, dans le domaine de la circulation comme dans celui de la production. L’arme pour battre le concurrent n’est plus la spoliation ouverte et violente, mais le « bas prix des produits de fabrique et le perfectionnement des voies de communication et de transport », correspondant au degré de développement de la force productive du travail (Karl Marx, Le Capital, livre premier, tome II, 1973, Editions Sociales, p. 131). La violence n’est plus extra-économique mais inhérente au processus de production capitaliste. L’ouvrier est dorénavant abandonné « dans le cours ordinaire des choses… à l’action des ‘lois naturelles’ de la société… perpétuée par le mécanisme même de la production, car ‘parfois on a bien encore recours à la contrainte, à l’emploi de la force brutale, mais ce n’est que par exception » (Karl Marx, Le Capital, livre premier, tome III, 1973, Editions Sociales, p. 178).

En conclusion : « Les rapports du capital s’établissent comme des rapports de domination et de violence… Mais à partir du moment où le capital est fermement établi sur ses propres pieds, et que la force productive du travail devient le véritable moteur de l’accumulation, la violence physique directe, la spoliation, le pillage et la conquête militaire du concurrent tout en restant présents n’en sont plus qu’un moyen exceptionnel » (Christel Neususz, Imperialism und Weltmaktbewegung des Kapitals, Erlangen, 1972, p. 36). Une expression du changement intervenu sur le plan des rapports est la nouvelle forme de domination déterminée par le capital, qui revêt maintenant la forme d’échange libre. Ainsi, la domination du commerce « se fait sous la forme de spoliation, la domination du capital (industriel) sous la forme de commerce » (Peter Schmitt-Enger, Kolonialismus und Faschismus, Lollar b. Gieszen, 1975, p. 20). Ou, selon l’expression de Marx : « Une nation qui pratique la spéculation en bourse ne se pille pas comme une nation de vachers » (Karl Marx, « Grundrisse », p. 55).

2. L’échange inégal et l’application de la violence directe

Au cours des années récentes, lors de la discussion parmi les marxistes sur le marché mondial, le concept s’est répandu selon lequel l’exploitation impérialiste prendrait son origine dans la sphère de la circulation, serait du domaine du capital marchand qui s’exprime en dernière analyse par l’application de la violence directe : le soi-disant « échange inégal » lié à l’évolution des « termes de l’échange ». Mais nous avons déjà vu que l’exploitation confinée dans le domaine de la circulation est caractéristique du capital marchand et non pas du capital industriel. L’application d’une théorie limitée au domaine de la circulation aux États et régions régis par les rapports du capital ne saurait être satisfaisante, étant donné qu’elle saisit seulement la manifestation, l’endroit où le « transfert de valeur » a lieu ; elle n’explique guère la cause de ce dernier outre que par des références générales sur l’exercice ou la menace d’exercice de la force par la métropole, faisant partie logiquement d’une théorie de la circulation. Si la position par rapport aux « termes de l’échange » pouvait être la pierre angulaire d’une telle théorie de domination, la qualification des modes de production existant dans le temps deviendrait aussitôt superflue. Personne ne peut prétendre sérieusement que le mode de production en vigueur, la base de toute démarche marxiste, est sans importance pour l’explication des relations sociales. Au contraire, c’est le mode de production existant là où l’exploitation a lieu qui peut fournir des indications sur l’évolution des « termes de l’échange » qui règlent la circulation, puisque ceux-là ne sont que l’expression de conditions nées dans la production.

Nous sommes donc parmi ceux qui pensent que l’exploitation des pays du « tiers monde » n’a pas sa source dans le processus de formation des prix (« échange inégal ») mais réside dans l’échange inégal de temps de travail ou plutôt de quantités de travail nationales. L’échange inégal — entre partenaires formellement égaux mais en réalité inégaux par rapport à l’échange — prend sa source dans le degré inégal de développement des forces productives. La théorie de l’« échange inégal » qui ne part pas de la production, mais se limite à la circulation, traite seulement des phénomènes déduits, et est donc inadéquate pour l’explication du sous-développement (cette remarque sur la théorie de l’« échange inégal » comme théorie de la circulation des marchandises, qui fait nécessairement abstraction du mode de production, se rattache au contexte qui nous intéresse ici, parce qu’en tant que théorie de la circulation elle considère nécessairement les formes de domination dans les relations entre Etats comme essentiellement du type violent. En tant que théorie elle reste, en ce qui concerne les formes de rapports interétatiques, à l’étape des formes de mouvement du capital marchand).

3. Échange et économie dans le « tiers monde »

Notre critique contre la partie commune des diverses variantes de la théorie de « l’échange inégal » concerne la conception selon laquelle l’exploitation s’établit essentiellement dans la circulation, et que les rapports entre les partenaires dans l’échange sont déterminés selon les normes du capital marchand, à savoir la violence directe à ses variantes près, à commencer par la simple menace ou l’intimidation. Nous pensons pour notre part qu’à partir du moment où le rapport du capital englobe les États qui entretiennent des relations d’échange, et qu’il détermine largement production et reproduction sociales, alors le rapport inter-étatiques est en général dénué de violence, les formes de violence étant remplacées par des formes juridiques. La violence n’est pas pour autant abandonnée ; elle intègre la production où elle revêt de nouvelles formes. Cet « état idéal » ne se rencontre guère dans les rapports inter-étatiques des pays du « tiers monde », parce que l’industrialisation n’a eu lieu pour l’essentiel que dans la dépendance. La production internationale étalée de plus-value (Multis) empêche le développement homogène de la périphérie — seul le socialisme pourrait l’assurer — mais juxtapose par l’intermédiaire du capital sectoriel des secteurs économiques diversement développés une « hétérogénéité structurelle ».

