Manifeste de l’organisation socialiste israélienne (Matzpen)
Les vingt mois qui se sont écoulés depuis la guerre de Juin 1967 prouvent de nouveau l’illusion de la prétention qu’une victoire militaire israélienne peut amener la paix ou la normalisation des relations israélo-arabes.
Depuis la fin de la guerre, et malgré les démonstrations de force – comme l’attaque de l’aérodrome de Beyrouth – il devient évident que la politique officielle est un échec au niveau des relations internationales, comme aux niveaux sécuritaire-militaire et domestique. On assiste en même temps à une explosion de vantardises nationalistes proférées de tous les côtés dans le camp sioniste. Dirigeants politiques, journalistes, hommes d’état et militaires, écrivains et poétes, ils participent tous au lavage de cerveau du citoyen israélien. On falsifie, on déforme et on cache la réalité, on cultive l’illusion que « les autres ne comptent pas ». Les soi-disant « colombes » participent au même titre que les « faucons », tous les partis sionistes et semi-sionistes y prennent part, que ce soit le parti révisionniste de l’extrême-droite ou le bloc religieux, ou les partis du travail et Mapam (la majorité sociale-démocrate du gouvernement, NDT), jusqu’à et y compris le parti de Mikunis et Sneh (le parti communiste israélien, dit pro-juif, NDT).
La discussion à l’intérieur du camp sioniste peut donner l’impression qu’il s’agit d’un affrontement de politiques différentes et même opposées, tant est la discussion violente et bruyante par moments. Mais une observation plus détaillée de la discussion révèle qu’il n’en est rien : la plateforme commune à tous est la doctrine sioniste de « droits sacrées », donnant aux « Juifs du monde entier » la « possession de la Palestine toute entière ».
Des nouvelles organisations politiques et divers mouvements ont vu le jour dans cette période de vingt mois depuis la guerre. Une partie se prononce pour l’annexion complète des territoires conquis et mène une propagande fasciste ouverte (« le mouvement pour le grand Israël », par exemple) ; une autre partie soutient la ligne gouvernementale exprimée par le ministre des affaires étrangères Abba Eban (le mouvement s’intitulant « la sécurité et la paix – oui, l’annexion– non ») ; d’autres, enfin, mettent en avant une solution fédérale prenant comme base les conquêtes militaires israéliennes (le « mouvement pour la fédération Israël-Palestine »). Notons ici que l’intelligentsia libérale de « gauche », qui prit jadis part dans la grande lutte contre le régime militaire qui avait été imposé aux citoyens arabes d’Israël, a été emportée depuis la dernière guerre par la vague chauviniste qui a déferlé sur le pays. Pire encore : une partie des personnalités marquantes appartenant à ce groupe sont devenues les défenseurs actifs de la ligne officielle, et sont utilisées par l’appareil de propagande officiel, principalement à l’étranger.
L’importance de l’activité de l’organisation socialiste israélienne (Matzpen) et du parti communiste israélien, RAKAKH (dit pro-arabe, NDT), dépasse dans une telle situation l’importance des tailles respectives des organisations en question, car elles – chacune à sa manière – sont les seules à mener une lutte conséquente contre la consécration des conquêtes militaires.
Le domaine des relations internationales
Le gouvernement s’était appliqué à rassurer le peuple, dans les jours qui suivirent la guerre, que l’appui américain dont jouissait Israël était si stable que toutes les autres prises de positions internationales ne comptaient guère – la puissance militaire d’Israël dans la région et la puissance mondiale de l’impérialisme américain suffisaient, selon cette conception, de figer la situation au Moyen-Orient, afin de préserver la victoire israélienne et assurer la reddition des Arabes, au point qu’ils acceptent de signer un accord de paix selon le dictat israélo-américain. On se refusait d’envisager l’éventualité que l’impérialisme américain, devenu le gendarme du monde, puisse se trouver en contradiction avec la position officielle d’Israël ; que les intérêts des deux puissent être en contradiction à un moment donné. On disait : « Il vaut mieux de ne point parler de pressions, pour ne pas les susciter, et ainsi on n’aura pas de pressions américaines sur Israël ».
Il s’est avéré depuis que « l’alliance israélo-américaine », formée en 1967, signifie qu’Israël fait partie du groupe des pays liés pour la vie et pour la mort au sort de l’impérialisme américain, un peu selon le modèle sud-vietnamien. La politique israélienne est maintenant condamnée de plus en plus partout au monde – par des gouvernements, par l’opinion publique et par la jeunesse. Compte tenu de ces données, la complaisance par ceux au pouvoir confine parfois à la mégalomanie, surtout quand on regarde l’étendue du pays et ses conditions d’existence.
