ِAbraham Serfati. Être arabe juif, c'est être juif parce que arabe, et arabe parce que arabe juif

ِAbraham Serfati. Être arabe juif, c’est être juif parce que arabe, et arabe parce que arabe juif

Depuis l’indépendance du Maroc, la répression sanglante des luttes ouvrières, paysannes et estudiantines, l’enlèvement et l’emprisonnement de centaines de militants progressistes et la PRATIQUE SYSTEMATIQUE DE LA TORTURE sont la seule réponse du pouvoir au mécontentement profond et persistant qui perce dans le pays. Ces pratiques copiées sur le système répressif colonial, qu’elles perpétuent ainsi, dénoncent un État policier qui à l’occasion n’hésite même pas à se faire aider par des ressortissants de l’ancienne puissance colonisatrice (Abraham Serfaty affirme qu’un Français dirigeait par téléphone les tortures dont il a été l’objet lors de son arrestation en janvier 1972).

Une nouvelle vague d’arrestations a éclaté ces derniers temps au Maroc et l’on peut tout craindre pour la vie des prisonniers entre les mains d’un régime que Me Leclerc qualifiait à son retour du Maroc en décembre 1972 de « […] régime isolé, peu perméable aux pressions de l’opinion, prêt à laisser mourir les détenus ».

La plupart des personnes arrêtées appartiennent à l’opposition marxiste-léniniste et avaient été jugées par contumace au procès de Casablanca d’août 1973, condamnées à la prison à vie, et rentrées alors dans la clandestinité.

Abraham Serfaty, ingénieur des mines. Engagé à 18 ans dans le Parti communiste marocain où il milita durant vingt ans. Puis il forma avec Lâabi un groupe marxiste-léniniste et anima la revue Anfass (Souffles) et publia un bulletin, Illal Amam (En Avant).

Abdelatif Zeroual, étudiant.

Leila et Mustapha Slimane, ancien élève d’H.E.C. et professeur à l’école de commerce de Casablanca. Sa femme a été relâchée le 1er décembre.

Abdessalem Aboudrar, ingénieur des mines, responsable des travaux publics de Safi.

Srifi, membre du comité exécutif de l’Union nationale des étudiants marocains, organisation interdite depuis janvier 1973.

Lahbabi, professeur à Casablanca et militant syndical.

Si nous nous consacrons ici plus longuement à Serfaty, ce n’est pas pour le mettre en vedette mais dans son cas notre solidarité dépasse le cadre de celle évidente pour tout militant victime d’une répression aberrante et atroce.

En effet, ce Juif marocain qui milita dès 1944 dans le mouvement national marocain s’est toujours affirmé en tant que Juif arabe et a consacré beaucoup de son temps à la question palestinienne et aux sérieux problèmes que rencontrent les Juifs marocains en Israël.

Celui qui écrivit « Être arabe juif, c’est être juif parce que arabe, et arabe parce que arabe juif » dénonça la négation du judaïsme arabe entreprise par le gouvernement sioniste qui n’a vidé des douars entiers du Maroc de sa population juive que pour en faire de la chair à canon et une main-d’œuvre bon marché II garde foi dans l’avenir en proclamant : « C’est cette expression du judaïsme dans la plénitude culturelle que construira la révolution arabe, comme culture arabe révolutionnaire, c’est cette ré-expression que les Juifs arabes, exilés dans cet État qui ne contient d’Israël que le nom, doivent retrouver, doivent construire. […] Cette lutte doit être, sous la conduite de la révolution palestinienne et dans le processus même de la révolution arabe, libératrice pour toute la Palestine, y compris pour tous les Juifs de Palestine, Juifs arabes et Juifs yiddisch » (Abraham Sarfaty, Le Judaïsme marocain en Israël, en vente à la librairie Palestine).

La vie de cet homme est en danger car il s’attaque à la logique à deux facettes qui perpétue la misère au Maroc, pour les masses, et en Israël, pour tous ces Juifs marocains à qui on avait fait miroiter milles promesses où ils se sont noyés, oubliant, alors, la lutte de classes de leur pays d’origine.

C’est à ce double titre qu’Abraham Serfaty est tant détesté du pouvoir marocain, lui qui, en cette période où tous les partis politiques de l’Istiqal à l’U.N.F.P. et au P.P.S. rendaient les armes face au roi pour se faire l’écho de ses visées territoriales, écrivait : « Je pense que c’est mon devoir, face à un régime qui essaie encore de vendre ce qui lui reste à vendre au Maroc pour assurer sa survie de sang et de pillage ; je pense que c’est mon devoir au moment où les appétits impérialistes de toutes parts se pressent pour faire du Sahara occidental arabe un nouveau fief politico-économique, de révéler ce qui se cache derrière ce nœud de vipères » (Souffles, octobre 1973).

La vie de cet homme est en danger. Sa sœur Evelyne, arrêtée du 26 septembre au 16 octobre 1972, est morte des suites des tortures subies pour lui faire avouer où se trouvait son frère. Le professeur Bekkali est mort sous la torture par inondation pulmonaire à l’hôpital Avicenne la troisième semaine de décembre. Depuis le 1er janvier de cette année, une quarantaine de lycéens et trois dirigeants de TU.N.E.M. (Mnehbi, Belkebir, Aboudara), détenus sans jugement depuis deux ans à la prison de Casablanca ont entrepris une grève de la faim, et on estime à deux cents le nombre des militants arrêtés en novembre dernier et toujours aux mains de la police.

Nous lançons un appel à tous, et plus particulièrement aux mouvements palestiniens, pour unir nos efforts pour sauver ces hommes qui luttent pour nous tous et dont l’un d’entre eux, Serfaty, après son arrestation début 1972, devait écrire ces lignes poignantes de fraternité et d’espoir : « Le plus dur, le plus angoissant est le début. Avant de commencer les tortionnaires m’avaient indiqué de lever le doigt si je voulais parler. Je savais que cela ferait de moi une chiffe molle entre leurs mains, aurait réduit à néant une vie entière de lutte, aurait rendu vains les sacrifices consentis. Il fallait mourir pour sauver le sens même de sa vie. Mais la mort en soi n’est rien. Au demeurant, il y a longtemps que j’avais fait mon choix. […] Si la conception marxiste de l’homme avait besoin d’une confirmation, c’est là qu’elle apparaît éclatante. LE MILITANT ISOLE ENTRE SES TORTIONNAIRES EST PLUS FORT, PLUS FORT QUE LA TORTURE, PLUS FORT QUE LA MORT. La pensée révolutionnaire efface la souffrance.

Le corps est littéralement, effectivement, déconnecté. La torture peut se poursuivre indéfiniment. Ce sont les tortionnaires qui se fatiguent. »

Et plus loin : « IL NE S’AGIT PAS D’EXPOSER DES CAS INDIVIDUELS, mais de faire comprendre que vivre la contradiction permet le dépassement. Vivre, non pas subir, ni fuir. Vivre, c’est alors faire jaillir le devenir, proclamer la vérité. C’était en mon cœur comme un feu brûlant enfermé dans mes os ; je me suis épuisé à le contenir, et je n’ai pu… »

Comité de lutte contre la répression au Maroc

Guerville

[voir le suivant : Au lendemain de la dévaluation de 43 % de la livre israélienne]