L’installation d’une société bourgeoise habituelle est empêchée par les énormes différences entre, par exemple, une agriculture complètement retardée et des firmes de provenance multinationale avec une productivité hautement élevée et spécialisée par branche. Liberté et égalité formelles ne peuvent pas s’imposer — au contraire : là où elles subsistaient encore par suite d’un décalage, elles devaient être abolies et remplacées par des dictatures militaires ou des régimes policiers organisés. La violence y prédomine au niveau intra-étatique, non seulement dans le domaine de la production mais sur le plan plus ou moins général. L’intégration des États dans un marché capitaliste mondial fondé sur la production internationale élargie de plus-value rend toutefois moins possible la résolution par violence des conflits inter-étatiques. Cela toutefois suppose que les États en question soient embrassés par les capitaux sectoriels à caractère multinational. Ces États nationaux deviennent alors progressivement les administrateurs régionaux du marché mondial — la relation entre eux devient moins politique qu’administrative.

Un tel développement n’exclut pas l’intervention de la violence, bien entendu ; son mode d’intervention subit des modifications. Le capital impérialiste a recours à la violence seulement à partir du moment où sont remis en question fondamentalement la valeur d’échange, et partant de là l’intégration dans le marché mondial d’un pays donné. Mais de telles remises en question ne sauraient être le fait de mouvements de libération nationale mais seulement d’un courant socialiste qui s’apprête à couper le cordon ombilical avec le marché mondial. Dans leur lutte contre l’état colonial les mouvements de libération nationale veulent obtenir leur reconnaissance comme partenaires égaux dans l’échange, et à partir de cette position on se bat pour une « juste répartition internationale ». La violence utilisée par les puissances impérialistes pour la défense des intérêts de « leurs » firmes, intervient moins sous forme d’une invasion militaire ouverte, que sous forme d’étranglement économique et de la subversion par les services secrets, en faveur des forces réactionnaires, si le pays ose ébaucher le chemin du socialisme. La multi-nationalité du capital contribue à ce que l’intervention de la violence a tendance à prendre un caractère non pas inter-mais intra-étatique, c’est-à-dire la guerre civile. La classe qui organise l’exploitation du pays peut être liée dans ce but avec des fractions du capital étranger, qui lui prêtent main-forte pour l’application des mesures répressives.

4. La transformation capitaliste du Proche-Orient

Nos réflexions s’appliquent également au Proche et Moyen-Orient, mutatis mutandis. Mais avant d’examiner les formes des rapports inter-étatiques dans la région, il faut tout d’abord établir la thèse de sa transformation capitaliste. Sur ce point nous suivons pour l’essentiel l’excellente étude de Mohamed Massarrat sur la crise pétrolière, qui — selon l’auteur — est précisément le résultat de cette transformation capitaliste.

Massarrat suit ici la théorie des rentes de Marx. Son point de départ c’est que les sources de pétrole brut, comme toutes les autres sources de matières premières, font partie de la propriété foncière. Prenant naissance dans le mode de production pré-capitaliste, où existe la propriété commune ou communale et non pas la propriété privée, la classe dominante dispose des sources des matières premières par l’intermédiaire de l’État qui la représente. Ces classes dominantes des sociétés pré-capitalistes, en tant que propriétaires collectifs (monopolistes) du sol et du sous-sol et ainsi des sources des matières premières nationales, se satisfont entièrement du tribut versé par le capital pour l’utilisation de la propriété foncière, base naturelle de la production. Ce tribut qui correspond en quelque sorte à la rente foncière pré-capitaliste sur laquelle repose depuis toujours la domination pré-capitaliste, n’est qu’une faible partie de la véritable rente foncière capitaliste et du surprofit global dégagé par le capital. C’était donc le capital (les firmes multinationales dans le cas de production du pétrole brut), et non pas la propriété foncière — ici les pays producteurs de pétrole brut — qui pendant des dizaines d’années ont fixé les quantités à produire, le prix du marché et la rente foncière (pré-capitaliste) à verser à la propriété terrienne. La propriété terrienne pré-capitaliste quant à elle n’avait aucune raison d’entrer en concurrence avec le capital, de faire monter la rente foncière et introduire le capital concurrentiel. C’est aussi pour cela que le capital avait un très fort intérêt à préserver les formes de domination pré-capitalistes et l’impérialisme était devenu le patron inconditionnel des formes de domination despotiques des sociétés pré-capitalistes riches en matières premières. La préservation du monopole du sol et de la terre ne pouvait être garantie que par la violence extra-économique.

Depuis le début des années 1970 on assiste à un très net tournant de la tendance du rapport du capital à la propriété foncière. L’arrière-plan de ce tournant doit être recherché dans la nature contradictoire des rapports de capitaux eux-mêmes. Le capital a réussi à préserver les formes de domination reposant sur des rapports de propriété foncière pré-capitalistes avec l’aide de la violence militaire sous forme d’intervention directe et indirecte; il n’a pas réussi à empêcher la dissolution des rapports de production pré-capitalistes cependant que la production capitaliste de plus-value se développe. Le capital lui-même est la véritable cause de la désagrégation de la propriété foncière pré-capitaliste. « A partir du moment où la production capitaliste de plus-value s’était affirmée comme la forme de production déterminante dans les sociétés naguère pré-capitalistes et que les rapports de production y ont subi des changements radicaux, la classe dominante cesse de se satisfaire du simple tribut que le capital lui verse pour la mise à la disposition de la base naturelle pour la production des matières premières, dont elle est le propriétaire, puisque sa propre puissance repose maintenant sur la production de plus-value » (Mohamed Massarrat, « Energiekrise oder Krise des Kapitalismus », in Problème des Klassenkampfs, 11/12 (1974), pp. 237 et s.).