La récente visite de William Scranton, l’envoyé du nouveau président des Etats Unis, a ouvert les yeux sur les sombres perspectives de la politique officielle. Quelle force arabe accepterait un arrangement avec Israël – qui dans sa forme sioniste actuelle est liée tout entier à l’impérialisme américain – malgré la force et la puissance militaire du pays ? En effet, les perspectives sont peu reluisantes – soit qu’il s’agisse d’une force arabe anti-impérialiste qui combat à la fois l’impérialisme et son allié dans la région, soit qu’on se trouve en face d’une force arabe pro-impérialiste qui essayerait de se mettre d’accord avec le boss lui-même, au détriment de l’apprenti.
Le conflit historique entre le mouvement sioniste et l’Etat d’Israël dans sa forme actuelle d’une part, et le monde arabe d’autre part, ne deviendra pas moins aigu et ne pourra pas être effacé, même dans le cas d’un accord à brève échéance entre les américains et les soviétiques sur le Moyen-Orient. Un tel accord, qui sera certainement présenté par les soviétiques comme un succès de la coexistence pacifique, ne résoudra pas le conflit et ne sera pas dans l’intérêt des peuples de la région.
Le domaine de la sécurité
Peu de temps après la fin des hostilités, en juin 1967, le ministre de la défense israélien, Moshe Dayan, avait déclaré qu’il s’attend dans les 48 heures à un coup de fil de la part des dirigeants arabes qui lui demanderont de négocier un accord israélo-arabe. Cette conversation téléphonique n’a jamais eu lieu. On se rappelle maintenant de cette boutade comme d’une triste plaisanterie. Les nouveaux stratèges israéliens répétèrent en même temps que les nouvelles frontières (à savoir : la présence de l’armée israélienne sur les nouvelles lignes des hauteurs du Hermon, le long du Jourdain, jusqu’aux rives du canal et des détroits de Salomon…) donnent la sécurité. Des centaines de morts et des milliers de blessés du côté israélien ont été sacrifiés sur l’autel de cette fausse sécurité. Les porte-parole officiels avaient déclaré après la guerre que l’appareil militaire égyptien avait été anéanti et qu’il ne sera pas reconstruit avant de nombreuses années. Ils déclarent maintenant qu’il a été reconstruit, fortifié et amélioré, et que « un nouveau danger de guerre menace Israël ».
Entre-temps, l’activité des organisations militaires palestiniennes s’est accrue. Les prévisions officielles qui avaient cours au début de l’année, selon lesquelles la baisse du moral, la désertion et le matériel humain de faible qualité condamnent ces organisations à la déperdition, se sont avérées fausses. Rien d’étonnant à cela, si on regarde les leçons à tirer des combats menés par d’autres peuples et dans d’autres pays. Il faut être aveugle pour croire que les organisations en question resteront dans leur situation du début. Au contraire, elles élargiront leurs rangs et augmenteront leur influence et leurs capacités de combat.
La version officielle qui prétend que l’occupation israélienne est tout à fait libérale et que les masses palestiniennes se sont résignées de fait à leur statut, a été également démentie dans la réalité. (D’ailleurs : à quel autre régime d’occupation compare-t-on l’occupation israélienne quand on prétend que cette dernière se singularise par son libéralisme ? Lequel exactement ?). On n’a qu’à regarder les grèves et les manifestations qui ont embrasées toutes les villes des territoires occupés – de Jenin et Naplouse, en passant par Ramallah et Jérusalem, jusqu’à Hébron et Gaza – ces derniers mois.
Dans ces conditions de résistance armée, de grèves et de manifestations, la répression israélienne est devenue un spectacle quotidien. Détensions administratives ; punitions collectives sous forme de couvre-feu, de fouilles en masse et de restrictions aux déplacements – tout cela est devenu le pain quotidien des autorités d’occupation. Les dynamitages de maisons, spectacle révoltant, stigmatisent le « libéralisme » de l’occupation. Les expulsions des dirigeants et hommes politiques, comme des hommes et des femmes inconnus, contre lesquels il n’existe aucune accusation autre que leur activité politique, sont également entrées dans les mœurs. On peut remarquer que les expulsions frappent systématiquement les mêmes personnes qui étaient jadis persécutés par les services de sécurité de la Jordanie. On trouve parmi les expulsés, entre autres éléments, des socialistes et des communistes de tendances diverses. Des bulletins clandestins circulent dans les territoires sous occupation, donnant des récits détaillés des agissements arbitraires et des tortures (avec dates, noms et adresses). On cache ces faits aux citoyens d’Israël et la presse ne les mentionne pas.