Le triomphe des rapports du capital est donc la condition préalable pour que « parallèlement augmente la capacité de la production foncière, grâce au monopole du sol, d’accaparer une partie croissante de cette plus-value, ce qui fait monter la valeur de sa rente et le prix de la terre lui-même » (Karl Marx, Le Capital, livre troisième, tome III, 1973, Editions Sociales, p. 29).

Concrètement cela entraîne les conséquences suivantes : les classes dominantes de ces sociétés, en tant que propriétaires de fait des ressources des matières premières, commencent à pousser les tributs qui leur sont payés jusqu’au niveau qui leur est dû effectivement dans le système capitaliste mondial. Le tribut ou la taxe que le capital aura à payer dorénavant doit correspondre à la totalité du surprofit réalisé en utilisant des ressources naturelles aux conditions d’extraction plus favorables. « La concurrence parmi les capitaux pour l’exploitation de ressources naturelles particulièrement favorables, pour autant qu’elle n’est pas neutralisée par des conditions politiques particulières ou par des interventions politiques, amènera à ce que le surprofit réalisé par l’exploitation de certaines ressources naturelles, se transforme en rente foncière capitaliste appropriée par les États propriétaires des lieux » (Massarrat, op. cit.).

Pour revenir au Proche et Moyen-Orient plus précisément, on peut qualifier la transformation intervenue de l’ancienne relation — capital (impérialisme) : propriété foncière pré-capitaliste — vers une nouvelle relation, à savoir celle du capital envers la propriété foncière moderne créée par lui-même. La propriété foncière a maintenant la possibilité de se procurer des surprofits grâce aux ressources naturelles exploitables dans des conditions favorables, et les transformer en capitaux, afin de ne pas perdre la valeur qui y est incorporée. Ainsi les rapports du capital pénètrent la société tout entière.

(L’évolution du Liban n’est rien d’autre que l’expression de l’emprise croissante du capital sur la région. La bourgeoisie libanaise, et tout particulièrement la partie chrétienne, n’avait nullement pour base la capacité productive de l’économie libanaise, mais les immenses flux de capitaux en provenance des pays exportateurs de pétrole. Ce capital bancaire n’était en dépôt qu’à courte durée. Les banques libanaises devaient donc se confiner dans les crédits à court terme. Le cycle de rotation du capital était par conséquent si rapide que les investissements productifs étaient exclus, au profit du secteur des services. Or, lorsque le flux des capitaux s’arrête, le volume des dépôts bancaires diminue et la capacité de crédit des banques libanaises diminue rapidement. Et comme le secteur des services est le pilier de l’économie libanaise, et non pas l’industrie et l’agriculture, la crise du système devient d’un coup la crise de l’économie nationale tout entière.

La cause de l’effondrement du système libanais doit être recherché à la source des flux de capitaux. Les pays exportateurs de pétrole, en effet, s’abstenaient à partir d’un certain moment de procéder à des dépôts à court terme dans les banques libanaises. La motivation était en partie d’ordre politique; plus important était le fait que les rapports du capital dans les domaines spéculatifs et productifs étaient plus élevés. Le profit remplace la rente tributaire; on passe de la thésaurisation à la capitalisation. Les rapports du capital et leur logique imposèrent leur empreinte aux maîtres des sociétés jusqu’alors pré-capitalistes.

Le crach de l’Intra-Bank en 1966 fut le début de l’effondrement de l’Etat libanais. C’est seulement en 1975-1976 qu’elle a atteint le plan politique. Cela rappelle l’image d’Engels sur les bastions féodaux qui, avant qu’ils ne fussent détruits par les canons, étaient déjà minés par le capital.
La résistance palestinienne a agi comme le détonateur politique; sans l’intervention syrienne, et avec l’existence d’une gauche plus forte le Liban aurait pu devenir le premier Etat laïc de la région. Voilà qui est important pour l’avenir de la révolution.)

II. Sur la relation entre Impérialisme et sionisme

Le sionisme de par sa logique interne a toujours cherché et trouvé l’alliance avec l’impérialisme, que ce soit avant la création de l’État ou après. Alors que cette alliance était une question vitale pour le sionisme, elle n’avait jamais ce degré d’importance pour les diverses puissances impérialistes concernées, celles-ci pouvant s’appuyer également sur un grand nombre de régimes réactionnaires, avec lesquels il y avait une harmonie d’intérêt (rente foncière pré-capitaliste, paiement de tribut). Les frictions qui sont intervenues et interviennent encore dans les rapports entre le sionisme et l’impérialisme, doivent être mises sur le compte des intérêts propres du sionisme qu’on ne saurait négliger, et qui ne cadraient pas nécessairement avec les plans à long terme de l’impérialisme. Mais tant que l’intervention de la violence directe restait la base de la pénétration impérialiste dans l’optique du maintien des rapports pré-capitalistes, le sionisme pouvait compter avec une « conjoncture » favorable à ses propres buts, eux aussi réalisables seulement par l’intervention de la violence directe. Cela s’applique et pour la structure des rapports à l’intérieur de l’État et pour son rôle extérieur. Or, si le développement historique est tel que les États arabes subissent un processus toujours plus accentué d’intégration capitaliste qui ne les détache point du marché mondial — comme cela aurait été le cas lors d’une industrialisation dans un contexte socialiste — mais les intègre dans la dépendance, alors ce seront l’échange et les lois de l’économie qui détermineront les formes de rapports et non plus le recours à la violence directe, et alors sera remise en question non seulement l’alliance temporelle entre le sionisme et l’impérialisme mais l’entreprise sioniste tout court.

Notre point de départ est l’unité dialectique entre le comportement intérieur et extérieur du sionisme ; l’exposé exige, toutefois, la division entre les conditions constitutives intérieures et les agissements extérieurs de l’État d’Israël.

1. Le sionisme et la modification de la loi de la valeur de par son caractère de violence

L’avantage qui valait jusqu’à présent des victoires au sionisme sur la société palestinienne autochtone peut être résumé comme suit : en utilisant les formes des rapports capitalistes déjà introduites par l’empire ottoman (introduction de la législation bourgeoise comprenant le concept de la propriété bourgeoise, par exemple) le sionisme commence sa pénétration (achats légaux des terres) qu’il approfondit par l’introduction d’une productivité plus élevée. Mais le capitalisme n’a pas englobé la société palestinienne et les formes de rapports bourgeois introduites par les Turcs ne se sont pas généralisées à la société dans son ensemble, c’est pourquoi seule l’intervention de la force a pu assurer au sionisme la propriété définitive de la terre. La proposition inverse est encore plus claire : si le capitalisme avait intégré la société palestinienne, l’entreprise sioniste n’aurait pu réussir ; en tant qu’entreprise de séparatisme ethnique il n’aurait pas correspondu au rapport du capital. Le danger que constituait l’intégration capitaliste totale de la société palestinienne pour l’entreprise sioniste était aperçu intuitivement par les politiciens sionistes, même s’ils ne l’avaient pas saisi sur le plan théorique. Ils ne craignaient rien autant qu’une pénétration capitaliste complète, où tous — Juifs et Arabes — auraient été soumis comme égaux à l’antagonisme entre le travail salarié et le capital (le cauchemar de la « lévantinisation » chez Ben Gourion)… Pour contrecarrer les effets de la loi de la valeur — dont par ailleurs on avait besoin pour faire valoir les avantages et afin de pénétrer la société palestinienne et la désagréger partiellement (la terre) — et la modifier sur le plan politique afin d’empêcher que les gens vivant dans les pays se rassemblent indépendamment de leur religion, nationalité ou toute autre distinction d’origine, pour tout cela il fallait que la production revêtît un caractère agraire et collectif, avec une forme déterminée de propriété foncière. La production fut le moyen d’appropriation de la terre ; une production capitaliste privée n’aurait pas permis d’atteindre l’objectif sioniste d’une exclusivité juive en Palestine.

(Ce n’est pas par hasard, mais bien par nécessité, que le sionisme a utilisé les formes collectives dans son entreprise. La production collective dans l’agriculture, à la différence de l’industrie, devait remplir la fonction d’appropriation des terres pour en faire une continuité territoriale « nationale », tout en neutralisant la loi de la valeur ‒ devenue par ailleurs le grand mensonge « socialiste » de la gauche sioniste. Le travail salarié conformément à la loi de la valeur capitaliste aurait logiquement ramené les Arabes à leur terre en tant que travailleurs salariés. L’économie agraire collective représentait ainsi l’avantage pour le sionisme, qu’après l’intervention locale et « unique » de la violence lors de l’appropriation de la terre, celle-ci fut repoussée vers la périphérie territoriale ; l’entreprise collective a fait du territoire ‒ le sol ‒ non seulement un moyen de production (propriété), mais aussi et immédiatement un territoire national quasi étatique ‒ «Etat» du foyer national ‒, et cela à l’aide du collectivisme ethnico-séparatiste. Le conflit avec la population arabe autochtone avait donc le double caractère : lutte pour le moyen de production appelée terre «privée», qui en même temps est devenu le « brouillon » de la sphère étatique ou publique. C’est pourquoi la notion de citoyen de l’Etat n’a pas de sens en Israël. L’économie est politique dans les deux sens.

Une implantation industrielle, outre que les coûts eussent été beaucoup plus élevés, n’aurait pas pu s’approprier de la terre comme territoire devenu ensuite domaine d’Etat impliquant la souveraineté Et alors la violence n’aurait pas pu être repoussée vers la périphérie de son champ de domination, mais aurait dû s’installer au sein de la société. L’exploitation de la force de travail arabe serait devenue la chose principale, réintroduisant ainsi les Arabes comme main-d’œuvre industrielle dans le processus de production (sud-africanisation). Toute la question de profit était aussi envisagée sous un autre angle du fait que dans l’agriculture il s’agissait largement d’assurer l’approvisionnement local. Ici on trouve la grande différence entre l’implantation sioniste et le colonialisme classique.