Le domaine de la politique intérieure
Le caractère sioniste de l’état et de sa direction a été accentué. Avant la dernière guerre, le sionisme était considéré comme dépassé, même par de nombreux sionistes orthodoxes. On assiste maintenant à une renaissance de l’idéologie sioniste. C’est elle qui est à la base des toutes les discussions sur l’annexion des territoires occupées, sur l’installation des colonies juives dans ces territoires, sur « le danger » de voir disparaître le caractère juif de l’état à cause de l’importance de la communauté arabe (« le problème démographique »), etc.
Sur cette toile de fond, on voit se préciser les courants chauvinistes-fascistes en Israël selon les lignes classiques qui ne sont pas forcément particulières à un peuple déterminé. On parle aujourd’hui de plus en plus de « la suprématie nationale », ou des « valeurs historiques sacrées » ou du « berceau de la culture ancienne » et de « la guerre éternelle et la sacralité du sang », etc. On diffuse cela par tous les moyens – par la radio et la télévision, par la presse et dans les écoles, à l’armée et parmi les organisations de jeunesse. On entend aussi réclamer avec davantage de persistance la demande pour une « direction forte » et pour « un leader fort », de même que l’insistance sur le maintien de « l’unité nationale ».
Parallèlement, on assiste à un renforcement de la répression policière-administrative contre les citoyens arabes d’Israël. Des centaines et des milliers sont frappés par des restrictions de leur liberté de circuler dans le pays, par des assignations à résidence, par des détentions administratives, par des fouilles et des tracasseries, par la privation de toute possibilité d’organisation autonome. L’excitation anti-arabe en Israël atteint des sommets inconnus jusqu’ici dans le pays : déchainements anti-arabes des foules à Jérusalem, Jaffa et Tel-Aviv.
En Israël, comme dans les territoires occupés, on applique toujours la législation coloniale britannique. Ce sont les infamantes « Defense (Emergency) Regulations, 1945 », dénoncées jadis par les dirigeants de la communauté juive du pays avec vigueur, en les comparant aux lois nazies (selon les termes de l’actuel ministre de la justice d’Israël, J.S. Shapira, prononcés dans un discours à Tel-Aviv lors d’une réunion des avocats juifs le 7 février 1946, et reproduits dans la brochure « Hapraklith » du même mois).
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Nous considérons que la solution des principaux problèmes affrontant le Moyen-Orient, y compris la question israélo-arabe, nécessite un changement profond des régimes dans tous ses pays – c’est-à-dire, la révolution socialiste. Quant à Israël – la révolution socialiste changera entièrement le caractère de l’état et le transformera d’un état sioniste, qui est un instrument pour la continuation de la colonisation sioniste et un allié naturel de l’impérialisme, en un état exprimant les véritables intérêts des masses juives et arabes, un état orienté vers une intégration dans une union socialiste du Moyen-Orient.
Mais, dans les conditions actuelles, on ne peut pas envisager d’agir dans ce but à moins que nous ne luttions de façon acharnée contre la continuation de l’occupation des territoires arabes par Israël. Seul cette lutte permettra la mobilisation des masses juives et arabes pour le socialisme.
- Nous appelons les ouvriers d’Israël à lutter contre les manifestations croissantes du national-chauvinisme et de combattre les tendances fascistes qui s’installent dans le public juif !
- Que la défense des intérêts de la classe ouvrière se combine avec un renforcement de la solidarité judéo-arabe !
- Que tous les ouvriers luttent ensemble pour une égalisation des salaires des ouvriers arabes à ceux de ses homologues juifs !
- Que les ouvriers ne se laissent pas entrainer dans des provocations racistes à l’intérieur de leurs entreprises, dans leurs quartiers ou dans la rue !
- Que les ouvriers juifs défendent leurs frères arabes lors des déchainements racistes ou pogroms !
C’est l’intérêt des ouvriers en Israël – car ce sont eux, en fin de compte, qui souffriront de la continuation du régime d’occupation et de guerre.
- Nous appelons les étudiants et la jeunesse à rejeter catégoriquement la propagande pour l’annexion des territoires, et d’organiser des actions de protestation dans les universités et dans les écoles contre la propagande fasciste qui se renforce ; contre la liquidation des libertés démocratiques opérée sous le déguisement des impératifs de sécurité ; contre l’oppression de la population arabe d’Israël et contre l’excitation anti-arabe !
C’est l’intérêt de la jeunesse d’Israël – car elle aussi souffrira de la continuation de l’occupation et de la guerre.
- Manifestations, rassemblements, piquets de protestation, pétitions et lettres aux journaux – tout cela fait partie des voies légitimes de la lutte pour l’évacuation des territoires occupés !
L’Organisation Socialiste Israélienne (Matzpen)
Tel-Aviv, 1er janvier 1969