Une implantation industrielle ou une colonisation sioniste fondée sur la propriété privée, même agraire, supposait l’existence d’un Etat exclusif dès le début, avec recours à l’apartheid ‒ minority rule ‒ ouvert par intermédiaire du monopole de la violence. Le rapport des forces nécessaire pour cela n’existait pas en Palestine sous mandat britannique. En 1948 seulement les conditions étaient mûres pour atteindre le but, qui après une guerre ‒ en réalité deux guerres : en 1947-1948 contre les Palestiniens, en 1948-1949 contre certains Etats arabes ‒ a eu pour résultat et la création formelle de l’Etat israélien et l’expulsion de la majorité des Arabes se trouvant dans les limites de cet Etat. Le conflit entre les diverses fractions sionistes, surtout pendant les années 1930, concernant la création de l’Etat et les moyens et formes de la lutte, ne relevait en réalité que d’une divergence sur la possibilité de monopoliser le pouvoir entre les mains des sionistes. La réussite de la politique de Ben-Gourion consistant à attendre, se retenir et saisir l’occasion (1948), a fait de lui le représentant historique de la moyenne des intérêts sionistes ‒ le vecteur sioniste idéal.)

Le sionisme s’efforçait donc, d’une part, de briser les structures pré-capitalistes de la Palestine par la pénétration capitaliste pour atteindre le moyen de production décisive — la terre ; d’autre part, conformément à ses visées séparatistes, il s’est efforcé de réserver la force productive supérieure « à son propre secteur » et a fait tout son possible pour entraver la dynamique contagieuse des formes de rapports capitalistes. Bref, à l’aide du monopole de la terre, de la marchandise et du travail, qui implique l’utilisation de la violence directe, le sionisme a essayé de contrecarrer les effets de la loi de valeur.

2. Forme de violence et économie — sur l’identité ou la non-identité entre le sionisme et l’impérialisme

Nous ne pourrions ébaucher ici l’économie politique du sionisme. Il nous faudra plutôt insister sur la rencontre au sein du sionisme d’éléments contradictoires : le caractère de violence du sionisme par lequel il est en désaccord avec la logique capitaliste de plus-value et de la libre circulation des marchandises, tout en étant par ailleurs en accord avec la rationalité impérialiste, qui repose précisément sur l’intervention de la violence directe là où subsistent les formes pré-capitalistes. Rappelons-nous en même temps, que les conditions internes de l’intervention de la violence directe par la société israélienne (le sionisme) ont pu se matérialiser à cause de la forme violente de la pénétration impérialiste, qu’il y avait donc complémentarité dans les formes. Si celle-ci est dépassée, ainsi que nous l’avons indiqué plus haut, celle-là est remise en question. Et la chronologie de cette suite n’est pas quelconque, mais suit une logique historique, dont le point de départ sont les conditions matérielles de sionisme. Ces dernières sont liées aux conditions constitutives du marché mondial, et particulièrement des formes d’exploitation traditionnelles prédominantes dans la région, qui de par leur caractère de violence s’expriment politiquement, pour être transformées enfin en grandeur économique : les dons en capital à Israël. Voilà qui a fait naître une inversion entre politique et économique qu’il faut bien saisir pour comprendre l’État sioniste, puisque les conditions économiques de l’État ne sont pas fondées sur sa propre société mais sur la relation entre l’impérialisme et les États arabes. Les dons en capital dont bénéficie Israël sont dépendants de cette relation.

La dialectique de la violence en tant que force économique, et la politique qui a fourni au sionisme l’économie nécessaire à sa survie, ne pourrait être rompue unilatéralement, sans que la violence qui prédomine à l’échelle régionale devienne économie, ce qui est en train de se faire avec l’intégration capitaliste de la région, selon notre exposé dans la première partie. Impérialisme, sionisme et réaction arabe ne sont donc pas des forces différentes à combattre, mais un système unifié avec un comportement déterminé, qui est né dans la condition historique spécifique de la pénétration impérialiste dans un milieu aux structures pré-capitalistes.

Pour en revenir plus concrètement à la relation entre impérialisme et sionisme, notre thèse centrale peut être résumée comme suit : bien que le sionisme ait eu pour fondement l’introduction de formes capitalistes, mais qu’il avait exclu la population arabe de la société par son monopole de violence, avec leur déplacement jusqu’à l’expulsion et leur oppression, et aussi la « modification » de la loi de valeur par la violence — pour s’exprimer en termes modérés, les valeurs marchandes dont le sionisme avait besoin pour la réalisation de ses objectifs ne pouvaient pas être extraites de la société elle-même, mais devaient être importées. L’« importation » de ces valeurs ne pouvait pas venir ailleurs que des métropoles capitalistes, et correspondait ainsi à l’existence sioniste fondée sur la violence. Cette existence fut une expression de et condition pour (entre autres facteurs) la domination par la violence des parties de la région, où les conditions de domination pré-capitalistes n’ont pas constitué de barrière pour le capital, cependant que l’intervention de la violence directe était nécessaire pour asseoir la nouvelle domination. Si on considère maintenant que l’intégration capitaliste de la région est en train de se réaliser, entraînant le dépassement des relations reposant uniquement sur l’intervention de la violence directe et leur remplacement par une structure fondée sur le fonctionnement de la loi de la valeur, alors la conclusion semble s’imposer, qu’en liaison avec le rétrécissement — voire l’élimination — de l’intervention de la violence extérieure, on verra aussi une tendance au rétrécissement des causes qui ont fait déverser sur l’État sioniste les dons en capital de la part de l’impérialisme ; on pourrait s’attendre alors à ce que la rationalité capitaliste sera également mise en vigueur à l’intérieur de la société israélienne. La rationalité capitaliste est incompatible avec la structure sioniste.

(Encore sur la relation sionisme-impérialisme. La limitation du sionisme par le marché mondial peut être grosso modo compris comme suit : la pénétration de la Palestine par le sionisme fondée sur la violence est une expression de l’exploitation économique des sociétés pré-capitalistes de la région également fondée sur la violence. Dans celle-ci la violence est une force économique — au contraire du sionisme qui avait des buts idéologiques et politiques, mais point économiques. Mais dès que les sociétés précapitalistes subissent l’intégration capitaliste, et que la violence, de force économique devient une économie d’échange, alors le sionisme qui repose sur le primat de la politique perd sa fonction « économique globale » de forme de violence dans la région. Ainsi, dans la forme il y avait identité entre le sionisme et l’impérialisme, la non-identité est dans le but. Pour l’impérialisme le but était l’exploitation ; pour le sionisme la création d’un « foyer national juif », concrètement l’expulsion des Arabes. Avec le changement des formes d’exploitation, la violence perd la base qui en a fait une force économique, et du coup disparaît la base de l’identité entre le sionisme et l’impérialisme, puisqu’ils n’avaient que l’identité de la forme — la violence, mais pas un but commun. Les conditions d’existence de l’« économie » sioniste, qui ne reposent pas pour l’essentiel sur l’exploitation, demeurent en dehors de la société. Les dons en capital accordés par l’impérialisme n’ont une fonction politique dans l’exploitation de la région par le capital international, que pour autant que la violence exercée à l’échelle régionale est une force économique. Quand les formes de violence sont transposées par la production capitaliste dans l’économie même, la violence auparavant économiquement nécessaire perd sa substance, la subvention politique ‒ fonds d’aide à Israël, p.e. ‒ décline et traverse économiquement la société sioniste, celle-ci devenant davantage économique. La différence entre identité et non-identité entre le sionisme et l’impérialisme s’exprime économiquement à l’intérieur de la société israélienne, mais elle a son origine dans la forme politique de domination de la région, qui dans les conditions pré-capitalistes avait également une force économique ; il s’agissait donc en fin de compte des formes d’exploitation économique de la région. La règle d’or du sionisme était : Plus économiques étaient les intérêts dans les conditions pré-capitalistes, plus politique devenait la forme, et plus prospères furent les conditions de l’entreprise sioniste. A l’ère capitaliste : plus économiques les relations entre l’impérialisme et la région moins politique devient la relation avec le sionisme et moins prospère, la saleté sioniste. La forme de violence incitait à l’identité ; la forme économique entraîne la non-identité.)

La question plus générale se pose alors de savoir si un étatisme israélien est concevable lorsque les relations du capital s’établissent dans la région, Israël y compris. C’est justement le triomphe de la loi de valeur, y compris le plein épanouissement des relations d’échange, qui risque de limiter le flux de capitaux vers Israël et remet ainsi en question la structure sioniste du pays, caractérisée par une barrière politique et la modification de la loi de la valeur sous l’impact de la violence. Un nouvel étatisme israélien implique que la communauté sioniste « étatisée » soit soumise à la loi de la valeur et soit transformée en une société, ou organisme, dirigée par la « rationalité » capitaliste et non plus par une irrationalité idéologique. Mais une société juive saurait-elle exister même sans le sionisme ? — on ne peut que se le demander. Cela nous renvoie à la question nationale qu’on évoquera brièvement.

3. Nation et nationalité — sur le contenu matériel de l’autodétermination

La formule de Lénine sur l’autodétermination nationale implique sans exception, c’est à-dire en fait un principe, l’indépendance nationale, la souveraineté, ou encore le devenir étatique. Cet État national bourgeois s’efforce de réaliser l’unification linguistique, juridique et organisatoire de ce qu’on appelle la nation. L’État national incarne l’ensemble des attributs qui correspondent à l’expression spécifique d’une nationalité. Mais la nationalité n’est que la matière revêtue d’un contenu de classe déterminé, qui apparaît historiquement comme l’État national bourgeois. Langue, culture, etc., deviennent porteurs de valeur. De ce fait, déjà, on peut affirmer que le principe de nationalité (non pas celui du droit d’autodétermination nationale), selon lequel chaque nationalité peut exercer ses propres culture, langue et coutume, ne saura trouver sa réalisation dans le cadre de l’État national bourgeois, étant donné que dans celui-ci les éléments culturels doivent être réduits à une expression unique. C’est à travers l’égalisation par la réduction (p.e., la suppression des différentes langues en faveur de l’une parmi elles) que le processus historique s’accomplit : créer la base matérielle pour qu’un système fondé sur l’échange puisse fonctionner. Quand l’État national bourgeois n’est pas composé d’une seule nationalité, les attributs des autres nationalités sont alors « logiquement réduits à zéro » dans le but d’uniformiser les formes des rapports sociaux. Conséquence : oppression nationale (plus exactement : des nationalités).

On peut en déduire, que le principe des nationalités, qui signifie la garantie et l’autonomie des différentes cultures et la protection contre l’oppression par les autres, non seulement n’est pas logiquement réalisable dans l’État bourgeois mais s’oppose aussi à ses conditions de constitution : l’uniformisation des formes de rapports sociaux. Cette uniformisation sert seuls les intérêts bourgeois. La garantie des droits des nationalités n’est possible que dans le socialisme.

(Une remarque sur la « question nationale » dans le cadre de la Palestine : la demande de créer en Palestine un Etat démocratique et laïc est à rejeter par les socialistes comme inapte à résoudre les problèmes, car des conditions ont été créées dans ce que fut jadis la Palestine du mandat britannique qui exigent l’abolition totale de la production marchande et de l’Etat bourgeois. L’Organisation de libération de la Palestine (O.L.P.), il est vrai, ne demande pas expressément une Palestine arabe ; mais celle-ci est inhérente dans la notion de l’Etat bourgeois où la religion devient une affaire privée, c’est-à-dire la laïcisation. La liberté religieuse pour les chrétiens, les musulmans et les juifs ne contient une reconnaissance de la nationalité, esquive le problème réel, qui subsisterait aussi dans le cas d’une abolition du sionisme sans révolution socialiste. A la différence du Liban, les forces sociales qui s’opposent dans la Palestine ex-mandataire ne se différencient pas par le revêtement religieux pouvant être domestiquées dans le sens des relations du capital par une « privatisation » de la religion, sans pour autant toucher à l’essentiel des contradictions des classes, mais ce sont des nationalités qui dans la concurrence capitaliste devaient entrer en contradiction. La concurrence entre les capitaux pris séparément est — comme on le sait — modifiée par l’Etat en tant que capitaliste global idéal. Mais l’Etat bourgeois en question ne pourra remplir ce rôle, en absence d’une langue, système juridique, etc., communs, voire officiels ; l’uniformisation des formes de rapports se fera sur la base des attributs (matériels) d’une nationalité, et le cycle d’oppressions nationales devra nécessairement se poursuivre. Le dépassement du conflit des nationalités ne pourra avoir lieu que lorsque la forme de domination ou d’organisation de la société sera séparée des composantes nationales. En d’autres termes, seule l’abolition de la production marchande peut introduire la coupure entre les attributs des nationalités et la fonction de domination de ces dernières en tant que porteurs matériels des formes de rapports capitalistes. Demander la « sécularisation » ou « laïcisation » des nationalités, par analogie avec le fait religieux, en en faisant une affaire privée, cela est une chose impossible, ne serait-il parce que la langue devrait appartenir au domaine du for intérieur. Ce que nous voulons, c’est de faire la séparation entre les attributs de la nationalité et de sa fonction sociale, ou encore introduire la coupure entre sa fonction de rapports et sa matérialité, ce qui signifie l’abolition de la production marchande et l’avènement du socialisme. Un programme qui se contente de demander dans l’abstrait la séparation entre l’Etat et la nationalité [voir la lettre d’A. Orr, publiée dans ce même numéro, N.d.T.], reste idéaliste dans le mauvais sens du terme, puisqu’il ignore que les attributs de la nationalité font partie des conditions de l’organisation sociale de la circulation des marchandises. Le socialisme n’est pas dans le cas de la Palestine un souhait bien intentionné ou une meilleure alternative, mais la seule perspective réelle. Nul besoin, dans l’optique socialiste, de garanties ou de promesses pour empêcher l’oppression nationale éventuelle. Dans le cadre d’une transformation socialiste une programmation de telles « promesses » devient superflue, étant donné que les attributs des nationalités (langue, culture, etc.) ne sauraient plus être porteurs de la violence oppressive.)

Pour autant que le « droit » d’autodétermination nationale est pris comme par les classiques du marxisme dans le sens de son contenu matériel, à savoir comme la possibilité pour une bourgeoisie nationale de déterminer son « propre » marché et domaine de domination, alors nous devons également poser la question sur la potentialité éventuelle de l’étatisme israélien privé du sionisme face à la force des bourgeoisies installées sur place. Nous ne pouvons pas entreprendre ici une étude détaillée de la productivité de travail israélienne dans l’hypothèse de l’absence des dons en capital et de la structure sioniste. Nous pouvons toutefois indiquer sur le plan conceptuel quelles sont les tendances de la dialectique fatale pour la bourgeoisie israélienne de la combinaison entre sionisme et importations de capitaux.

4. Sionisme et étatisme israélien

La forme collective de la colonisation sioniste de la Palestine avait pour but, entre autres choses, d’empêcher que la propriété privée l’emporte, pour la compenser par des formes « publiques » sionistes (la société coloniale basée sur une charte). Les entreprises qui ont été créées dès le début (et ont été ensuite tolérées) sur la base de la propriété privée, dont le but était l’extorsion de la plus-value, et bien entendu sans distinction de la provenance de la force de travail, « juive » ou « arabe », ces entreprises étaient contrecarrées dans leur logique d’exploitation capitaliste par la structure sioniste dominante. L’appareil sioniste a réussi au-delà de sa fonction distributive, c’est-à-dire la répartition des fonds « importés » parmi les différents secteurs de la communauté, à s’opposer aux intérêts de l’accumulation sans borne des capitaux privés. Bien plus : le capital privé et par conséquent la bourgeoisie israélienne devenaient progressivement entièrement dépendants des organismes quasi étatiques du sionisme, qui par ailleurs protégeaient les capitalistes israéliens face à la concurrence meurtrière sur le marché mondial, les maintenant en vie comme dans une guerre grâce aux garanties officielles, subventions, dons et gratifications internationaux. Le dilemme de la bourgeoisie israélienne se réduit donc à ceci : parce qu’elle avait un caractère national séparé qu’elle existe grâce aux importations de capitaux par l’intermédiaire du sionisme, mais son épanouissement est retardé par la barrière politique du sionisme. Cette contradiction caractérise les conditions de constitution particulières d’une bourgeoisie juive-nationale. Il est douteux qu’elle aurait pu exister dans d’autres conditions.

L’hypothèse d’un État israélien, avec pour base une société bourgeoise développée, ne pourrait être concevable que si une forte bourgeoisie autochtone existait, qui aurait introduit des formes de rapports bourgeois — ne serait-il pour la simple exploitation capitaliste, et au moins une égalisation formelle entre Juifs et Arabes (la possibilité d’une sud-africanisation devrait être exclue). Un tel État aurait besoin d’une nouvelle identité culturelle comme expression des formes de rapports uniformisés. Les justifications idéologiques d’une telle tendance se trouvaient réunies dans le canaanisme (le canaanisme pourrait être considéré comme l’idéologie de la bourgeoisie hébraïque parce qu’il n’érige pas l’origine nationalo-ethno-religieuse en condition d’appartenance comme sujet de l’Etat, mais la remplace par la détermination nationale, librement choisie, comme l’acceptation de la langue hébraïque, par exemple. Selon le canaanisme les Arabes peuvent théoriquement devenir des sujets égaux à tout égard, pour autant qu’ils adoptent la langue et la culture hébraïques, ces dernières étant débarrassées de leur empreinte juive. Les Arabes devraient toutefois renoncer à leur propre langue. Cette idéologie eut de l’influence sur une partie des membres du Lehi ‒ groupe Stern ‒, et aussi sur quelques intellectuels. On en retrouve des traces chez Uri Avneri. La base sociale du canaanisme était constituée des planteurs juifs, auxquels le sionisme a fermé 1 accès au marché de la main-d’œuvre arabe. L’idéologie canaamte était expansionniste et réactionnaire, mais contrairement au sionisme elle n’était pas raciste. Les meurtriers du haut-commissaire britannique en Egypte ‒ Lord Moyne ‒ en 1944, Eliyahou Hakim et Ehyahou Bet-Zouri, membres du Lehi, appartenaient à une tendance proche du canaanisme, qui se référait justement à l’ancien Canaan, avant sa conquête par Josué. Le caanaisme s’est ensuite réduit à un courant culturel) ; mais le développement d’une bourgeoisie hébraïque fut empêché par le sionisme. Il était par ailleurs difficilement concevable que la population arabe et surtout sa classe dominante aurait accepté de son propre gré de se soumettre à un tel processus d’assimilation culturelle. Celui-ci est davantage concevable en sens inverse, étant donné les conditions d’intégration capitaliste accélérée de l’Orient arabe; les conditions matérielles tout au moins existent. Jusqu’à l’essor récent du capitalisme dans la région, la bourgeoisie (juive en Israël, maintenue en vie par le sionisme qui l’empêche en même temps de s’épanouir pleinement, se croyait de loin supérieure aux bourgeoisies du Mashrek ; elle espérait même acquérir une position dominante avec l’ouverture des marchés arabes. Si avant la guerre d’octobre elle s’efforçait de briser ou de contourner l’isolement du boycottage arabe, elle aurait maintenant tout intérêt à se mettre à l’abri de barrières « économiques » pour échapper à la concurrence des bourgeoisies arabes renforcées. On peut s’attendre à ce qu’elle essayera d’accroître l’exploitation à l’intérieur, pour se rapprocher des conditions de concurrence du marché mondial, et ainsi disparaîtra le dernier attrait de l’État sioniste — les privilèges des travailleurs juifs comparés aux conditions de la contrepartie arabe.

Pour ce qui est d’une existence étatique d’Israël sans une structure sioniste, nous pouvons dire en résumé : avec l’éclatement de la structure sioniste, probablement à travers le fonctionnement de la loi de la valeur et non point par suite de l’intervention de la violence directe, l’existence étatique d’Israël est remise en question, car ses conditions d’existence sont ancrées dans le sionisme. La bourgeoisie israélienne n’a jamais pu remettre en cause le sionisme — une impossibilité historique — et elle ne pourrait guère réussir à prendre la tête d’une « normalisation » d’Israël dans un sens désionisé ; il s’agit ici d’un étatisme avec souveraineté formelle et un monopole de force illimitée à l’intérieur et à l’extérieur.

La lutte commune pour le socialisme menée par les Juifs et les Arabes ne peut devenir une perspective réelle qu’à partir du moment où sera abolie la division de la population sur une base soi-disant ethnique, c’est-à-dire quand des formes de rapports démocratiques seront établies. Sur ce plan il est pratiquement impossible de mener d’abord la lutte démocratique pour aborder ensuite la phase socialiste ; les structures marquées par un développement inégal ne peuvent se réunir que dans le socialisme. Les particularités des inégalités ne doivent pas pour autant être négligées au cours de la lutte : alors que les travailleurs juifs sont soumis « seulement » à l’exploitation capitaliste, les Arabes en Israël souffrent de plus en plus de la discrimination sioniste et de ses séquelles racistes. Et bien que l’ouvrier juif jouisse encore de privilèges grâce au sionisme, les exigences idéologiques du sionisme nouvelle mouture augmentent son exploitation. Avec l’extension de l’exploitation en Israël, la classe ouvrière prendra de plus en plus conscience de ses véritables intérêts. C’est un truisme que de dire que c’est là une perspective lointaine que seuls les travailleurs dans la lutte pourront en rapprocher. Mais seule la perspective socialiste est le garant pour que cesse l’oppression nationale en soi ou dans le but d’une exploitation, comme toute autre forme d’exploitation.

Décembre 1975

[voir le suivant : Les limites de l’industrialisation du monde arabe — Étude du cas de l’Irak — par M. Ja’afar]

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